CD, Ă©vĂ©nement, critique. GrĂ©try : RAOUL Barbe Bleue, 1789, recrĂ©ation – Orkester Nord / Martin WĂĄhlberg (2 cd  -  ApartĂ© nov 2018)

grĂ©try portraitCD, Ă©vĂ©nement, critique. GrĂ©try : RAOUL Barbe Bleue, 1789, recrĂ©ation – Orkester Nord / Martin WĂĄhlberg (2 cd  -  ApartĂ© nov 2018). GrĂ©try, maĂ®tre de l’opĂ©ra-comique entre 1770 et 1790, demeure le plus grand gĂ©nie musical et dramatique de l’Ancien RĂ©gime ; dans Raoul, il mĂŞle les genres merveilleux voire terrifiant sur un arrière fond mĂ©diĂ©val dans cette intrigue qui comme La Belle et la BĂŞte est inspirĂ© de Perrault, mais un Perrault comme rationalisĂ© et plus contrastĂ© encore par Sedaine. L’ouvrage n’a rien de « comique », sinon ses dialogues parlĂ©s empruntĂ©s au théâtre (y compris la gouaille bouffe effĂ©minĂ©e, dĂ©lirante d’Osman le serviteur de Raoul qui tempère le tragique horrifiĂ© d’Isaure, Ă©pouse sĂ©questrĂ©e, confrontĂ©e Ă  l’indicible horreur).

 

 

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Grétry en Norvège…

Orkester Nord / Martin WĂĄhlberg
jouent Raoul de 1789 :
Saisissante vitalité de l’orkester Nord

 

 

 

gretry raoul barbe bleue opera critique classiquenews cd aparte 3149028133691Le gĂ©nie de GrĂ©try s’affirme dans l’intelligence de sĂ©quences dont la situation dramatique lui inspire des tableaux admirablement orchestrĂ©s (le pastoralisme ramĂ©lien de la bergère qui conclut l’acte II, -divertissement des bergers-, après que Isaure dans la scène prĂ©cĂ©dente, horrifiĂ©e par ce qu’elle dĂ©couverte – dans le cabinet des tĂŞtes coupĂ©es, ne s’épanche sur l’épaule de Vergy travesti en demoiselle Anne-, et d’Osman surtout qui compatit Ă  sa douleur). L’intensitĂ© expressive rĂ©vèle surtout l’imagination exemplaire voire superlative du chef, vrai tempĂ©rament qui caractĂ©rise, sculpte le relief orchestral, apporte la vie, le nerf Ă  une partition qui sur le papier pourrait sonner dĂ©corative et maniĂ©rĂ©e. Rien de tel : Martin WĂĄhlberg apporte une palpitation frĂ©missante Ă  chaque tableau, … amorçant loin des chefs français pourtant plus connus en France, et souvent « incontournables » dans ce rĂ©pertoires, une route interprĂ©tative qu’il faut dĂ©sormais suivre.

La verve des instrumentistes est Ă©poustouflante du dĂ©but Ă  la fin. Le chef comprend combien GrĂ©try souffle un vent vivifiant, incessamment renouvelĂ© : la sincĂ©ritĂ© des sentiments, de nouveaux hĂ©ros tirĂ©s de la fable amoureuse ou fantastique (loin des sorcières, dĂ©mons et rois mythologiques et royaux) captivent; cette science exprime la couleur dĂ©jĂ  romantique de l’orchestre (les cors somptueusement mordants annoncent Weber). Le maestro nordique imprimant Ă  la partition une vitalitĂ© Ă©tonnante, – absente en France actuellement parmi les chefs les plus aguerris et pourtant rĂ©gulièrement invitĂ©s Ă  « dĂ©fendre » les opĂ©ras de la pĂ©riode rĂ©volutionnaire et postĂ©rieurs (nĂ©oclassiques et prĂ©romantiques). Ce parti pris d’articulation et du nuances expressives permanentes se justifiant par la genèse mĂŞme de l’ouvrage, crĂ©Ă© par la troupe des comĂ©diens italiens « ordinaires ». Il y a de fait un plaisir Ă  jouer pour les musiciens et pour certains chanteurs, proche de la Commedia dell’Arte.

Voici le GrĂ©try de la maturitĂ© ; de toute Ă©vidence, vrai, profond – sincère, dĂ©licat et grave Ă  la fois (proche du Requiem d’un certain Mozart). Il est vrai que reprĂ©sentĂ© devant le Roi en mars 1789 et sur le livret de Sedaine, Raoul Barbe Bleue sous son masque de galanterie mĂ©diĂ©vale horrifique a tout d’un drame Ă  multiples entrĂ©es qui contient la très mature inspiration de GrĂ©try, comme permĂ©able aux Ă©volutions de son temps, l’annĂ©e 1789 restant marquante dans l’histoire française Ă  juste titre.
L’enregistrement rĂ©alisĂ© en Norvège en nov 2018 apporte la preuve que GrĂ©try n’a aucun mal Ă  renouveler sa manière : Ă  48 ans, – il mourra en 1813, le compositeur maĂ®trise parfaitement tous les rouages et les possibilitĂ©s offerts par le genre opĂ©ra-comique.

