COMPTE-RENDU, critique, opéra. PARIS, Bastille, le 25 oct 2019. VERDI : Don Carlo. Fabio Luisi / Krzysztof Warlikowski.

COMPTE-RENDU, opĂ©ra. PARIS, Bastille, le 25 octobre 2019. Verdi : Don Carlo. Anita Rachvelishvili, RenĂ© Pape… Fabio Luisi / Krzysztof Warlikowski. Parmi les spectacles phares de la saison 2017-2018 de l’OpĂ©ra de Paris figurait la nouvelle production de Don Carlos dans sa version originale de 1866 (en français), rĂ©unissant une double distribution de haut vol – toutefois diversement apprĂ©ciĂ©e par notre rĂ©dacteur Lucas Irom, notamment au niveau du cas problĂ©matique de Jonas Kaufmann dans le rĂ´le-titre:http://www.classiquenews.com/compte-rendu-opera-verdi-don-carlos-le-19-octobre-2017-arte-yoncheva-garance-kaufmann-jordan-warlikowski/ . Place cette fois Ă  la version italienne de 1886, dite «de Modène», oĂą Verdi choisit de rĂ©tablir le premier acte souvent supprimĂ©, tout en conservant les autres modifications ultĂ©rieures : c’est lĂ  l’illustration de vingt ans de tentatives pour amĂ©liorer un ouvrage trop long et touffu, dont la noirceur gĂ©nĂ©rale pourra dĂ©router les habituĂ©s du Verdi plus extraverti et lumineux de La Traviata (1853). Pour autant, en s’attaquant au grand opĂ©ra Ă  la française, le maĂ®tre italien cisèle un diamant noir Ă  la hauteur de son gĂ©nie, oĂą oppression et mal-ĂŞtre suintent par tous les pores des personnages.

 

 

 

doncarlo-opera-bastille-roberto-alagna-rene-pape-opera-critique-classiquenews-warlokowski-don-carlo-verdi-classiquenews

 

 

 

C’est précisément la figure tourmentée du roi Philippe II qui intéresse Krzysztof Warlikowski, caractérisant d’emblée la difficulté à succéder à un monarque aussi illustre que Charles Quint : le sinistre buste en cire du père trône ainsi sur le bureau comme une figure oppressante, avant qu’un acteur ne vienne l’incarner dans les scènes où Philippe croit entendre sa voix. Cette présence continuelle du passé est renforcée par la transposition de l’action au XXème siècle, où les choeurs grimés en visiteurs attendent de découvrir les pièces du château, transformé en musée figé, tandis que les projections vidéos en arrière-scène insistent sur la souffrance intérieure des principaux personnages avec leur visage en gros plan. Si l’idée d’introduire une salle d’entraînement d’escrime peut séduire par sa référence au contexte guerrier sous-jacent, on aime aussi l’allusion aux influences andalouses représentées par la cage rouge aux allures de moucharabieh. On regrette toutefois que Warlikowski n’anime pas davantage sa direction d’acteur et se contente d’un beau jeu sur les volumes avec ses éléments de décor déplacés en bloc, agrandissant ou rétrécissant la vaste scène au besoin. On a là davantage un travail de scénographe, toujours très stylisé, mais malheureusement à côté de la plaque dans la scène de l’autodafé, peu impressionnante avec son amphithéâtre simpliste et ses costumes aussi fastueux que colorés, à mille lieux de l’évocation du rigorisme religieux dénoncé par Verdi.
En revanche, l’idée de faire du Grand Inquisiteur une sorte de chef des services secrets est plutôt bien vue, de même que de placer son duo glaçant avec Philippe dans un oppressant fumoir Art déco au III.

