COMPTE-RENDU, critique, opéra. CAEN, le 7 nov 2019. DURON : Coronis (création française). Druet, G Toro, V Dumestre.

COMPTE-RENDU, critique, opéra. CAEN, le 7 nov 2019. DURON : Coronis (création française). Druet, G Toro, V Dumestre. Pour un mélomane, la création d’un chef d’oeuvre est toujours une promesse et certainement une revanche sur le temps et ses aléas. C’est pour cela que l’exploit accompli dans la production fabuleuse de Coronis de Sebastian Duron a été une véritable révélation de ce que le spectacle vivant peut faire de meilleur.

Quoiqu’ayant une histoire et une géographies communes, les institutions lyriques Françaises ont souvent boudé, voire oublié tout le répertoire lyrique Espagnol. Alors qu’aux XIXème et XXème siècles, c’est sous l’influence Ibérique que certaines des plus grandes partitions Françaises ont été conçues. C’est grâce à la musique venue d’Espagne que Bizet a composé Carmen, et n’oublions pas que c’est l’Espagne qui a été le théâtre d’une multitude d’autres intrigues de cette France conquérante contemporaine. Mais la zarzuela dans tout ça ?

 

 

La politique des muses

 

 

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On a dit et écrit beaucoup sur ce genre, qu’en Espagne l’on appelle avec une certaine tendresse, el “genero chico” (le “petit genre”). Mais c’est la zarzuela qui est finalement le genre Espagnol par excellence depuis ses origines à l’époque baroque, toujours glânant des idées à la France et à l’Italie, mais aussi aux Amériques. La zarzuela et ses compositeurs peuvent s’apparenter à un arbre immense dont les racines sont fermement enterrées dans le sol Espagnol mais dont les branches touchent et s’abreuvent des cultures environnantes. Contrairement à l’opéra, même bouffe ou comique, qui demeure dans son histoire, un genre extrêmement codifié; la zarzuela est plus souple, plus adapté à recevoir des ajouts et des influences. Ne retrouve-t-on pas des zarzuelas dans tous les pays d’Amérique Latine qui ont épousé les langues, cultures et accents (la zarzuela Maria Pacuri en quechua au Paraguay) ? Et même l’exemple génial de Walang Sugat, la zarzuela en tagalog, devenue “sarswela” dans les Philippines! Le intrigues proches de la vie des spectateurs et avec un brin de mélodrame, en font le genre musical le plus populaire par essence et insurrectionnel par nature. Par exemple, sous la dictature de Franco, des livrets tels Black, el payaso de Pablo Sorozabal ont passé on ne sait comment la censure, alors qu’il y a une critique à peine voilée des régimes autoritaires et une leçon de bon gouvernement.  Si vous allez à Madrid et assistez au Teatro de la Zarzuela à une représentation, n’oubliez pas que c’est le seul théâtre fondé par des musiciens et des librettistes pour défendre leur droit à la diffusion de leur art.

A l’époque de Sebastian Duron, la zarzuela menait des voyages entre la cour des rois Habsbourg et Bourbons et les “coliseos” ou “corrales” populaires. Les combats n’étaient pas de la même nature et la mythologie était de mise pour que le livret soit accepté. Dans Coronis, le mythe de la belle nymphe infidèle à Apollon est totalement réinterprété par une lecture étonnante.

D’emblée, Coronis, il y a moins d’un an n’était pas attribuée à Sebastian Duron avec certitude scientifique. Sebastian Duron, né la même année que le grand Alessandro Scarlatti, était, à l’égal du grand maître italien, un des compositeurs les plus célèbres de son temps. Il a composé une multitude d’oeuvres sacrées et profanes dans le sillage du dernier roi Habsbourg d’Espagne, Charles II (1665-1700). A l’arrivée des Bourbons avec Philippe V (1700 – 1746), Duron n’était pas trop bien perçu selon les témoignages et a fini banni, vraisemblablement, parce qu’il était resté fidèle au parti Habsbourg. Il meurt étonnement à Cambo-les-bains près de Bayonne en 1716, pour un ennemi des Bourbons c’est un acte drôlement masochiste que de trouver en France son dernier refuge.