 

 

LES CHANTEURS PLUTĂ”T QUE LES CHANTEUSES… Parmi les solistes d’une distribution inĂ©gale, regrettons le choix de la soprano française Chantal Santon qui omniprĂ©sente dans le rĂ´le d’Isaure, finit par agacer par son maniĂ©risme expressif en commande automatique ; par ses aigus vibrĂ©s monotones et souvent tendus, avec cerise sur le gâteau un français inexistant, constamment inintelligible, en particulier dans son fameux air des bijoux (Acte I, scène 8) oĂą la coquette se rĂ©vèle alors, trop faible, cĹ“ur vĂ©nal, permĂ©able Ă  l’or et aux pierreries… – mais sans la prĂ©sence du texte, l’écoute perd beaucoup de la finesse rĂ©elle de cette sĂ©quence ; mĂŞme dĂ©ception de la part d’EugĂ©nie Lefebvre (bergère lisse et sans relief, elle aussi inintelligible et de surcroĂ®t fatiguĂ©e dans le dit divertissement de la fin du II). Dommage. Ici les chanteuses ont perdu tout Ă©clat.

CLIC D'OR macaron 200Par contre saluons la prestance des hommes, tous mieux articulés et plus nuancés car il n’oublient jamais le texte… Mathieu Lécroart (sombre Raoul), très présent et vocalement coloré François Rougier (Vergy, l’amoureux défenseur de la belle Isaure), comme la verve théâtrale du pétillant Manuel Nuñez Camelino et son accent hilarant (Osman) ; les deux nobles, frères d’Isaure Enguerrand de Hys et Jérôme Boutillier (Carabi et Carabas). A nouveau, on s’étonne qu’il ne soit pas proposé cette production en France. L’opéra comique français ressuscite à l’étranger, affirme ses vertus à travers le disque. Une vertu de défrichement qui accrédite cette version malgré les déficiences évidentes du plateau. L’orchestre, lui, rend justice au style mozartien et préoffenbachien de Grétry, génie de l’opéra comique.

 
 
 

 
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CD, Ă©vĂ©nement, critique. GrĂ©try : RAOUL Barbe Bleue, 1789, recrĂ©ation – Orkester Nord / Martin WĂĄhlberg (2 cd  -  ApartĂ© nov 2018). DurĂ©e totale : 1h27mn  -  Parution le 15 nov 2019.

 

 

 

AndrĂ© E M GrĂ©try (1741 – 1813) : Raoul Barbe Bleue, opĂ©ra-comique en 3 actes, livret de Michel Sedaine – CrĂ©Ă© Ă  l’OpĂ©ra-Comique, le 2 mars 1789

Isaure : Chantal Santon-Jeffery
Vergi : François Rougier
Raoul : Matthieu LĂ©croart
Osman : Manuel Nuñez Camelino
Jeanne / Une Bergère : Eugénie Lefebvre
Jacques : Maine Lafdal-Franc
Le vicomte de Carabi : Enguerrand de Hys
Le marquis de Carabas : JĂ©rĂ´me Boutillier

Orkester Nord – Martin WĂĄhlberg, direction.

 
  

 

COMPTE-RENDU, critique, opéra. LYON, le 24 juin 2019. OFFENBACH : Barbe-Bleue. Orchestre et chœur de l’opéra de Lyon, Michele Spotti

offenbach-jacques-concerts-opera-presentation-par-classiquenews-Jacques_Offenbach_by_NadarCOMPTE-RENDU, critique, opéra. LYON, le 24 juin 2019. OFFENBACH : Barbe-Bleue. Orchestre et chœur de l’opéra de Lyon, Michele Spotti. La collaboration entre Laurent Pelly et Offenbach est désormais une valeur sûre. Cette production qui clôt la saison lyonnaise, s’inscrit avec bonheur dans le sillon qui a vu les succès de la Belle Hélène ou d’Orphée aux enfers et de huit autres merveilles du « Petit Mozart des Champs-Elysées ». Tout est marqué du sceau de l’excellence, de la distribution, aux décors, au jeu d’acteurs, et à la musique virevoltante, qui nous permet de découvrir une partition trop rarement donnée.

 

 

 

BARBE-BLEUE désopoilant !

