COMPTE-RENDU, critique, opéra. CAEN, le 7 nov 2019. DURON : Coronis (création française). Druet, G Toro, V Dumestre.

COMPTE-RENDU, critique, opĂ©ra. CAEN, le 7 nov 2019. DURON : Coronis (crĂ©ation française). Druet, G Toro, V Dumestre. Pour un mĂ©lomane, la crĂ©ation d’un chef d’oeuvre est toujours une promesse et certainement une revanche sur le temps et ses alĂ©as. C’est pour cela que l’exploit accompli dans la production fabuleuse de Coronis de Sebastian Duron a Ă©tĂ© une vĂ©ritable rĂ©vĂ©lation de ce que le spectacle vivant peut faire de meilleur.

Quoiqu’ayant une histoire et une gĂ©ographies communes, les institutions lyriques Françaises ont souvent boudĂ©, voire oubliĂ© tout le rĂ©pertoire lyrique Espagnol. Alors qu’aux XIXĂšme et XXĂšme siĂšcles, c’est sous l’influence IbĂ©rique que certaines des plus grandes partitions Françaises ont Ă©tĂ© conçues. C’est grĂące Ă  la musique venue d’Espagne que Bizet a composĂ© Carmen, et n’oublions pas que c’est l’Espagne qui a Ă©tĂ© le thĂ©Ăątre d’une multitude d’autres intrigues de cette France conquĂ©rante contemporaine. Mais la zarzuela dans tout ça ?

 

 

La politique des muses

 

 

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On a dit et Ă©crit beaucoup sur ce genre, qu’en Espagne l’on appelle avec une certaine tendresse, el “genero chico” (le “petit genre”). Mais c’est la zarzuela qui est finalement le genre Espagnol par excellence depuis ses origines Ă  l’Ă©poque baroque, toujours glĂąnant des idĂ©es Ă  la France et Ă  l’Italie, mais aussi aux AmĂ©riques. La zarzuela et ses compositeurs peuvent s’apparenter Ă  un arbre immense dont les racines sont fermement enterrĂ©es dans le sol Espagnol mais dont les branches touchent et s’abreuvent des cultures environnantes. Contrairement Ă  l’opĂ©ra, mĂȘme bouffe ou comique, qui demeure dans son histoire, un genre extrĂȘmement codifiĂ©; la zarzuela est plus souple, plus adaptĂ© Ă  recevoir des ajouts et des influences. Ne retrouve-t-on pas des zarzuelas dans tous les pays d’AmĂ©rique Latine qui ont Ă©pousĂ© les langues, cultures et accents (la zarzuela Maria Pacuri en quechua au Paraguay) ? Et mĂȘme l’exemple gĂ©nial de Walang Sugat, la zarzuela en tagalog, devenue “sarswela” dans les Philippines! Le intrigues proches de la vie des spectateurs et avec un brin de mĂ©lodrame, en font le genre musical le plus populaire par essence et insurrectionnel par nature. Par exemple, sous la dictature de Franco, des livrets tels Black, el payaso de Pablo Sorozabal ont passĂ© on ne sait comment la censure, alors qu’il y a une critique Ă  peine voilĂ©e des rĂ©gimes autoritaires et une leçon de bon gouvernement.  Si vous allez Ă  Madrid et assistez au Teatro de la Zarzuela Ă  une reprĂ©sentation, n’oubliez pas que c’est le seul thĂ©Ăątre fondĂ© par des musiciens et des librettistes pour dĂ©fendre leur droit Ă  la diffusion de leur art.

A l’Ă©poque de Sebastian Duron, la zarzuela menait des voyages entre la cour des rois Habsbourg et Bourbons et les “coliseos” ou “corrales” populaires. Les combats n’Ă©taient pas de la mĂȘme nature et la mythologie Ă©tait de mise pour que le livret soit acceptĂ©. Dans Coronis, le mythe de la belle nymphe infidĂšle Ă  Apollon est totalement rĂ©interprĂ©tĂ© par une lecture Ă©tonnante.