A cette mise en scène inégale répond un plateau vocal de tout premier plan, fort justement applaudi par un public enthousiaste en fin de représentation, et ce malgré le retrait inattendu de Roberto Alagna après le premier entracte pour cause d’état grippal. Le ténor français avait montré quelques signes de faiblesse inhabituels, autour d’une ligne flottante et parfois en léger décalage avec la fosse. Le manque d’éclat face à Aleksandra Kurzak était également notable. Son remplacement par Sergio Escobar ne convainc qu’à moitié, tant la petite voix de l’Espagnol s’étrangle dans les aigus difficiles, compensant ses difficultés techniques par des phrasés harmonieux dans le medium et un timbre chaleureux. Il est vrai qu’il souffre de la comparaison face à ses partenaires, au premier rang desquels René Pape (Philippe II) et sa classe vocale toujours aussi insolente d’aisance sur toute la tessiture, le tout au service d’une composition théâtrale d’une grande vérité dramatique. C’est précisément en ce dernier domaine qu’Anita Rachvelishvili conquiert le public par la force de son incarnation, à l’engagement démonstratif : ses graves mordants, tout autant que ses couleurs splendides, font de ses interventions un régal de chaque instant. A ses côtés, Aleksandra Kurzak s’impose dans un style plus policé, mais d’une exceptionnelle tenue dans la déclamation et la rondeur vocale, notamment des pianissimi de rêve. Il ne lui manque qu’un soupçon de caractère pour incarner toutes les facettes de son rôle, mais ça n’est là qu’un détail à ce niveau. Autre grande satisfaction de la soirée avec le superlatif Rodrigo d’Étienne Dupuis, aux phrasés inouïs de précision et de raffinement, à la résonance suffisamment affirmée pour faire jeu égal avec ses partenaires en ce domaine. On notera enfin la bonne prestation de Vitalij Kowaljow, qui trouve le ton juste pour donner une grandeur sournoise au Grand Inquisiteur, tandis que le choeur de l’Opéra de Paris se montre bien préparé.

Seule la direction trop élégante de Fabio Luisi déçoit quelque peu dans ce concert de louanges, alors qu’on avait pourtant grandement admiré le geste lyrique du chef italien lors de sa venue à Paris l’an passé pour Simon Boccanegra (https://www.classiquenews.com/compte-rendu-opera-paris-le-15-novembre-2018-verdi-simon-boccanegra-luisi-bieito/). Il manque ici la noirceur attendue en de nombreux passages, notamment verticaux, même si les couleurs pastels des parties apaisées séduisent davantage en comparaison.

 

 
 

 

________________________________________________________________________________________________

Compte-rendu, opéra. Paris, Opéra national de Paris, le 25 octobre 2019. Verdi : Don Carlos. René Pape (Philippe II), Roberto Alagna, Michael Fabiano (Don Carlo), Aleksandra Kurzak, Nicole Car (Elisabeth de Valois), Anita Rachvelishvili (La Princesse Eboli), Étienne Dupuis (Rodrigo), Vitalij Kowaljow (Le Grand Inquisiteur), Eve-Maud Hubeaux (Tebaldo), Tamara Banjesevic (Une voix d’en-haut), Julien Dran (Le comte de Lerme), Chœur de l’Opéra national de Paris, José Luis Basso (chef de chœur), Orchestre de l’Opéra national de Paris, Fabio Luisi, direction. Krzysztof Warlikowski, mise en scène. A l’affiche de l’Opéra national de Paris jusqu’au 23 novembre 2019. Photo : Agathe POUPENEY/OnP

 

 
 

 

Compte rendu, opéra. Opéra National du Rhin, Strasbourg, le 17 juin 2016. Verdi : Don Carlo. Robert Carsen

Compte rendu DON CARLO Ă  STRASBOURG… Fin de saison flamboyante Ă  Strasbourg. La saison lyrique s’achève Ă  Strasbourg avec une nouvelle production de Don Carlo de Verdi, signĂ©e Robert Carsen. L’OpĂ©ra National du Rhin engage pour l’occasion la fabuleuse soprano et Ă©toile montante, Elza van den Heever dans le rĂ´le d’Elisabeth de Valois. L’excellente distribution d’une qualitĂ© rare ainsi que l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg sont dirigĂ©s magistralement par le chef italien invitĂ© Daniele Callegari. Une fin de saison bien plus qu’heureuse … Ă©tonnante mĂŞme, pour plusieurs raisons !