 

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Illustration : © Stofleth / Opéra de Lyon 2019

 

 

La scénographie est d’abord un régal pour les yeux. Malgré une transposition moderne sans outrance, avec des clins d’œil à la presse à scandale et aux émissions de télé-réalité, l’esprit parodique est parfaitement conservé, qui joue sur l’opposition entre une certaine ruralité (la chaumière, le tracteur et le foin, la vie paysanne en général, superbement restituée) et les ors des palais du pouvoir (le faste des festivités du dernier acte, avec un couple royal irrésistible de drôlerie). Le décalage caustique est constamment présent, et pour une fois, les dialogues ont été à peine raccourcis et très peu réécrits. Le conte horrifique de Perrault sert ici de toile de fond pour une lecture d’une drôlerie constante, magnifiée par un rythme endiablé, tant musical que scénique.

Tout y est, du couple de jeunes premiers (le prince Saphir et Fleurette, fille du roi, qui se comptent… fleurette), la jeune paysanne nymphomane, Boulotte, comparée à une « Rubens », qui tapera dans l’œil de Barbe-Bleue et l’emmènera dans sa jaguar noire, avant qu’il ne tombe sous le charme de Fleurette et ne prépare, avec l’aide de son fidèle alchimiste Popolani, un plan diabolique, dans le sous-sol macabre de son château, pour supprimer Boulotte. Mais ce sera sans compter sur les cinq femmes de Barbe-Bleue qui n’étaient qu’endormies et qui interviendront, déguisées en bohémiennes, lors d’un bal mémorable au Palais royal.

Malgré une forme en demi-teintes, Yann Beuron est magistral dans le rôle-titre, au look de Kim le coréen, nuque rasée, blouson en cuir et barbe bleutée. Sa présence scénique, qu’on avait pu déjà observer avec bonheur la saison dernière dans le Roi Carotte, fait toujours merveille. Et s’il peine parfois dans le registre aigu, sa prestation compense toutes les faiblesses dues à son état.
Carl Ghazarossian est un prince Saphir idéal, dont le timbre, bien projeté, a des accents parfois stridents qui lui confèrent un côté niais non dénué de charme ; la Fleurette au timbre fruité de Jennifer Courcier lui donne habilement la réplique. Dans le rôle exigeant de Boulotte, la mezzo très en verve d’Héloïse Mas émerveille par la puissance de son timbre et son jeu de scène sans temps mort ; dès son air d’entrée (« Y’ a des bergèr’s dans le village ») elle donne parfaitement le ton. Le Popolani de Christophe Gay mérite également tous les éloges, et dans la voix, comme dans son jeu, on devine la duplicité de ce serviteur de l’ogre, grâce à qui les femmes de Barbe-Bleue auront la vie sauve. Le couple royal est superbement agencé, le Roi Bobèche a les traits goguenards et ridicules de Christophe Mortagne, couronne de travers et démarche dégingandée, voix flûtée délicieusement surannée, qui trouve en Aline Martin une Reine Clémentine non moins irrésistible, dont l’apparent maintien altier ne trompe personne et fait en revanche rire toute l’assistance. Dans les rôles plus marginaux du comte Oscar et d’Alvarez, Thibault de Damas et Dominique Beneforti tirent parfaitement leur épingle du jeu, de même que les cinq femmes de Barbe-Bleue (superbe apparition dans leur couche lors du dernier tableau du IIe acte).
Il faut enfin rendre hommage à la direction à la fois précise et souple du jeune chef italien Michele Spotti, qui met magnifiquement en valeur les subtilités de la musique d’Offenbach (superbes préludes du 2e acte, avec ses miaulements caractéristiques, ainsi que du 3e acte avec ses leitmotive entêtants). Les forces et les chœurs de l’Opéra de Lyon sont une fois de plus excellents ; on ne pouvait décidément faire un meilleur choix pour fêter le bicentenaire du compositeur.

 

 

 

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COMPTE-RENDU, critique, opéra. LYON, Opéra de Lyon, le 24 juin 2019. OFFENBACH : Barbe-Bleue. Yann Beuron (Barbe-Bleue), Carl Ghazarossian (Prince Saphir), Jennifer Courcier (Fleurette), Héloïse Mas (Boulotte), Christophe Gay (Popolani), Thibault de Damas (Comte Oscar), Christophe Mortagne (Roi Bobèche), Aline Martin (Reine Clémentine), Dominique Beneforti (Alvarez), Sharona Aplebaum  (Héloïse), Marie-Eve Gouin (Eléonore), Alexandra Guérinot (Isaure), Pascale Obrecht (Rosalinde), Sabine Hwang-chorier (Blanche), Laurent Pelly (Mise en scène et costumes), Agathe Mélinand (Adaptation des dialogues), Chantal Thomas (Décors), Joël Adam (Lumières), Jean-Jacques Delmotte (Collaboration aux costumes), Christian Räth (Collaboration à la mise en scène), Karine Locatelli (Cheffe des chœurs), Orchestre et chœur de l’Opéra de Lyon, Michele Spotti (direction).