D’emblĂ©e, Coronis, il y a moins d’un an n’Ă©tait pas attribuĂ©e Ă  Sebastian Duron avec certitude scientifique. Sebastian Duron, nĂ© la mĂȘme annĂ©e que le grand Alessandro Scarlatti, Ă©tait, Ă  l’Ă©gal du grand maĂźtre italien, un des compositeurs les plus cĂ©lĂšbres de son temps. Il a composĂ© une multitude d’oeuvres sacrĂ©es et profanes dans le sillage du dernier roi Habsbourg d’Espagne, Charles II (1665-1700). A l’arrivĂ©e des Bourbons avec Philippe V (1700 – 1746), Duron n’Ă©tait pas trop bien perçu selon les tĂ©moignages et a fini banni, vraisemblablement, parce qu’il Ă©tait restĂ© fidĂšle au parti Habsbourg. Il meurt Ă©tonnement Ă  Cambo-les-bains prĂšs de Bayonne en 1716, pour un ennemi des Bourbons c’est un acte drĂŽlement masochiste que de trouver en France son dernier refuge.

Dans la trĂšs intĂ©ressante introduction Ă  l’Ă©dition critique de Raul Angulo et Antoni Pons on apprend finalement la trĂšs rĂ©cente attribution et les arguments musicologiques qui la soutiennent. Cependant, aucune interprĂ©tation du livret n’est Ă©tablie et pour une oeuvre nĂ©e dans une pĂ©riode aussi troublĂ©e, c’est bien Ă©tonnant.

En effet, Coronis a Ă©tĂ© crĂ©Ă©e vraisemblablement au tout dĂ©but de la Guerre de Succession d’Espagne. Ce conflit vit se coaliser quasiment la totalitĂ© de l’Europe contre la France de Louis XIV. En effet, le Roi Soleil a imposĂ© au roi Charles II d’Espagne qu’un de ses petit-fils devienne son hĂ©ritier. A la mort du monarque en 1700, le duc d’Anjou devient Philippe V d’Espagne, de Naples et des AmĂ©riques. Evidemment cette succession devait ĂȘtre contestĂ©e par les Habsbourg d’Autriche puisqu’avec les changement dynastique, les Bourbons, et le roi de France par la force des choses, controlaient la moitiĂ© de la planĂšte. Selon les musicologues Espagnols, Coronis daterait de 1705 ou 1706, soit deux annĂ©es de basculement pour le conflit. En effet, en 1705, malgrĂ© une victoire des troupes Françaises du duc de VendĂŽme sur les PiĂ©montais Ă  Cassano, en Espagne, l’archiduc Charles de Habsbourg est proclamĂ© roi Ă  Barcelone, occupĂ©e par les Anglais. En 1706, les choses empirent avec un Ă©tĂ© oĂč Madrid et l’Espagne passe des Bourbons aux Habsbourg pour revenir finalement aux Bourbons. Ces saltimbanques historiques ont certainement influencĂ© l’auteur anonyme du livret de Coronis.

Coronis raconte en effet, tout d’abord l’histoire d’amour malheureuse du monstre marin Triton pour la belle nymphe Coronis. Elle vit dans la Thrace mythologique qui est tourmentĂ©e par une guerre divine entre Apollon (Le Soleil) et Neptune (Les Mers). Curieuse fable qui oublie le mythe originel d’Ovide pour adapter l’intrigue Ă  une querelle beaucoup plus politique que divertissante.

Dans les livrets de l’Ă©poque baroque il Ă©tait rĂ©current de tordre la mythologie Ă  des fins idĂ©ologiques. En l’occurence tout le livret de Coronis est traversĂ© par la violence qui agite la terre fertile de Thrace. Le personnage de ProtĂ©e, au lieu d’ĂȘtre la mĂ©tamorphose incarnĂ©e, devient une sorte d’ordonnateur. Si l’on peut hasarder une interprĂ©tation euristique du livret de Coronis, l’on trouve des allusions Ă  la fois Ă  la dĂ©faite des Bourbons (symbolisĂ©s par Apollon) Ă  la fin de la premiĂšre journĂ©e et immĂ©diatement sa victoire et la Paix tant dĂ©sirĂ©e par son symbole de concorde qu’est la dĂ©esse Iris. De plus Triton, serait l’archiduc Charles qui, venu d’au-delĂ  des mers cherche Ă  tout prix Ă  obtenir les faveurs de Coronis qui serait une sorte de figure reprĂ©sentant la couronne Espagnole (Coronis – Corona: couronne en Espagnol). C’est bien clair qu’Ă  la fin, la nymphe parle de la paix et du culte au Soleil dans le jardin des HespĂ©rides (qui, selon la tradition, se trouverait Ă  Hispalis, c’est Ă  dire en Andalousie, en Espagne).