 

 

 

La nouvelle production de Don Carlo Ă  Strasbourg remporte tous les suffrages : c’est un succès manifeste

Don Carlo chic et choc

 

 

 

doncarlo0

 

 

Don Carlos, crĂ©Ă© Ă  Paris en 1867, (chantĂ© en français) est l’un des opĂ©ras de Verdi qui totalise le plus de versions existantes, sans omettre faits divers et controverses. Au fait des dernières recherches sur la genèse de l’Ĺ“uvre, le Directeur de l’OpĂ©ra National du Rhin, Marc ClĂ©meur, prĂ©cise selon les dernières recherches, que le livret de MĂ©ry et Du Locle d’après le poème tragique Ă©ponyme de Schiller (1787), n’est pas la seule source de Verdi ; la partition emprunte aussi au drame de circonstance d’Eugène Cormon intitulĂ© Philippe II Roi d’Espagne datant de 1846. Ensuite, le fait qu’il s’agĂ®t bien d’un Grand OpĂ©ra français de la plume d’un grand compositeur italien attise souvent les passions des mĂ©lomanes, dĂ©criant souvent une quelconque influence d’un Wagner et d’un Meyerbeer. Bien qu’il soit bel et bien un Grand OpĂ©ra, c’est aussi du Verdi, indĂ©niablement du Verdi. Et si la version prĂ©sentĂ©e ce soir Ă  Strasbourg est la version italienne dite « Milanaise » de 1884, en 4 actes, sans ballet, plus concise et courte que la version française d’origine, elle demeure un Grand OpĂ©ra italianisĂ©, avec une progression ascendante de numĂ©ros privilĂ©giant les ensembles, un coloris orchestral riche en effets spectaculaires, des scènes fastueuses ne servant pas toujours Ă  la dramaturgie, mais ajoutant Ă  l’aura et au decorum… L’aspect le moins controversĂ© serait donc la question de l’historicité : Verdi dit dans une lettre Ă  son Ă©diteur italien Giulio Ricordi « Dans ce drame, aussi brillante en soit la forme et aussi noble en soient les idĂ©es, tout est faux (…) il n’y a dans ce drame rien de vĂ©ritablement historique ». Plus soucieux de vĂ©racitĂ© poĂ©tique qu’historique, Verdi se sert quand mĂŞme de ce drame si faux pour montrer explicitement ses inclinaisons bien rĂ©elles. On pourrait dire qu’il s’agĂ®t ici du seul opĂ©ra de Verdi oĂą la vie politique est ouvertement abordĂ©e et discutĂ©e de façon sĂ©rieuse et adulte.

Le sĂ©rieux qui imprègne l’opus se voit tout Ă  fait honorĂ© ce soir grâce Ă  l’incroyable direction musicale du chef italien Daniele Callegari dirigeant l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg avec maestria et une sophistication et un raffinement des plus rares ! S’agissant d’un des opĂ©ras de Verdi oĂą l’Ă©criture orchestrale est bien plus qu’un simple accompagnant des voix, saisissent directement ici la complicitĂ© Ă©tonnante entre fosse et scène, l’excellente interprĂ©tation des instrumentistes, le sens de l’Ă©quilibre jamais compromis, la tension permanente et palpitante de la performance et surtout les prestations des chanteurs-acteurs de la distribution.

 

La soprano Elza van den Heever reprend le rĂ´le d’Elisabeth de Valois après l’avoir interprĂ©tĂ© Ă  Bordeaux la saison prĂ©cĂ©dente. Si Ă  Bordeaux nous avions remarquĂ© ses qualitĂ©s, c’est Ă  Strasbourg que nous la voyons dĂ©ployer davantage ses dons musicaux et théâtraux ! Sa voix large et somptueuse a gagnĂ© en flexibilitĂ©, tout en restant dĂ©licieusement dramatique. Elle campe une performance encore plus profonde avec une superbe maĂ®trise des registres et une intelligence musicale lui permettant d’adapter brillamment l’intensitĂ© de son chant, de nuancer la force de son expression.
Le Don Carlo du jeune tĂ©nor italien Andrea Carè est prometteur. Bien que moins fort dans l’expression lyrique, il a une voix chaleureuse qui sied bien au personnage et une technique assez solide. Certains lui rapprocheront ne pas ĂŞtre un Domingo ou un Alagna (selon les goĂ»ts), pourtant il s’est donnĂ© Ă  fond dans un rĂ´le oĂą la difficultĂ© ne rĂ©side pas, malgrĂ© le type de voix plutĂ´t lĂ©ger, dans la virtuositĂ© vocale mais dans le style et l’expression globale. Dans ce sens nous ne pouvons que louer l’effort, et remarquer particulièrement le timbre qui se distingue toujours dans les ensembles.