 

 

 

COMPTE-RENDU, opéra. TOULOUSE, Capitole, le 7 avril 2019. DUKAS :  Ariane et Barbe Bleue. Koch, Le Texier / ROPHE.

COMPTE-RENDU, opĂ©ra. TOULOUSE, Théâtre du Capitole, le 7 avril 2019. P. DUKAS.  Ariane et Barbe Bleue. S. PODA . S. Koch. V. Le Texier. J. Baechle. Orchestre et ChĹ“ur du Théâtre du Capitole. P. ROPHE, direction. Une très impressionnante production du seul opĂ©ra de Paul Dukas au Capitole : Une parfaite rĂ©ussite. Pour son entrĂ©e au rĂ©pertoire, la production de Stefano Poda qui gère tout le visuel, mise en scène, dĂ©cors, costumes et lumières est admirable d’intelligence. A nouveau le directeur de la maison, Christophe Ghristi, semble avoir su trouver cette parfaite alchimie entre scène et voix qui magnifie l’opĂ©ra. La scĂ©nographie est riche et complexe Ă  la hauteur de la partition de Dukas. Tout est blanc sur scène dans une harmonie pleine de sous entendus, symboles de la recherche d’ absolu d’Ariane.

 
 
 

Labyrinthe saisissant…
PARFAITE ARIANE AU CAPITOLE

 
 
 

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Les lumières dessinent donc le noir et le gris. Une certaine lassitude est Ă©vitĂ©e de justesse car la richesse du symbole est constamment renouvelĂ©e. Les costumes sont superbes et les dĂ©cors enthousiasmants : un immense mur de corps entassĂ©s au fond et un grand labyrinthe qui descend des cintres, crĂ©ent un huis clos Ă©prouvant. Et des jeux entre les femmes de Barbe Bleu très intĂ©ressants, reprennent le fameux labyrinthe d’Ariane, symbole si riche. L’impossibilitĂ© pour Ariane de libĂ©rer ses “sĹ“urs” dĂ©montre que la libertĂ© ne peut jamais s’offrir mais uniquement se mĂ©riter par le courage de sa volontĂ©.  Ainsi les cinq femmes de Barbe Bleue se rĂ©signent au malheur connu y trouvant des facilitĂ©s (les pierres prĂ©cieuses) n’osant pas suivre Ariane sur le chemin de la libertĂ© avec ce que cela comporte d’imprĂ©vus, prĂ©fĂ©rant faire confiance Ă  l’hypothĂ©tique repentir de Barbe Bleue.
Le jeux est très convainquant avec des danseuses ne faisant pas redondance, mais développant corporellement chaque personnage avec talent. C’est évidemment le jeu subtil de l’actrice Dominique Sanda en Alladine  (rôle muet) qui est le plus éloquent mais chaque cantatrice est convaincante.

Ce sont la beauté des voix et la splendeur de l’orchestre  qui magnifient parfaitement  la somptueuse partition de Paul Dukas. Sophie Koch conserve sa splendeur de timbre sur toute la tessiture, sa projection est impressionnante et sa diction la plus compréhensible qui soit. Son incarnation d’une Ariane volontaire et inflexible, mais avec amour, restera inoubliable. Le Barbe Bleue de Vincent Le Texier est sobre et efficace. Un rôle important est dévolu à la nourrice et Janina Baechle sait avec une grande intelligence se servir de sa large voix pour donner beaucoup d’humanité à celle qui accompagne Ariane dans sa quête jusqu’au bout de sa propre peur. La proximité des deux voix en terme de couleurs profondes permet un jeu de miroir très réussi.
Les cinq premières femmes de Barbe Bleue apportent plus de lumières dans les timbres. Ainsi particulièrement Andrea Soare en Mélisande et Marie-Laure Garnier en Ygraine. Mais il faut toutes les citer tant l’accord des voix est réussi :  Eva Zaïcik en  Sélysette  et Erminie Blondel en Bellangère.

 
 
 

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L’Orchestre du Capitole est sensationnel, tous les musiciens sont virtuoses et intensément engagés dans un jeu parfait.  La direction de Pascal Rophé est limpide et sûre ce qui est bienvenu dans une partition aussi complexe. Paul Dukas y fait une extraordinaire recherche de lumière pour accompagner  son héroïne, partant  d’une texture parfois complexe et épaisse.  Voici donc une très belle version du seul opéra, véritable chef d’oeuvre inclassable, de Paul Dukas.  Elle  a été offerte au public du Capitole par une équipe de haut vol.  France Musique a posé ses micros et Culture Box ses caméras pour immortaliser cet opéra si rare qui sera diffusé les 14 avril et 5 mai 2019.