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Monter une telle oeuvre avec les dĂ©fis que le livret et la musique comportent Ă©tait un rĂ©el exploit. Mais nous pouvons sincĂ©rement saluer l’audace de Patrick Foll, directeur du ThĂ©Ăątre de Caen qui, de saison en saison rĂ©ussit Ă  rĂ©unir des talents formidables pour offrir Ă  son public une programmation d’une grande qualitĂ©. A deux heures de Paris, cette maison des arts et des artistes qu’est le ThĂ©Ăątre de Caen rayonne par l’originalitĂ© de ses projets. Nous encourageons chaleureusemnt nos lecteurs Ă  suivre les saisons dans cette belle salle Normande, oĂč chaque spectateur Ă  son Ă©toile.

C’est Ă  l’initiative de Patrick Foll donc que Vincent Dumestre et Omar Porras ont donnĂ© un souffle puissant Ă  Coronis. Invoquant la poĂ©sie et le merveilleux sur scĂšne, Omar Porras a pris Coronis avec Ă©lĂ©gance et modernitĂ©. Certains moments sont des vĂ©ritables poĂšmes. Omar Porras Ă©tonne, Ă©meut et innove, c’est un vĂ©ritable magicien de la narration puisqu’en peu de temps et avec quelques artifices, il nous fait vibrer. De plus, le dialogue avec les arts du cirque et la culture pop (perruques et la scĂšne d’Iris), rappellent que l’opĂ©ra est un art de la vie et rĂ©unit en son sein toutes les formes d’expression.

En fosse, Vincent Dumestre ravive la flamme de Coronis, en ajoutant quelques fandagos et jacaras aux lacunes de la partition. Mais quels tempi, quels sublimes phrasĂ©s, et cette Ă©nergie qui ne s’arrĂȘte jamais. Dans les sublimes lamenti que Duron composa, on est saisi de frissons par la sincĂ©ritĂ© de ce PoĂšme Harmonique inĂ©narrable et son chef qui demeure un des rares Ă  vĂ©ritablement comprendre la musique latine.

Les solistes, quasiment tous francophones sont superbes. La prosodie, malgrĂ© quelques petits faux-pas dans la prononciation, est d’une grande clartĂ©. Nous saluons le travail de Sara Agueda, la conseillĂšre linguistique, qui a fait d’un groupe de chanteurs Français, des vĂ©ritables Espagnols du Grand SiĂšcle.

La Coronis de Ana Quintans est juste parfaite. Non seulement elle campe son rĂŽle avec grĂące, finesse et voluptĂ©, mais Ă  l’entendre l’on prend un plaisir incommensurable. Sa voix est juste, ses phrasĂ©s et ses vocalises Ă©quilibrĂ©s et inventifs. On vibre avec ses lamenti qui feraient pleurer les pierres et admirons le timbre riche et ciselĂ© de cette merveilleuse soliste.
Isabelle Druet est un Triton Ă©mouvant et nous transporte avec ses mĂ©diums riches. C’est une soliste dont la voix est tout un thĂ©Ăątre, une de ses artistes qui peut offrir Ă  tous ses rĂŽles, le sens dramatiques le plus fort, l’Ă©motion la plus prĂ©cise.

Emiliano Gonzalez Toro, incarne le Proteo loufoque de Duron. La voix est timbrée et généreuse, puissante et subtile à la fois.

Les rĂŽles des divinitĂ©s en guerre : Apolo fabuleux de Marielou Jacquard aux aigus emplis de panache et le Neptuno Ă  la voix riche telle l’ocĂ©an de Caroline Meng. Brenda Poupard en Iris est absolument un talent Ă  suivre.