 
 
A-ONR_DONCARLO_photoKlaraBeck_3046-1-362x543Tassis Christoyannis en Posa montre aussi une Ă©volution par rapport Ă  Bordeaux l’annĂ©e passĂ©e. Toujours dĂ©tenteur des qualitĂ©s qui lui sont propres, comme la prestance et un je ne sais quoi d’extrĂŞmement touchant, Ă  Strasbourg, il est davantage malin et Ă  la chaleur du timbre, le baryton ajoute du brio presque autoritaire. Le tout prĂ©sentĂ© d’une façon Ă©lĂ©gante et dynamique Ă  souhait. Remarquons le duo de la libertĂ© avec Don Carlo, au 1er acte tout hĂ©roĂŻco-romantique sans ĂŞtre frivolement pyrotechnique. Quant Ă  la virtuositĂ© vocale et aux feux d’artifices vocalisants, parlons maintenant de la mezzo russe Elena Zhidkova dans le rĂ´le de la Princesse Eboli. Tout en ayant un timbre veloutĂ© et une belle prĂ©sence scĂ©nique, elle a dĂ» mal avec son air du 1er acte « Nel giardin del bello saracin Ostello », – pourtant LE morceaux le plus mĂ©lodique et virtuose de la partition ! Il est en l’occurrence plutĂ´t … mou. Ce petit bĂ©mol reste vĂ©tille puisque la distribution est globalement très remarquable. Continuons avec le Roi Philippe II de la basse danoise Stephen Milling, Ă  la voix large et profonde, campant au 3ème acte une scène qui doit faire partie des meilleures et des plus mĂ©morables pages jamais Ă©crites par Verdi : « Ella giammai m’mamo » , grand aria avec violoncelle obbligato, oĂą la douleur contenue du souverain est exprimĂ©e magistralement. Ou encore son duo avec le Grand Inquisiteur de la basse croate Ante Jerkunica, dont nous avons Ă©galement fortement apprĂ©ciĂ© la prestation et vocale et théâtrale. Remarquons finalement l’instrument et la prĂ©sence de la jeune soprano espagnole Rocio Perez, chantant Thibault le page de la Reine, avec des aigus cĂ©lestes, … divins. Divine aussi la performance surprenante des choeurs de l’OpĂ©ra, sous la direction de Sandrine Abello.

 
 
 

OPERA national du RHIN : le DON CARLO sombre et lumineux de Carsen

 
 

L’ART DE ROBERT CARSEN. Que dire enfin de la crĂ©ation de celui qui doit ĂŞtre le metteur en scène d’opĂ©ras actuellement le plus cĂ©lèbre et le plus sollicité ? Robert Carsen et son Ă©quipe artistique prĂ©sentent un spectacle sobre et sombre, dans un lieu unique dĂ©pouillĂ©, Ă  la palette chromatique consistant en noir sur gris sur noir, et quelques Ă©clats des accessoires mĂ©talliques ou diamantĂ©s… Si l’intention de faire une mise en scène hors du temps est bien Ă©vidente, il y a quand mĂŞme une grande quantitĂ© d’Ă©lĂ©ments classiques qui font rĂ©fĂ©rence au sujet… Des religieux catholiques bien catholiquement habillĂ©s, des croix par ci et par lĂ , mais jamais rien de gratuit (sauf peut-ĂŞtre un ordinateur portable Ă  peine remarquable mais qui frappe l’oeil puisque quelque peu dĂ©placĂ©). Comme d’habitude chez Carsen le beau, le respect de l’oeuvre et l’intelligence priment. Cette dernière Ă  un tel point que le Canadien rĂ©ussi Ă  prendre une libertĂ© audacieuse avec l’histoire originale qui dĂ©voile davantage les profondeurs de l’œuvre. DĂ©jĂ  riche en intrigues, le Don Carlo de Verdi selon Carsen explore une lecture supplĂ©mentaire dont nous prĂ©fĂ©rons ne pas donner les dĂ©tails, tellement la surprise est forte et la vision, juste !