 
 
   
 
 

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Compte-rendu Opéra. Toulouse. Théâtre du Capitole. Le 7 avril 2019. Paul Dukas (1865-1935) : Ariane et Barbe Bleue, Opéra en trois actes. Livret de Maurice Maeterlinck. Création le 10 mai 1907 à l’Opéra-Comique.  Nouvelle production. Stefano Poda, mise en scène, décors, costumes et lumières. Sophie Koch : Ariane. Vincent Le Texier : Barbe-Bleue. Janina Baechle : La Nourrice. Eva Zaïcik  : Sélysette. Marie-Laure Garnier : Ygraine. Andreea Soare : Mélisande. Erminie Blondel : Bellangère.  Dominique Sanda : Alladine. Orchestre national du Capitole et Chœur du Capitole, Alfonso Caiani : chef de chœur. Pascal Rophé : direction musicale. Illustrations : © Cosimo Mirco Magliocca / Capitole de Toulouse 2019.

 
 
   
 
 

Comte rendu opéra. Marseille. Odéon, théâtre municipal, le 18 janvier 2015. Offenbach : Barbe-Bleue, 1866.

offenbachIl était une fois l’opérette et ce diminutif par rapport à la grandeur ou grandiloquence de l’opéra semble l’avoir reléguée à la balayette et remisée au rebut au rabais des plaisirs un peu honteux où ne surnagent que quelques titres qu’on ose arborer sans rougir. Et pourtant, il y a un public, bon enfant et grand enfant, qui redécouvre, avec bonheur, le plaisir un peu désuet de jolis décors en carton-pâte et toiles peintes (Nicolas Gélas), de beaux costumes d’époque (Maison Grout), le charme efficace d’une mise en scène espiègle, enjouée et bien réglée dans les danses (Jean-Jacques Chazalet)  : bref, l’enchantement naïf et émerveillé des contes de notre enfance. Notre Opéra a donc bien fait de rendre sa dignité parallèle à l’Odéon de l’opérette. Et d’exhumer ce Barbe-Bleue tiré de Perrault mais tiré, sinon par les cheveux, par sa pilosité abondante vers les sommets du burlesque qui décoiffe sans raser.