Et les “Graciosos”, les rĂŽles comiques incarnĂ©s par la fabuleuse Anthea Pichanick qui nous ravit Ă  chaque production et nous fascine par ses dons de comĂ©dienne dans le rĂŽle dĂ©sopilant de Menandro. Victoire Bunel est une Sirene pĂ©tillante et pleine de charme.

Finalement, aprĂšs quasiment trois siĂšcles, Sebastian Duron rĂ©sonne en France aprĂšs son dĂ©cĂšs au Pays Basque et c’est avec ce compositeur que la zarzuela fait une entrĂ©e remarquable et brillante sur une des plus belles scĂšnes d’Europe et une premiĂšre sur les chemins de France. EspĂ©rons que le charme de la belle Coronis, rĂ©ussira Ă  donner une place permanente Ă  l’opĂ©ra en langue Espagnole dans les programmations Ă  cĂŽtĂ© des oeuvres slaves et germaniques. Si le rĂȘve de Louis XIV, Ă  la genĂšse de Coronis, Ă©tait d’abattre les PyrĂ©nĂ©es et lier le lys de France et le lion d’Espagne, peut-ĂȘtre que grĂące Ă  cette production, c’est la France qui ouvrira les portes de l’Europe Ă  la zarzuela, et pour longtemps.

 

Illustrations : Théùtre de CAEN © Phil. Delval

 

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COMPTE-RENDU, critique, opéra. CAEN, le 7 nov 2019. DURON : Coronis (création française). Druet, G Toro, V Dumestre.

Jeudi 7 Novembre 2019 – 20h – ThĂ©Ăątre de Caen

Sebastian Duron (1660 – 1716)

CORONIS
zarzuela en deux journées
Création Française

Coronis – Ana Quintans – soprano
Triton – Isabelle Druet – mezzo-soprano
Proteo – Emiliano Gonzalez Toro – tĂ©nor
Menandro – Anthea Pichanick – contralto
Sirene – Victoire Bunel – mezzo-soprano
Apolo – Marielou Jacquard – mezzo-soprano
Neptuno – Caroline Meng – mezzo-soprano
Iris – Brenda Poupard – mezzo-soprano
Rosario – Olivier Fichet – tĂ©nor

Ely Morcillo, Alice Botelho, Elodie Chan, David Cami de Baix, Caroline Le Roy, MichaĂ«l Pollandre – danseurs, acrobates, comĂ©dien et contorsionniste.

Le Poëme Harmonique
direction – Vincent Dumestre

Coproduction Théùtre de Caen, Opéra de Rouen, Opéra Comique, Opéra de Limoges, Opéra de Lille.

 
 

Compte rendu, ballet. Caen, le 4 juin 2014, ManÚge de la GuériniÚre. Rameau, maßtre à danser. Les Arts Florissants. William Christie, direction

 

RAMEAU, MAÎTRE A DANSER : le spectacle Ă©vĂ©nement des Arts Florissants. A Caen, William Christie poursuit un travail captivant sur la forme thĂ©Ăątrale : a contrario de tout ce qu’on avait pu espĂ©rer, imaginer, cogiter, le fondateur des Arts Florissants, dans une santĂ© rayonnante ce 4 juin, sait surprendre oĂč on ne l’attendait pas : son nouveau spectacle “Rameau, maĂźtre Ă  danser” nous Ă©tonne ; les deux actes de ballets (Daphnis et EglĂ© puis La naissance d’Osiris datant du dĂ©but des annĂ©es 1750) ainsi ressuscitĂ©s trouvent dans l’Ă©crin improbable du ManĂšge de l’acadĂ©mie Ă©questre de la GuĂ©riniĂšre (lieu inconnu des caennais jusqu’Ă  il y a 2 mois encore), un dispositif surprenant qui permet en rĂ©alitĂ© de mesurer une approche concertĂ©e, audacieuse, expĂ©rimentale entre le mot, la note, le corps. Pour rĂ©ussir cette alliance prometteuse, la production s’appuie sur la complicitĂ©, la jeunesse, la subtilitĂ©.