Dans la très intéressante introduction à l’édition critique de Raul Angulo et Antoni Pons on apprend finalement la très récente attribution et les arguments musicologiques qui la soutiennent. Cependant, aucune interprétation du livret n’est établie et pour une oeuvre née dans une période aussi troublée, c’est bien étonnant.

En effet, Coronis a été créée vraisemblablement au tout début de la Guerre de Succession d’Espagne. Ce conflit vit se coaliser quasiment la totalité de l’Europe contre la France de Louis XIV. En effet, le Roi Soleil a imposé au roi Charles II d’Espagne qu’un de ses petit-fils devienne son héritier. A la mort du monarque en 1700, le duc d’Anjou devient Philippe V d’Espagne, de Naples et des Amériques. Evidemment cette succession devait être contestée par les Habsbourg d’Autriche puisqu’avec les changement dynastique, les Bourbons, et le roi de France par la force des choses, controlaient la moitié de la planète. Selon les musicologues Espagnols, Coronis daterait de 1705 ou 1706, soit deux années de basculement pour le conflit. En effet, en 1705, malgré une victoire des troupes Françaises du duc de Vendôme sur les Piémontais à Cassano, en Espagne, l’archiduc Charles de Habsbourg est proclamé roi à Barcelone, occupée par les Anglais. En 1706, les choses empirent avec un été où Madrid et l’Espagne passe des Bourbons aux Habsbourg pour revenir finalement aux Bourbons. Ces saltimbanques historiques ont certainement influencé l’auteur anonyme du livret de Coronis.

Coronis raconte en effet, tout d’abord l’histoire d’amour malheureuse du monstre marin Triton pour la belle nymphe Coronis. Elle vit dans la Thrace mythologique qui est tourmentée par une guerre divine entre Apollon (Le Soleil) et Neptune (Les Mers). Curieuse fable qui oublie le mythe originel d’Ovide pour adapter l’intrigue à une querelle beaucoup plus politique que divertissante.

Dans les livrets de l’époque baroque il était récurrent de tordre la mythologie à des fins idéologiques. En l’occurence tout le livret de Coronis est traversé par la violence qui agite la terre fertile de Thrace. Le personnage de Protée, au lieu d’être la métamorphose incarnée, devient une sorte d’ordonnateur. Si l’on peut hasarder une interprétation euristique du livret de Coronis, l’on trouve des allusions à la fois à la défaite des Bourbons (symbolisés par Apollon) à la fin de la première journée et immédiatement sa victoire et la Paix tant désirée par son symbole de concorde qu’est la déesse Iris. De plus Triton, serait l’archiduc Charles qui, venu d’au-delà des mers cherche à tout prix à obtenir les faveurs de Coronis qui serait une sorte de figure représentant la couronne Espagnole (Coronis – Corona: couronne en Espagnol). C’est bien clair qu’à la fin, la nymphe parle de la paix et du culte au Soleil dans le jardin des Hespérides (qui, selon la tradition, se trouverait à Hispalis, c’est à dire en Andalousie, en Espagne).

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Monter une telle oeuvre avec les défis que le livret et la musique comportent était un réel exploit. Mais nous pouvons sincérement saluer l’audace de Patrick Foll, directeur du Théâtre de Caen qui, de saison en saison réussit à réunir des talents formidables pour offrir à son public une programmation d’une grande qualité. A deux heures de Paris, cette maison des arts et des artistes qu’est le Théâtre de Caen rayonne par l’originalité de ses projets. Nous encourageons chaleureusemnt nos lecteurs à suivre les saisons dans cette belle salle Normande, où chaque spectateur à son étoile.

C’est à l’initiative de Patrick Foll donc que Vincent Dumestre et Omar Porras ont donné un souffle puissant à Coronis. Invoquant la poésie et le merveilleux sur scène, Omar Porras a pris Coronis avec élégance et modernité. Certains moments sont des véritables poèmes. Omar Porras étonne, émeut et innove, c’est un véritable magicien de la narration puisqu’en peu de temps et avec quelques artifices, il nous fait vibrer. De plus, le dialogue avec les arts du cirque et la culture pop (perruques et la scène d’Iris), rappellent que l’opéra est un art de la vie et réunit en son sein toutes les formes d’expression.