Rien ne rĂ©siste Ă  l’appel de ce Don Carlo de toute beautĂ©, aucun obstacle pour nos lecteurs de faire le dĂ©placement Ă  l’OpĂ©ra National du Rhin, Ă  Strasbourg et Ă  Mulhouse, pour cette formidable nouvelle production qui clĂ´t l’avant-dernière saison de la maison sous la direction visionnaire de Marc ClĂ©meur. A l’affiche Ă  Strasbourg du 17 au 28 juin et puis Ă  Mulhouse du 8 au 10 juillet 2016.

 
 

Compte rendu, opĂ©ra. OpĂ©ra National du Rhin, Strasbourg, le 17 juin 2016. Verdi : Don Carlo (version Milanaise 1884). Stephen Milling, Andrea CarĂ©, Elza van den Heever, Tassis Christoyannis… Choeurs de l’OpĂ©ra du Rhin. Sandrine Abello, direction. Orchestre Philharmonique de Strasbourg, orchestre. Daniele Callegari, direction. Robert Carsen, mise en scène. LIRE notre prĂ©sentation annonce de la nouvelle production de Don Carlo Ă  l’OpĂ©ra national du Rhin : “Elza van den Heever chante ELisabetta…” 

 

Illustrations : K. Beck / Opéra national du Rhin © 2016

  
 

Compte rendu, opĂ©ra. Bordeaux. Auditorium de l’OpĂ©ra National de Bordeaux, le 24 septembre 2015. Verdi : Don Carlo (version milanaise de 1884). Leonardo Caimi, Tassis Christoyannis, Elza van den Heever, Keri Alkema… Ensemble Aedes, choeur. Le Cercle de l’Harmonie, orchestre. Paul Daniel, direction.

Vague verdienne en juin 2014L’ouverture de la saison lyrique de l’OpĂ©ra National de Bordeaux a lieu dans le nouvel Auditorium de la maison en cette soirĂ©e d’automne. Le dĂ©but de la fin du mandat de Thierry Fouquet, directeur sortant, commence avec le Don Carlo de Verdi, dans une nouvelle production signĂ©e Charles Roubaud. Après quelques annulations, souffrances et remplacements, la direction musicale des deux premières prĂ©sentations est tenue admirablement par le directeur de l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine, Paul Daniel. La distribution tourne autour de la fabuleuse Elsa van den Heever dans le rĂ´le d’Elisabeth de Valois et compte avec des personnalitĂ©s frappantes mĂŞme si inĂ©gales. Un retour Ă  Bordeaux pour la soprano citĂ©e, après Anna Bolena et Norma les deux annĂ©es prĂ©cĂ©dentes, retour de facto, Ă  ne pas manquer !

Don Carlo ou le grand-opéra revisité

La nouvelle production frappe immĂ©diatement par l’absence presque totale de dĂ©cors (il y a quand mĂŞme une croix quelque part, Ă  un moment). Remarquons d’ores et dĂ©jĂ  la fabuleuse crĂ©ation vidĂ©o de Virgile Koering ; ses projections sur la scène ingrate (sans cintres ni coulisses), habillent le plateau en costumes espagnols, de façon plus qu’habile. Une très belle excuse pour faire une mise en scène qui est plutĂ´t mise en espace. Les costumes d’Ă©poque de Katia Duflot sont très beaux et donnent davantage de caractère et d’Ă©lĂ©gance Ă  la mise en scène dĂ©pouillĂ©e. Les chanteurs rentrent et sortent du plateau (mais pas les chĹ“urs, aux sièges derrière la scène), certes. Le directeur scĂ©nique laisse donc, «parler la musique ». Soit. Une idĂ©e non dĂ©pourvue de poĂ©sie, surtout en ce qui concerne la partition de Verdi, des plus rĂ©ussies d’un point de vue orchestral, mais trop souvent la chose qu’on dit quand on n’a vraiment rien Ă  dire. Matière Ă  rĂ©flexion pour la prochaine direction de la maison.