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Esprit de famille

Christie_william_maxpeopleworld700428C’est peu dire que Bill veille Ă  l’accompagnement, la transmission, le perfectionnement des Ă©quipes d’artistes qu’il sait regrouper autour de lui ; c’est une famille qui se retrouve et nous gratifie d’une entente complice, si rare ailleurs. Les chanteurs sont des voix partenaires, dĂ©sormais familiĂšres au chef (et aux spectateurs qui les suivent pas Ă  pas depuis leurs dĂ©buts) : on y retrouve les anciens laurĂ©ats du Jardin des Voix, l’acadĂ©mie vocale fondĂ©e Ă  Caen avec le concours du ThĂ©Ăątre de Caen et son directeur Patrick Foll : Sean Clayton, Elodie Fonnard, Reinoud von Mechelen…  Chacun y approfondit encore son sens de l’espace, ses aptitudes dramatiques en un jeu qui doit ĂȘtre concertĂ©, et compris collectivement (en rĂ©alitĂ© les prĂ©ceptes approchĂ©s lors du Jardin des Voix et ici concrĂštement appliquĂ©s).
S’y illustrent aussi les 8 danseurs rĂ©unis par la chorĂ©graphe Françoise Denieau, comme les costumes superbes d’Alain Blanchot (lequel avait dĂ©jĂ  signĂ© auparavant ceux de Venus and Adonis de John Blow, la saison derniĂšre au ThĂ©Ăątre de Caen)… Pas de doute en soignant d’infimes dĂ©tails, les producteurs ont relevĂ© le pari de ce nouveau spectacle. Pour la mise en scĂšne, une ancienne chanteuse des Arts Florissants, Sophie Daneman poursuit ses dĂ©buts comme scĂ©nographe : le rĂ©sultat est aussi convaincant que pour Le Jardin de Monsieur Rameau, crĂ©Ă© en une tournĂ©e mondiale, amorcĂ©e lĂ  encore Ă  Caen. L’ex soprano sait faire respirer les corps, les mettre en situation, avec cette once de poĂ©sie, de fragilitĂ© et de dĂ©licatesse qui Ă©claire d’un autre regard le dĂ©roulement du spectacle. En sachant rĂ©unir dramatiquement les deux Ă©pisodes dansĂ©s, Sophie Daneman rĂ©ussit dĂ©jĂ  le dĂ©fi de la continuitĂ© : mais son souci  de la justesse s’accorde idĂ©alement au travail du Maestro sur l’articulation, la pulsion, la tension et la dĂ©tente qui alternent du dĂ©but Ă  la fin avec une Ă©lĂ©gance dĂ©lectable.

Laboratoire théùtral

La proximitĂ© avec la scĂšne tout d’abord, fonctionne remarquablement avec une disposition oĂč les deux parties du public se font face, enserrant le plateau.  Les spectateurs ont le sentiment d’ĂȘtre Ă  la place du Roi Louis XV et de la Cour invitĂ©e Ă  Fontainebleau pour y assister en petit comitĂ©, aux nouveaux ballets de monsieur Rameau, chacun cĂ©lĂ©brant un Ă©vĂ©nement dynastique. Quand l’Ă©quipe des comĂ©diens arrivent sur scĂšne, l’esprit des trĂ©teaux, la connivence d’une troupe apprĂȘtĂ©e pour l’occasion se rĂ©alisent idĂ©alement.
Autre point remarquable pour tous les spectateurs : debout, fĂ©dĂ©rateur des Ă©nergies combinĂ©es, William Christie, pour piloter le jeu des danseurs et des chanteurs,  fait face Ă  la scĂšne, prodiguant avec cette Ă©lĂ©gance expressive dont il est le seul Ă  maĂźtriser la fascinante chorĂ©graphie, une direction souple et nerveuse, racĂ©e et coulante : du trĂšs grand art qui porte les musiciens vers l’excellence. Chacun de ses gestes millimĂ©trĂ©s, chacune des nuances indiquĂ©es vers les musiciens, chaque attaque et chaque articulation pour les chanteurs, s’offre ainsi aux spectateurs. Le travail sur l’expressivitĂ© s’en trouve plus Ă©clatant : c’est la leçon d’un trĂšs grand maĂźtre qui nous est ainsi rĂ©vĂ©lĂ©e, visage de face, en attitudes et gestuelles gĂ©nĂ©reuses, expressives, communicatives.