Pas barbant …
On n’y songe pas forcément en se rasant tous les jours, ou plutôt en ne se rasant pas selon la rasante mode actuelle qui transforme les jeunes gens en visages pâles ou sales —ce qu’on ne dira pas de notre barbu à barbe aile de corbeau nette et proprette, Marc Larcher, qui incarne ici au poil, poilant, un désop(o)ilant Barbe-Bleue— mais écouter Offenbach, c’est de la dope d’optimisme et, le voir, dans cette production, c’est une dose de vitamines qui devrait être remboursée par la Sécu. Et par ces sombres et tristes temps, personne ne dira que nous n’en avions pas besoin : Offenbach et ses fameux complices  Meilhac et Halévy, après Orphée aux Enfers (1858), La Belle Hélène (1864), et la même année que La Vie parisienne (1866) ce Barbe-Bleue, par leur caricature des idoles d’une société déjà hédoniste, égoïste, de consommation et consumation bourgeoises, sont des dessinateurs verbaux et musicaux : les Charlie hebdo de leur temps.
Certes, nous avons perdu des codes, des clés de leurs pamphlets, trop ancrés dans leur temps, mais ce qui nous reste culturellement, parodies de l’opéra italien et ses cadences interminables vocalisées, un quatrain détourné de Robert le Diable de Meyerbeer, les citations de «Il pleut, il pleut bergère », (agrémenté ici d’une Carmen anticipée), de fables de La Fontaine, font tout fait sens, et nonsense comme diraient les British. Sans vendre la mèche, il n’est pas impossible de voir dans les scènes de ménage entre le roi Bobèche emperruqué (ébouriffant, décoiffant, hilarant Jacques Lemaire) et sa guère clémente Clémentine de femme (truculente et succulente Christine Bonnard), la mésentente cachée du couple impérial, par plaisante inversion —sinon sexuelle, de sexe— ici, elle infidèle, contrairement à Eugénie, puritaine et glaciale, tandis que Napoléon III, à l’inverse, avait un appétit sexuel bien connu, priape impérieux plus qu’impérial à la moindre vue d’un jupon, à la vue de tous, de toute la cour, difficile à dissimuler sous l’étroite culotte (on ne portait pas de pantalons plus discrets), ce qui lui valut nombre de sobriquets sexuels.
Voracité et férocité ici prêtée à Barbe-Bleue, dont on découvre, qu’en fait, il n’épouse et tue ses femmes que pour trouver celle qui lui permettra enfin d’éveiller ou réveiller une virilité défaillante. Et il est bien plaisant, par inversion aussi, de voir et d’entendre le ténor Marc Larcher, au timbre mâle et aux aigus triomphants de jeune coq, allure d’hidalgo donjuanesque, qui chante pratiquement sans arrêt, joue et danse les angoisses de l’épouseur à toutes mains, auquel il manque la troisième main, disons le membre essentiel de la séduction. On comprend aussi le sursaut de virilité qui le secoue à la vue de la Boulotte délurée incarnée en belle et bonne chair par la pulpeuse sinon palpable Emmanuelle Zoldan, beauté du diable sans ce magnifique grand regard angélique de douceur, velours d’une voix de mezzo chaude et facile, dont le charme souriant rappelle l’actrice hollywoodienne Yvonne de Carlo plus que le « Rubens » rebondi du texte : un couple de rêve. En inversion (décidément encore !) de voix grave/aiguë, le couple parallèle soprano/baryton de Caroline Géa, fraîche Fleurette et acide et perfide Hermia, avec Bertrand di Bettino, vrai prince charmant. Mention aussi pour Perrine Cabassud pour l’élément féminin de charme avec ces beautés sorties du placard, du rancart, poulettes mises au chaud du bordel ou du poulailler par l’inénarrable coq en pâte Popolani de Dominique Desmons, alchimiste, cabaliste, empoisonneur irrésistible de drôlerie, digne des films muets. Antoine Bonelli est un Chambellan dépassé par cette cour tournant à la basse-cour de la jacasserie de pétaudière. Et parmi les quatre grands aînés de cette troupe juvénile, comment oublier, en Comte Oscar, faux exécuteur des basses œuvres du Roi jaloux de sa femme, la belle et sombre voix de Jean-Marie Delpas, aussi bon acteur que chanteur ?
Les jeux de mots traditionnels dans ce type d’ouvrage sont bien venus (« je m’aigris /maigris » ce classique pas « coupable » répondu par le condamné à la décapitation auquel le bourreau rétorque cyniquement : « On verra, ça à tête reposée. »
L’orchestre, dirigé par Jean-pierre Burtin, faute sans doute de répétitions suffisantes, échappe un peu à son contrôle, notamment au début du III. Mais rien ne gâche notre plaisir : par les temps qui courent, Offenbach fait cure.

Offenbach : Barbe-Bleue Ă  l’OdĂ©on de Marseille
Opéra-bouffe en trois actes et quatre tableaux
Musique : Jacques Offenbach,
Livret d’Henri Meilhac et Ludovic Halévy
Marseille, Odéon, théâtre municipal
A l’affiche, les 17 et 18 janvier 2015.

Orchestre du Théâtre de l’Odéon, Chœur phocéen (chef Rémy Littolff).
Direction musicale : Jean-Pierre Burtin
Mise en scène : Jean-Jacques Chazalet ; décors : Nicolas Gélas ; costumes : Maison Grout.

Distribution :
Emmanuelle Zoldan, Caroline Géa, Christine Bonnard, Perrine Cabassud, Marc Larcher, Jacques Lemaire, Dominique Desmons, Jean-Marie Delpas, Bertrand Di Bettino, Antoine Bonelli.

Le Château de Barbe-Bleue de Bartok à Anvers

bartokAnvers, Vlamsopera. Bartok: Barbe-Bleue. 30 avril>10 mai 2014. L’Opéra des Flandres à Anvers (Vlaams opéra) présente une nouvelle production qui met en regard deux oeuvres vocales, prenantes et saisissantes par l’éloquence de la solitude qui s’y déploie : Le Château de Barbe-Bleue de Bela Bartok  et Voyage d’hiver  de Schubert.  Dans le premier ouvrage, un couple se perd en conjectures, atteignant les ultimes confins de la communication et de la compréhension mutuelle : à force de vouloir connaître le passé de son époux (en ouvrant symboliquement chacune de sports de son château…), Judith ne prend-t-elle pas le risque de perdre tout avenir pour son mariage à construire et à vivre ? Ce qui est en jeu en définitive c’est le renoncement au passé et la promesse d’un avenir futur fondé sur la confiance… Les deux êtres réunis en sont-ils chacun capables ? La puissante intensité de l’écriture orchestrale exprime les tensions et les doutes des deux âmes qui tout peut déchirer comme fusionner pour l’éternité. Ici se joue le destin d’un couple touchant par ses questionnements, bouleversant par sa fragilité.

