Créé il y a près de 80 ans par Francis Poulenc sur un livret du poète Guillaume Apollinaire, Les Mamelles de Tirésias reste un ovni lyrique audacieux. L’histoire ? Thérèse, lasse des diktats natalistes d’une société patriarcale, s’arrache les seins, devient Tirésias et conquiert sa liberté, tandis que son mari enfante 40.000 enfants ! Un pied de nez surréaliste à la « procréation obligée » d’après-guerre, dont la pertinence résonne furieusement aujourd’hui, à l’heure du « réarmement démographique”. Théophile Alexandre, metteur en scène et défenseur des droits des femmes, souligne : « Cette œuvre déconstruit le patriarcat avec une folie lucide – elle questionne le genre, la sexualité et la liberté corporelle avec un siècle d’avance ».
Les Mamelles de Tirésias à l’Opéra Grand Avignon,
une explosion surréaliste et féministe !
En ouverture, le court-métrage Good Girl (2022) de Mathilde Hirsch et Camille d’Arcimoles plante le décor d’un siècle d’oppression. Montage d’archives INA (Dim Dam Dom, Aujourd’hui Madame), il déroule avec ironie les stéréotypes éducatifs imposés aux femmes. La voix d’Agnès Jaoui scande : « Sois sage, sois jolie, sois discrète… » – un écho glaçant aux combats de Thérèse. Projeté en partenariat avec la Maison des Femmes de Saint-Denis et le magazine Causette, ce film agit comme un électrochoc avant le chaos lyrique.
De son côté, Théophile Alexandre transforme la scène en un cabinet de curiosités surréaliste. Les décors et costumes de Camille Dugas et Nathalie Pallandre créent un univers baroque où les mamelles-ballons s’envolent, les corps se métamorphosent, et les couleurs explosent en symboles de liberté. Parmi les trouvailles mi-féeriques/mi subversives sorties de l’imagination du contre-ténor/metteur en scène, la transformation de Thérèse : ses seins, transformés en ballons rouges, s’échappent vers les cintres sous des projecteurs stroboscopiques (Judith Leray) – une image choc devenue poésie visuelle. Mais aussi l’accouchement du Mari, en robe de grossesse, pondant une nuée de poupons dans un ballet absurde, mêlant belcanto et grimaces à la Laurel et Hardy, ou encore la scène finale utopiste où le chœur entonne « Soyez gentilles, les filles ! », tandis que Thérèse, en uniforme de générale, dirige la foule vers un horizon fluide – une conclusion qui fusionne espoir et humour !
Dans le rôle-titre, la jeune soprano colorature Sheva Tehoval (Thérèse/Tirésias) incarne une révoltée à la voix étincelante, passant de l’aigu strident de la frustration au grave puissant de l’émancipation. Face à elle, Jean-Christophe Lanièce (le Mari) brille dans un numéro d’accouchement burlesque et touchant – un tour de force comique et vocal. Marc Scoffoni incarne deux personnages aux contrastes marqués : l’autorité grotesque du gendarme et l’élégance théâtrale du directeur. Son timbre riche et sa projection puissante servent autant la comédie physique que la satire sociale. Sa diction impeccable restitue l’absurdité des dialogues surréalistes (« Faites des enfants, Monsieur !« ). Blaise Rantoanina (Monsieur Lacouf/Le Fils) fait montre d’un ténor agile et expressif. Il brille dans le duo burlesque avec Presto (excellent Philippe Estèphe), où leur combat absurde est ponctué de vocalises enlevées et de répliques syncopées, évoquant l’esprit du music-hall. Ingrid Perruche (La Marchande de journaux) apporte une énergie communicative dans ses interventions, notamment dans l’air annonçant les naissances miraculeuses. Son timbre cristallin et sa vivacité scénique en font un pivot narratif. Son incarnation du Fils, rôle secondaire mais clé, apporte une touche de fraîcheur juvénile grâce à un phrasé dynamique et une présence espiègle. Matthieu Justine campe le personnage du Journaliste parisien avec un jeu finement satirique : il incarne le cynisme d’une certaine presse avec un phrasé précis et des aigus percutants. Ses répliques en voix mixte (chanté-parlé) rappellent l’héritage d’Offenbach.
En fosse, Samuel Jean dirige l’Orchestre Avignon-Provence avec une énergie contagieuse. Les rythmes de cabaret, les valses déglinguées et les accents jazzy de Poulenc prennent vie sous sa baguette, tandis que le Chœur de l’Opéra Grand Avignon (préparé par Alan Woodbridge) scande le fameux : « Faites des enfants, Monsieur ! » avec une ironie mordante.
Entre la partition géniale de Poulenc, la mise en scène hallucinée d’Alexandre, et l’urgence des thèmes, cette production réinvente l’opéra-bouffe en arme de libération. Ne manquez surtout pas la dernière représentation du dimanche 8 juin à 14h30 !
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CRITIQUE, opéra. AVIGNON, Opéra Grand Avignon, le 6 juin 2025. POULENC : Les Mamelles de Tirésias. Théophile Alexandre / Samuel Jean. Crédit photographique (c) Steve Barek/
LIRE aussi la critique du même spectacle présenté à l’Opéra de Limoges, le 13 mai 2025 dernier : « Mamelles séditieuses et foutraques… L’élégance surréaliste de Théophile Alexandre.. ». : https://www.classiquenews.com/critique-opera-limoges-opera-le-13-mai-2025-poulenc-les-mamelles-de-tiresias-nouvelle-production-sheva-tehoval-jean-christophe-laniece-theophile-alexandre-mise-en-scene-samue/
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