 

 

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Le fondateur des Arts Florissants renoue ici avec ses meilleures rĂ©ussites musicales, affirmant par devant tous, dont ses trĂšs nombreux Ă©lĂšves et Ă©mules, sa totale maĂźtrise chez Rameau. DĂšs le commencement, l’on ne saurait demeurer insensible Ă  la poĂ©sie languissante de la musique, sa tendresse, sa dĂ©licatesse jamais miĂšvre qui avant l’Ăšre romantique, sait dĂ©voiler la richesse du sentiment, ici les mystĂšres de l’amour. Avant BĂ©atrice et BĂ©nĂ©dicte, Rameau (et CollĂ©, son librettiste) s’intĂ©ressent aux liens tĂ©nus qui sĂ©parent l’amitiĂ© de l’amour : ainsi Daphnis et EglĂ© ne tardent-ils pas Ă  tomber dans les bras l’un de l’autre. Heureuse destinĂ©e de deux  bergers amis qui deviennent amants sous l’arc tendu d’un Cupidon facĂ©tieux trĂšs en voix (Magali LĂ©ger). Le ton est donnĂ© : ivresse, extase, ravissement, en particulier dans la musette finale qui fait basculer l’action pastorale dans l’enivrement collectif.

le mot, la note, le corps…  : musique et danse fusionnĂ©es

La seconde partie (La Naissance d’Osiris) est plus enchanteresse encore grĂące Ă  l’interaction trĂšs aboutie entre le chant et la danse : la premiĂšre scĂšne fait paraĂźtre les danseurs en un tableau nocturne, vĂ©ritable hymne Ă  la fragilitĂ©, finesse et dĂ©licatesse Ă  jamais inscrites dans une production sertie de joyaux lyriques que l’on retrouve encore dans le solo de la jeune danseuse qui prĂ©cĂšde le final.
Absent mais sollicitĂ© dĂ©jĂ  dans le premier ballet, Jupiter soi-mĂȘme paraĂźt en un superbe aigle noir sous les traits du noble et altier Pierre BessiĂšre.
Rapport troublant entre le chant et la danse, les danseurs semblent prendre l’avantage, confinant dĂ©jĂ  au ballet d’action que dĂ©veloppera Noverre en fin de siĂšcle. DĂ©jĂ  en 1754, Rameau enchaĂźne les tableaux avec une grĂące inĂ©galĂ©e ; certes les airs de bergĂšre et le jeu piquant et drĂŽlatique entre les acteurs font indiscutablement pensĂ© Ă  l’opĂ©ra italien : Paris se remet Ă  peine de la Querelle des Bouffons. Rameau prolonge en cela l’esprit champĂȘtre enchantĂ© des madrigaux pastoraux de Monteverdi. Mais Ă  plusieurs reprises, il semble que ce que les mots et le chant ne peuvent exprimer, la danse et le mouvement concertĂ© des corps le disent plus clairement (superbe solo du danseur russe : Artur Zakirov).

Le ThĂ©Ăątre de Caen (et son directeur Patrick Foll) peut ĂȘtre fier d’accompagner Bill et ses Arts Florissants dans des expĂ©riences nouvelles Ă  la marge du spectacle musical classique : c’est un laboratoire dont voici une nouveau jalon passionnant. La formule est bien connue des familiers de la Cartoucherie Ă  Vincennes quand Ariane Mouchkine recrĂ©ait la forme du thĂ©Ăątre en une relation rĂ©inventĂ©e avec le public : ici, le mĂȘme sentiment expĂ©rimental fait mouche.