Dans Le Voyage d’hiver de Schubert, c’est à voce cola, le chant d’un amoureux errant, voyageur solitaire, tentant d’assumer l’échec de sa vie sentimentale en un désert lugubre et gris… Au cours de son périple musical, le voyageur se rapproche-t-il de la mort ou d’une délivrance présumée ?

Sur la scène du Vlaamse opéra, le metteur en scène hongrois Kornél Mundruczó, actif au théâtre et au cinéma, ose réaliser l’union improbables parfois de deux univers afin d’en proposer un ensemble scénique cohérent. Pari réussi ?

Anvers, Vlaamsopera
Les 30 avril, 2,4,6,8,10 mai 2014

Direction musicale : Martyn Brabbins
Réalisateur : Kornél Mundruczó
Barbe-Bleue : Stefan Kocan
Judith : Asmik Grigorian
Zanger Winterreise: Toby Girling
Piano Winterreise: Severin von Eckardstein / Jef Smits

Lire aussi notre dossier spécial Le Château de Barbe-Bleue de Bela Bartok (1918)

Compte rendu, opéra. Nancy. Opéra National de Lorraine, le 20 février 2014. Jacques Offenbach : Barbe-Bleue. Avi Klemberg, Anaïk Morel, Norma Nahoun, Pascal Charbonneau, Lionel Lhote, Julien Véronèse. Jonathan Schiffman, direction musicale. Waut Koeken, mise en scène.

En coproduction avec Angers Nantes Opéra et l’Opéra de Rennes, l’Opéra de Nancy accueille en ses murs la production, créée à Maastricht en 2012, du rare Barbe-Bleue de Jacques Offenbach dans une scénographie de Waut Koeken, dont on a pu admirer la mémorable Princesse de Trébizonde du même Offenbach à Saint-Etienne la saison passée.
Le metteur en scène belge imagine, pour conter les sinistres mais drolatiques aventures du sire de Barbe-Bleue, un décor bariolé, aux couleurs vives, fait de meubles démesurés : la soirée débute dans un lit gigantesque, l’action de poursuit sur les coussins d’un canapé immense, et s’achève sur une table géante et sa nappe en Vichy, à côté de laquelle trône une machine à laver… qui abrite les précédentes épouses prétendument occises du terrible maître des lieux.
Les dialogues ont été largement réécris, faisant la part belle à l’actualité, prolixe en jeux de mots et autres calembours, mais n’évitant malheureusement parfois ni une vulgarité bien inutile – dénotant alors trop nettement avec ce qui reste du texte parlé original – ni une surenchère à la longue fatigante, même si on rit le plus souvent de bon cœur.

 

 

La vie en bleu

 

NANCY : Opera, Pre Generale Barbe BleueEn outre – mais ici c’est l’œuvre elle-même qui avoue ses faiblesses –, le tourbillon initié au premier acte s’émousse par la suite, comme peinant à se renouveler au fil de l’intrigue. Il faut donc toute la folie de la direction d’acteurs et des artistes évoluant sur le plateau pour maintenir l’attention toute la soirée durant. Pour servir ce drame déjanté, l’Opéra National de Lorraine a mis les petits plats dans les grands pour réunir une distribution de haut vol.
Aux côtés du couple royal formé par la Clémentine aussi hystérique que percutante de Sophie Angebault et le Roi Bobèche irrésistiblement tyrannique d’Antoine Normand, le Comte Oscar très bien chantant de Julien Véronèse forme un duo épatant avec le Popolani luxueux de Lionel Lhote, aux aigus triomphants et visiblement très investi dans son rôle de savant fou.
La Fleurette de Norma Nahoun, aussi fraiche et piquante que son Hermia se révèle capricieuse et délurée, fait jeu égal avec la tendre élégance, tant vocale que scénique, du Saphir de Pascal Charbonneau.
Boulotte très attachante, Anaïk Morel prend un malin plaisir à couler son riche mezzo dans ce personnage à la rusticité franche et directe, et c’est un bonheur de la voir croquer ce petit bout de femme qui ne laisse pas marcher sur les sabots.
Elle s’oppose joliment au Barbe-Bleue plutôt sombre incarné par Avi Klemberg. Le ténor français donne ainsi du rôle-titre une image moins délurée qu’on pouvait s’y attendre, presque austère par instants, davantage séducteur dangereux que coureur de jupons frénétique et insatiable. Le chanteur assure crânement les notes de sa partie, mais la voix semble parfois manquer de projection, comme retenue au lieu d’être libérée.
Mention spéciale pour le Narrateur de Jean-Marc Bihour, véritable commentateur de l’œuvre et de ses rebondissements. Omniprésent jusque dans la télévision royale et dans le four à micro-ondes de Popolani, le comédien se fait chansonnier, égratignant la classe politique en rimant des vers.
Fidèle à son habitude, le chœur maison démontre une fois de plus son professionnalisme, tandis que l’Orchestre Symphonique et Lyrique de Nancy rend pleinement justice à cette musique, faisant miroiter les harmonies et les lignes instrumentales. A leur tête, le chef américain Jonathan Schiffman prend cette partition très au sérieux, presque trop, pouvant s’autoriser davantage de fantaisie et de malice pour que le bonheur soit complet.
Le public n’a pas boudé son plaisir devant tant de franche gaieté, et c’est un beau succès qui a accueilli cette production, qu’on reverra bientôt sur d’autres scènes françaises.