verdi don carlo bordeaux paul danielAprès l’excellente performance de l’orchestre sous la baguette de Paul Daniel, malgrĂ© un rĂ©pertoire auquel ne va pas sa prĂ©dilection, le maestro a des choses Ă  dire. IntĂ©ressantes en plus. Sa direction est Ă  la fois passionnante et raffinĂ©e, avec des belles subtilitĂ©s au cours des quatre actes. Les contrastes sont privilĂ©giĂ©s, sans pourtant offenser l’ouĂŻe par des procĂ©dĂ©s faciles (rappelons qu’il s’agĂ®t d’un grand opĂ©ra Ă  la française sous la plume de Verdi). Le choix de produire la quatrième version de l’opus (Milan,1884), Ă  la base Don Carlos, en français, crĂ©Ă© pour l’OpĂ©ra de Paris en 1867, non sans d’innombrables pĂ©ripĂ©ties culturelles et stylistiques-, s’avère très juste. La dernière version de Modena Ă©tant en vĂ©ritĂ© la version Milanaise + le premier acte de la version de Paris, donc avec une certaine discordance stylistique, puisque le compositeur remania l’orchestration et parties vocales pour Milan. Cette version, plus concise, raconte toujours l’histoire très librement inspirĂ©e de la vie de l’Infant Don Carlos, petit-fils de Charles-Quint, devenu personnage romantique sous la plume de Schiller, modèle des librettistes de Verdi, Joseph MĂ©ry et Camille du Locle. Amoureux d’Elisabeth de Valois, nouvelle femme de son père Philippe II, Carlo termine dans les mains de l’Inquisition Ă  cause de cet amour impossible.

L’Elisabeth d’Elsa van den Heever est remarquable par son interprĂ©tation d’une Reine tourmentĂ©e, aux motivations sincères et dont la noblesse de caractère ne la quitte jamais. La voix large de la jeune cantatrice s’adapte Ă  souhait aux besoins expressifs de la partition et elle campe une performance fantastique, en dĂ©pit d’une certaine froideur. Le Don Carlo de Leonardo Caimi (remplaçant de Carlos Ventre) touche par la beautĂ© du timbre et par le charme et la candeur juvĂ©niles qu’il imprime au rĂ´le, mais le chanteur se trouve très souvent dĂ©passĂ© par celui-ci. Seulement l’intensitĂ© douloureuse de son jeu et vocal et théâtral (et ce dans une mise en scène, disons, Ă©conome) touche l’auditoire. Le Marquis de Posa de Tassis Christoyannis quant Ă  lui, touche le public de plusieurs façons. Une belle et bonne projection, une articulation distinguĂ©e mais chaleureuse, et le jeu d’acteur remarquable qui lui est propre, font partie des qualitĂ©s de son interprĂ©tation des plus rĂ©ussies. Le Philippe II d’Adrian Sâmpetrean, prise de rĂ´le, peine Ă  convaincre de son statut. Si ses qualitĂ©s vocales sont toujours lĂ , et nous sommes contents de le dĂ©couvrir dans ce rĂ©pertoire, son attribution paraĂ®t un contresens. Ainsi dans le très beau quatuor vocal du III : « Giustizia, Sire! » avec Elisabeth, Eboli, Posa et Philippe, il est le maillon faible comparĂ© Ă  ses partenaires qui y excellent. De la Princesse Eboli de Keri Alkema, dans une prise de rĂ´le, nous retenons Ă©galement l’intensitĂ© mais aussi l’agilitĂ©, Ă©tonnamment. La chanson mauresque qu’elle interprète au II : « Nel giardin del bello saracin ostello » est tout Ă  fait dĂ©licieuse. Remarquons aussi l’Inquisiteur de la basse Wenwei Zhang Ă  la profondeur sinistre Ă  souhait, et les choeurs de la maison avec le choeur Intermezzo, en bonne forme, avec un dynamisme de grand ferveur.