 

 

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MAGIQUE MUSIQUE. Mais l’on aurait tort d’oublier l’essentiel : la pure magie de la musique ramĂ©lienne. Du dĂ©but Ă  la fin, on reste mĂ©dusĂ© par l’Ă©quilibre et la richesse des pupitres de l’orchestre des Arts Florissants, gorgĂ© d’une saine vitalitĂ©, traversĂ© par un sens inouĂŻ du dĂ©tail et de l’intensitĂ© dramatique. La force du Rameau chorĂ©graphe c’est Ă©videmment l’alternance des passages alanguis, de la transe amoureuse et tendre, d’un Ă©clair qui foudroie le ciel et terrasse les acteurs sur le plateau ; puis c’est le jeu de l’ensemble quand chant et danse se mĂȘlent. La combinaison s’impose par son intelligence fusionnelle moins sa juxtaposition : dĂ©jĂ  les deux disciplines tendent Ă  n’en former qu’une seule vers une forme thĂ©Ăątrale spĂ©cifique, singuliĂšrement dramatique. Rien de dĂ©coratif ou de superficiel mais un thĂ©Ăątre frappant de sentiments justes. Tel n’est pas le moindre apport de Bill l’enchanteur Ă  la scĂšne ramĂ©lienne. Le chef sait en exprimer l’indicible nostalgie ; il a le secret miracle de rĂ©vĂ©ler la profondeur et la gravitĂ© d’un Rameau qui n’a rien dĂ©cidĂ©ment de dĂ©coratif ni de pĂ©dant. Autant dire que ce nouveau spectacle en cette annĂ©e Rameau frappe fort et nous touche par son extrĂȘme et profonde dĂ©licatesse. Un must.

 

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Christie William portrait 290Caen. ManĂšge de l’AcadĂ©mie de la GuĂ©riniĂšre, le 4 juin 2014.  Rameau, maĂźtre Ă  danser. Les Arts Florissants choeur et orchestre. William Christie, direction musicale. Sophie Daneman, mise en scĂšne. Françoise Denieau, chorĂ©graphie / Nathalie Adam, Robert Le Nuz assistants Ă  la chorĂ©graphie. Alain Blanchot, costumes. Reinoud van Mechelen, Daphnis / Elodie Fonnard, EglĂ©e / Magali LĂ©ger, Amour (D&E), Pamilie (Naissance) / Arnaud Richard, grand prĂȘtre / Pierre BessiĂšre, Jupiter / Sean Clayton, un berger (La Naissance). Robert Le Nuz, Nathalie Adam, Andrea Miltnerova, Anne-Sophie Berring, Bruno Benne, Pierre-François DollĂ©, Artur Zakirov, Romain Arreghini danseurs.

 

 

A l’affiche Ă  Caen, les 5, 7, 8 juin. Le 14 juin au ManĂšge du Haras national de Saint-LĂŽ. A l’affiche du Festival de William Christie en VendĂ©e Ă  ThirĂ©, les 23 puis 24 aoĂ»t 2014. Production donnĂ©e sur le miroir d’eau dans le cadre enchanteur des Jardins de William Christie. Incontournable.

Le 27 septembre  2014 Ă  Mortagne au Perche (festival Septembre musical de l’Orne). Puis tournĂ©e française et mondiale Ă  Paris, Dijon, puis Londres, Luxembroug et Moscou. Diffusion en direct sur culturebox le 8 juin 2014, 17h. Parution d’un dvd Ă  venir courant 2015.

 

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Illustrations : Philippe Delval 2014

Tournée Rameau, maßtre à danser
AprÚs sa création au Théùtre de Caen, le programme part en tournée :

Le 14 juin 2014, 21h. Saint-LĂŽ (Manche) : Haras national
Août 2014 : présentation particuliÚre du spectacle à Thiré, dans le cadre du festival Dans les jardins de William Christie : les 23 et 24 août à Thiré.
Le 27 septembre 2014, 19h. Mortagne au Perche, Septembre musical de l’Orne
Le 4 novembre 2014, 20h. Philharmonie de Luxembourg
Les 6 et 7 novembre 2014, 20h. Moscou, Théùtre du Bolchoï
Le 14 novembre 2014, 20h. Dijon, Opéra
Le 18 novembre 2014, 20h. Londres, Barbican Centre
Les 21 et 22 novembre 2014, 20h. Paris, Cité de la musique

APPROFONDIR : d’autres articles sur William Christie et Les Arts Florissants :