En fosse, Vincent Dumestre ravive la flamme de Coronis, en ajoutant quelques fandagos et jacaras aux lacunes de la partition. Mais quels tempi, quels sublimes phrasés, et cette énergie qui ne s’arrête jamais. Dans les sublimes lamenti que Duron composa, on est saisi de frissons par la sincérité de ce Poème Harmonique inénarrable et son chef qui demeure un des rares à véritablement comprendre la musique latine.

Les solistes, quasiment tous francophones sont superbes. La prosodie, malgré quelques petits faux-pas dans la prononciation, est d’une grande clarté. Nous saluons le travail de Sara Agueda, la conseillère linguistique, qui a fait d’un groupe de chanteurs Français, des véritables Espagnols du Grand Siècle.

La Coronis de Ana Quintans est juste parfaite. Non seulement elle campe son rôle avec grâce, finesse et volupté, mais à l’entendre l’on prend un plaisir incommensurable. Sa voix est juste, ses phrasés et ses vocalises équilibrés et inventifs. On vibre avec ses lamenti qui feraient pleurer les pierres et admirons le timbre riche et ciselé de cette merveilleuse soliste.
Isabelle Druet est un Triton émouvant et nous transporte avec ses médiums riches. C’est une soliste dont la voix est tout un théâtre, une de ses artistes qui peut offrir à tous ses rôles, le sens dramatiques le plus fort, l’émotion la plus précise.

Emiliano Gonzalez Toro, incarne le Proteo loufoque de Duron. La voix est timbrée et généreuse, puissante et subtile à la fois.

Les rôles des divinités en guerre : Apolo fabuleux de Marielou Jacquard aux aigus emplis de panache et le Neptuno à la voix riche telle l’océan de Caroline Meng. Brenda Poupard en Iris est absolument un talent à suivre.

Et les “Graciosos”, les rôles comiques incarnés par la fabuleuse Anthea Pichanick qui nous ravit à chaque production et nous fascine par ses dons de comédienne dans le rôle désopilant de Menandro. Victoire Bunel est une Sirene pétillante et pleine de charme.

Finalement, après quasiment trois siècles, Sebastian Duron résonne en France après son décès au Pays Basque et c’est avec ce compositeur que la zarzuela fait une entrée remarquable et brillante sur une des plus belles scènes d’Europe et une première sur les chemins de France. Espérons que le charme de la belle Coronis, réussira à donner une place permanente à l’opéra en langue Espagnole dans les programmations à côté des oeuvres slaves et germaniques. Si le rêve de Louis XIV, à la genèse de Coronis, était d’abattre les Pyrénées et lier le lys de France et le lion d’Espagne, peut-être que grâce à cette production, c’est la France qui ouvrira les portes de l’Europe à la zarzuela, et pour longtemps.

 

Illustrations : Théâtre de CAEN © Phil. Delval

 

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COMPTE-RENDU, critique, opéra. CAEN, le 7 nov 2019. DURON : Coronis (création française). Druet, G Toro, V Dumestre.

Jeudi 7 Novembre 2019 – 20h – Théâtre de Caen

Sebastian Duron (1660 – 1716)

CORONIS
zarzuela en deux journées
Création Française

Coronis – Ana Quintans – soprano
Triton – Isabelle Druet – mezzo-soprano
Proteo – Emiliano Gonzalez Toro – ténor
Menandro – Anthea Pichanick – contralto
Sirene – Victoire Bunel – mezzo-soprano
Apolo – Marielou Jacquard – mezzo-soprano
Neptuno – Caroline Meng – mezzo-soprano
Iris – Brenda Poupard – mezzo-soprano
Rosario – Olivier Fichet – ténor

Ely Morcillo, Alice Botelho, Elodie Chan, David Cami de Baix, Caroline Le Roy, Michaël Pollandre – danseurs, acrobates, comédien et contorsionniste.

Le Poëme Harmonique
direction – Vincent Dumestre

Coproduction Théâtre de Caen, Opéra de Rouen, Opéra Comique, Opéra de Limoges, Opéra de Lille.

 
 

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