Enfin, un dĂ©but de saison plein de qualitĂ©s et plutĂ´t gagnant en dĂ©pit des pĂ©ripĂ©ties et incomprĂ©hensions… Une distribution inĂ©gale mais engageante, une mise en scène très belle mais absente. Surtout un orchestre fabuleux et un moment d’intensitĂ© lyrique comme on les aime. Encore Ă  l’affiche le 30 septembre puis le 2 octobre 2015 Ă  l’OpĂ©ra National de Bordeaux.

Compte rendu, opĂ©ra. Bordeaux. Auditorium de l’OpĂ©ra National de Bordeaux, le 24 septembre 2015. Verdi : Don Carlo (version Milanaise 1884). Leonardo Caimi, Tassis Christoyannis, Elza van den Heever, Keri Alkema… Ensemble Aedes, choeur. Le Cercle de l’Harmonie, orchestre. Paul Daniel, direction.

Compte-rendu : Toulouse. Théâtre du Capitole, le 20 juin 2013. Giuseppe Verdi (1843-1901) : Don Carlo. Mise en scène de Nicolas Joël. Direction musicale: Maurizio Benini.

Don Carlo JoĂ«l ToulouseLe Capitole prĂ©sente pour sa fin de saison opĂ©ratique l’une des productions les plus accomplies de son histoire. DĂ©jĂ  en 2005, il n’y avait eu presque que des louanges. Cette annĂ©e, un pas de plus est franchi, avec une distribution … proche de l’idĂ©al.

Le Don Carlo du tĂ©nor Dimitri Pittas est passionnant alors que le rĂ´le est plein d’ambiguĂŻtĂ©s vocales. Le timbre très clair permet de camper la jeunesse du personnage. La puissance vocale l’autorise Ă  passer admirablement dans les ensembles grâce Ă  un habile placement de voix. Le jeu scĂ©nique suggère l’inhibition dont souffre le jeune Infant, sa crainte face Ă  son père, sa fragilitĂ© devant son amour dĂ©vorant pour Elisabetta. L’évolution du personnage est passionnante avec un pauvre amoureux déçu et un fils castrĂ© au premier acte. Puis dans le duo avec Elisabetta, il explose de dĂ©ception amoureuse et arrive Ă  exprimer ses sentiments jusque dans son malaise hystĂ©rique. Enfin la sublimation de l’amour auquel il se contraint au dernier tableau est rendue crĂ©dible par la franchise de l’émission et la classe de la ligne de chant, parfaitement assortie aux courbes vocales d’Elisabetta.

 

 

Le Capitole affiche un Don Carlo de rĂŞve …

 

Le couple qu’il forme avec Tamar Iveri est très crĂ©dible dans le jeu scĂ©nique et les voix sont magnifiquement assorties. La voix ronde et chaude de Tamar Iveri, sa capacitĂ© de nuances, l’Ă©galitĂ© des registres et la variĂ©tĂ© de ses couleurs vocales font merveille. Le recherche de maĂ®trise de soi, comme la fiertĂ© face Ă  son Ă©poux violent font d’elle une reine admirable, certes victime de son destin, mais consciente des Ă©vĂ©nements. Le duo final de l’opĂ©ra, après un « Tu che le vanitĂ  » absolument magnifique de ligne et d’équilibre des registres, est un pur moment de grâce.
Certes l’abandon de l’acte de Fontainebleau nous a privé de leur premier duo, mais ce couple d’amoureux obligé de se refugier dans la sublimation est particulièrement touchant : il domine l’action. Les relations tant vocales que scéniques entretenues par le rôle titre avec Posa et Philippe comme Eboli sont également parfaitement équilibrées et crédibles. Avec un magnifique Don Carlo, un des principaux écueils de cet opéra complexe est dépassé. Le drame fonctionne à merveille. Don Carlo au centre des relations permet à la dramaturgie de dérouler le drame.
Le Posa de Christian Gerhaher appartient Ă  la lignĂ©e des grands diseurs capables de donner sens au texte et Ă  l’Ă©thique du personnage. La voix est agrĂ©ablement timbrĂ©e et de volume confortable, la ligne de chant soignĂ©e ; le raffinement vocal serait tout Ă  fait complet si tous les trilles Ă©taient soigneusement rĂ©alisĂ©s. La force morale du personnage s’impose par un charisme scĂ©nique et vocal passionnants. Cette prise de rĂ´le est un grand succès.
Le roi Philippe peut compter lui aussi sur un immense artiste. Roberto Scandiuzzi a une vraie voix de basse, son autoritĂ© est indiscutable, et la leçon de chant Ă©mu de sa grande scène convainc comme dĂ©jĂ  en 2005. Le lamento de la prison après la mort de Posa, qui sera repris par Verdi pour le Lacrymosa du Requiem, est magnifiquement lancĂ© par sa voix d’airain.