CD. Le Jardin de Monsieur Rameau
CD. Belshazzar
Atys 2011 : l’Ɠuvre au noir du Roi Soleil
Festival Dans les jardins de William Christie, 1Úre édition août 2012 

William Christie ressuscite le génie chorégraphique de Rameau

Christie William portrait 290Rameau, maĂźtre Ă  danser par William Christie : Caen, 4-8 juin 2014. Sur les traces des Ă©blouissantes danseuses devenues lĂ©gendaires Ă  l’Ă©poque baroque, La Camargo ou Marie SallĂ©, que Rameau a su mettre en avant dans ses ballets Ă©clatants, William Christie et  Les Arts Florissants soulignent la verve enchanteresse du Dijonais sur la scĂšne chorĂ©graphique dans un nouveau programme … “Rameau maĂźtre Ă  danser”… c’est le titre prĂ©cis de ce nouveau spectacle façonnĂ© par les Arts Florissants. William Christie pour l’annĂ©e Rameau 2014 nous offre deux ballets Ă  redĂ©couvrir (tous deux reprĂ©sentĂ©s Ă  Fontenaibleau) dont un ballet peu connu crĂ©Ă© pour la naissance du Dauphin, futur Louis XVI, le 12 octobre 1754. Avant la vogue Retour d’Egypte Ă  venir, Rameau aborde l’exotisme de l’AntiquitĂ© Ă©gyptienne en cĂ©lĂ©brant la naissance d’un dieu, Osiris.  Dieu majeur du panthĂ©on nilotique qui incarne, thĂšme central de la ferveur antique, la rĂ©surrection aprĂšs la mort. C’est selon la vision de Rameau, toujours soucieux de reprĂ©senter les mĂ©canismes et phĂ©nomĂšnes de la nature, une pastorale heureuse et rĂ©jouissante (commande royale oblige) oĂč Jupiter descend des cintres, interrompt la danse des bergers, pour annoncer l’évĂ©nement heureux : l’amour et les grĂąces s’associent aux mortels pour cĂ©lĂ©brer la naissance divine. Ni spectaculaire fracassant, ni apparitions fantastiques (quoique) mais la seule et miraculeuse activitĂ© de la danse ; ici rĂšgne sans partage essor chorĂ©graphique (gigue, gavotte, sarabande, tambourins et menuets charmants) mais aussi incursion dĂ©veloppĂ©e de la pantomime. En pleine Querelle des Bouffons, oĂč les clans s’affrontent, les uns pour les Italiens, les autres pour la grande machine lyrique française, Rameau inflĂ©chit son style : il s’italianise (les deux ouvertures sont Ă  l’italienne : vif-lent-vif).

La Naissance d’Osiris, ballet en un acte
Daphnis et Eglé, pastorale
nouvelle production
William Christie, direction
Sophie Daneman, mise en scĂšne
‹OpĂ©ra ThĂ©Ăątre de Caen
‹Les 4, 5, 7 et 8 juin 2014
‹Caen, ManĂšge de l’AcadĂ©mie

Les Arts Florissants choeur et orchestre / William Christie, direction musicale
Sophie Daneman, mise en scÚne / Françoise Denieau, chorégraphie / Nathalie Adam, Robert Le Nuz, assistants à la chorégraphie / Gilles Poirier, répétiteur / Alain Blanchot, costumes / Christophe Naillet, lumiÚres et scénographie

Reinoud van Mechelen, Daphnis / Elodie Fonnard, EglĂ©e / Magali LĂ©ger, Amour (D&E), Pamilie (Naissance) / Arnaud Richard, grand prĂȘtre / Pierre BessiĂšre, Jupiter / Sean Clayton, un berger (La Naissance)

Robert Le Nuz, Nathalie Adam, Andrea Miltnerova, Anne-Sophie Berring, Bruno Benne, Pierre-François Dolle, Artur Zakirov, Romain Arreghini, danseurs

Reprises les 14 juin puis 27 septembre 2014

Ce spectacle est Ă©galement prĂ©sentĂ© le samedi 14 juin au ManĂšge du Haras National de Saint-LĂŽ et le samedi 27 septembre Ă  Mortagne au Perche dans le cadre de Septembre Musical de l’Orne.

 

 

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