dimanche 3 mars 2024

CRITIQUE, concert. LILLE, le 25 janvier 2023. POULENC: Sinfonietta, La Voix humaine. Véronique Gens / Orchestre National de Lille, Alexandre Bloch (direction).

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La voix humaine n’a pas d’équivalent dans le répertoire lyrique. Inspiré ou non de la figure de Callas, la partition interroge sur le plan formel les possibilités et le sens d’une voix seule ; elle pose un vrai défi pour les interprètes : autant pour la soliste qui doit, sur la durée, canaliser l’énergie, suivre la trame dramatique -, que pour l’orchestre, invité à structurer et rythmer, suivre et expliciter les méandres de ce labyrinthe émotionnel qui peu à peu, bascule vers le cauchemar et tourne aux pulsions suicidaires voire à la folie destructrice.

Monologue avec orchestre, ce « seule en scène » est construit avec une intelligence et une efficacité, affûtées au scalpel. « Elle », d’abord, affronte la réalité dans le mensonge : elle a dîné avec Marthe ; elle porte son chapeau noir et sa robe rose… ; puis confesse que c’est sa « faute » ; enfin s’écroule littéralement, en une mise à nu, et un effondrement psychique irréversible… La vérité déchire ce qui avait été maîtrisé jusque là : « Elle » avoue qu’elle s’est vue morte [les 12 cachets avalés avec un verre d’eau chaude] ; puis il y a la vision du chien qui lui fait peur… à torts évidemment.
Toute la dernière partie est une descente aux enfers. Digne mais détruite,  » elle » accepte en une longue et lente agonie sa mise à mort. Ample lamento, La voix humaine est un vaste récitatif tragique et dépouillé dont l’orchestre scande la progressive déchéance sentimentale.

 

 

Ivresses symphoniques et lyriques de Poulenc

 

 

Diseuse nuancée, Véronique Gens a la blessure requise et la couleur idéale, la maîtrise des respirations ténues, canalisées dans un murmure ou un sanglot, autant de signes d’une douleur incommensurable qui se réalise en éternels soupirs.  » Elle » requiert un parlando ciselé et une voix lyrique capable d’affronter l’orchestre. Présence, finesse, intensité… La diva française convainc de bout en bout et retrouve sur scène la cohérence comme la justesse de l’enregistrement paru le 13 janvier dernier. Son humanité qui respire et qui souffre sans fard renouvelle l’interprétation depuis la créatrice, muse de Poulenc, Denise Duval en 1959.  [CLIC de classiquenews]. Photo : © Ugo Ponte / ON LILLE Orchestre National de Lille 2023

 

 

Il est très juste d’avoir placer en première partie la Sinfonietta, rare autant que passionnant cycle orchestral, qui exhale un pur vent printanier comme une aubade à la fois tendre et insouciante… Évocation probable des temps heureux où  » Elle » amoureuse vivait sans entraves… des temps perdus dont « Elle » a la nostalgie dans la seconde partie de soirée. L’enchaînement est passionnant.

Alexandre Bloch aborde chaque séquence très caractérisée avec une intensité et une précision constante. D’aucun les pensent comme des broderies abstraites ; ici l’engagement des instrumentistes en fait une tapisserie sonore, flamboyante qui saisit par son activité permanente ; ses alliages de timbres très subtils. Mais Poulenc séducteur sait aussi toucher et même bouleverser par éclairs ou par enveloppement dans, entre autres, une séquence d’une profondeur ravélienne : ce mouvement lent – Andante cantabile [avant dernier] que Alexandre Bloch semble caresser amoureusement laissant l’éloquence et la volupté des bois se déployer en liberté, avec une exceptionnelle acuité.

La facétie de Haydn, l’euphorie rythmique de Prokofiev, ce jeu permanent qui allie élégance et vivacité (Finale : « très vite et rès gai ») sont là. Le chef soigne les équilibres de timbres qui révèlent le raffinement d’une écriture qui connaît son Strauss et son Ravel. Alexandre Bloch allège et danse même ; il swingue aussi dans le dernier mouvement dont le scintillement chaloupé regarde là encore du côté du Ravel américain et même de Gershwin dans un geste ondulé, caressant à la fois aérien et félin qui nous a rappelé Bernstein.
Le disque qui précède ce programme en salle est lui plus que recommandé, nécessaire à tous ceux qui comme nous ont été conquis par ce Poulenc bouleversant, entre tendresse éperdue et failles tragiques.

 

 

 

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CRITIQUE, concert. LILLE, Auditorium du Nouveau Siècle, le 25 janvier 2023. POULENC: Sinfonietta, La voix humaine / Véronique Gens / Orchestre National de Lille, Alexandre Bloch – Photos répétitions : Ugo Ponte / Orchestre National de Lille 2023

 

 

 

 

CONCERT REPRIS A PARIS, demain vendredi 27 janvier 2023, à La Philharmonie : Réservez vos places directement sur le site de la Philharmonie de Paris :
https://philharmoniedeparis.fr/fr/activite/concert/23943-la-voix-humaine

 

© Ugo Ponte / ON LILLE Orchestre National de Lille 2023

 

 

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Prochain concert de L’ON Lille / Orchestre National de Lille : Wagner les 2 et 3 février 2023 – Réservez vos places directement sur le site de l’Orchestre National de Lille : WAGNER / Tannhäuser, Ouverture et Bacchanale du Venusberg (sans choeur), R STRAUSS : Quatre derniers Lieder. Chostakovitch : Symphonie n°6
Orchestre National de Lille – Kazushi Ono, direction – Ingela Brimberg, soprano (R Strauss).
https://www.onlille.com/saison_22-23/concert/enchantements/
Concert capté et diffusé le lundi 3 avril à 20h sur notre chaîne YouTube dans la playlist de l’Audito 2.0. Concert disponible pendant 6 mois.

 

 

 

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LIRE aussi notre critique complète du cd POULENC : Sinfonietta et La Voix Humaine : Véronique Gens – ON LILLE / Orchestre National de LilleAlexandre Bloch, direction (1 cd Alpha)
https://www.classiquenews.com/critique-cd-evenement-poulenc-la-voix-humaine-veronique-gens-on-lille-orchestre-national-de-lille-alexandre-bloch-1-cd-alpha/

IVRESSE LYRIQUE DE L’IMPOSSIBILITÉ AMOUREUSE… « Après une première période légère, au lendemain de la seconde guerre mondiale, d’une extrême justesse (les mamelles de Tiresias, l’histoire de Babar, Sonate pour violoncelle), le Poulenc de la décade 1950, est grave, d’une acuité psychologique aiguë, voire tragique… ».

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