Pour Eboli, le Capitole a choisi deux cantatrices. Christine Goerke lors de la soirĂ©e du 20, ne nous a pas convaincu dans la chanson du voile, ni vocalement, ni scĂ©niquement. Il ne s’agit après tout qu’un air dĂ©coratif. Par la suite et dès le trio avec Elisabetta et Posa, elle se rĂ©vèle actrice subtile comme chanteuse passionnante. Dans le trio avec Carlo et Posa elle explose vĂ©ritablement comme une bombe de passion, avec une voix de falcon puissante et Ă©quilibrĂ©e sur tous les registres. Elle domine le trio de manière sidĂ©rante. Dans sa scène avec Elisabetta, le remord la submerge et son « O don fatale » est … cataclysmique. Torrent de passion reposant sur une vocalitĂ© sans faille, il laisse le public abasourdi.
Il reste à évoquer le Grand Inquisiteur de Kristinn Sigmundsson dont le timbre ingrat et la voix sonore, donnent pourtant corps à la violence sinistre du rôle. Les autres rôles sont tous admirablement distribués avec le même soin que les premiers rôles. Une mention particulière pour l’émotion alliée à la beauté du chant chez les députés Flamants lors de l’Autodafé.
A chaque instant, le chœur du Capitole fait honneur à la riche partition verdienne. Le travail d’Alfonso Caiani a porté ce chœur au sommet des maisons d’opéra.
La direction de Maurizio Benini est celle d’un grand verdien. Les tempi sont assez rapides et certaines phrases sont ciselées avec une pointe de maniérisme. Le drame avance et jamais le temps ne semble long. Il faut dire combien un travail en profondeur est possible avec un orchestre du Capitole en très grande forme, capable de nuances et de couleurs rares.
La mise en scène de Nicolas Joël est sobre, l’époque est respectée sans transposition. Les décors d’Ezio Frigerio jouent habilement avec l’exiguïté de la scène, créant un spectaculaire sentiment d’écrasement des personnages comme du public du parterre avec une énorme Christ en croix suspendu au ciel. Les costumes de Franca Squarciapino sont absolument somptueux, offrant un peu de luxe dans l’austère cour de Philippe II.

Toulouse. Théâtre du Capitole, le 20 juin 2013. Giuseppe Verdi (1843-1901) : Don Carlo, opéra en quatre actes, version de 1884 créée à Milan. Nicolas Joel : Mise en scène ; Stéphane Roche : réalisation de la mise en scène ; Ezio Frigerio : Décors ; Franca Squarciapino : costumes ; Vinicio Cheli : Lumières ; Avec, Dimitri Pittas : Don Carlo ; Roberto Scandiuzzi : Philippe II ; Christian Gerhaher : Rodrigo, marquis de Posa ; Kristinn Sigmundsson : Le Grand Inquisiteur ; Jordan Bisch : Un moine ; Tamar Iveri : Élisabeth de Valois ; Christine Goerke : La Princesse Eboli ; Daphné Touchais : Tebaldo ; Alfredo Poesina : Le Comte de Lerme; Dongjin Ahn : Un héraut royal ; Julia Novikova : Une voix céleste; Orchestre National du Capitole de Toulouse; Choeurs du Capitole, direction : Alfonso Caiani ; Maurizio Benini, Direction musicale.

Illustration : David Herrero