Nancy. Opéra National de Lorraine, 20 février 2014. Jacques Offenbach : Barbe-Bleue. Livret de Henri Meilhac Ludovic Halévy. Avec Le Narrateur : Jean-Marc Bihour ; Barbe-Bleue : Avi Klemberg ; Boulotte : Anaïk Morel ; Fleurette / Hermia : Norma Nahoun ; Le Prince Saphir : Pascal Charbonneau ; Popolani : Lionel Lhote ; Le Comte Oscar : Julien Véronèse ; Le Roi Bobèche : Antoine Normand ; La Reine Clémentine : Sophie Angebault ; Héloïse : Elena Le Fur ; Rosalinde : Patricia Garnier ; Isaure : Julie Stancer ; Blanche : Soon Cheon Yu ; Eléanore : Inna Jeskova. Chœur de l’Opéra National de Lorraine. Orchestre Symphonique et Lyrique de Nancy. Jonathan Schiffman, direction musicale. Mise en scène : Waut Koeken ; Décors et costumes : Yannik Larivée ; Lumières : Glen D’haenens ; Chorégraphie : Ela Baumann et Joshua Monten.

 

Compte rendu, opéra. Bordeaux. Opéra National de Bordeaux, le 16 février 2014. Belá Bartók : Le Château de Barbe-Bleue. Paul Gay, Christine Rice. Orchestre National Bordeaux Aquitaine. Julia Jones, direction. Juliette Deschamps, mise en scène.

Voici un BartĂłk puissant et spectaculaire Ă  l’OpĂ©ra National de Bordeaux avec la nouvelle production du Château de Barbe-Bleue ! Au couple des solistes Paul Gay et Christine Rice s’associe l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine, collectif prodigieux sous la direction de Julia Jones et dans une mise en scène de Juliette Deschamps.

Les pulsations salvatrices de la musique

Le seul opĂ©ra du compositeur hongrois Belá BartĂłk (1881 – 1945) est aussi le premier opĂ©ra en langue hongroise dans l’histoire de la musique. Le livret de BĂ©la Balázs est inspirĂ© du conte de Charles Perrault « La Barbe Bleue » paru dans Les Contes de Ma Mère l’Oye. L’œuvre est Ă  la fois symboliste et expressionniste. Ici sont mis en musique Barbe-Bleue et Judith, sa nouvelle Ă©pouse, pour une durĂ©e approximative d’une heure. Ils viennent d’arriver au Château de Barbe-Bleue et Judith dĂ©sire ouvrir toutes les portes du château pour faire entrer la lumière. Le duc cède par amour mais contre son grĂ©; la septième porte reste interdite mais Judith oblige Barbe-Bleue Ă  la lui ouvrir ; elle y dĂ©couvre ses femmes disparues encore en vie. Riche en strates, l’opĂ©ra se prĂŞte Ă  plusieurs lectures, la musique très dramatique toujours accompagne, augmente, colore et sublime la prosodie expressive du chant.

barbe bleue de bartok Ă  bordeauxJuliette Deschamps opte pour la modestie. Dans sa mise en scène, trĂ´ne un grand escalier au milieu du dĂ©cor unique ; les personnages dĂ©forment la rĂ©alitĂ© pour inspirer des rĂ©actions Ă©motionnelles au public. Le duc Barbe-Bleue se voit contraint de tripoter et violenter Judith quand ils rentrent aux jardins parfumĂ©s par la 4ème porte ; du sang bleu pĂ©tillant coule du ventre de Judith quand elle regarde les eaux paisibles dans la 6e, des paillettes tombant du ciel dans la dernière. Au symbole prĂ©visible, s’ajoute un expressionnisme incongru et facile. Les chanteurs/acteurs honorent l’ouvrage avec tous leurs talents et dans les limites du possible. Paul Gay annoncĂ© souffrant dĂ©cide de se prĂ©senter quand mĂŞme; ses possibilitĂ©s respiratoires sont clairement affectĂ©es, mais il fait un excellent travail. Son chant est un arioso expressif, fortement touchant. Sa fragilitĂ© physique rend le personnage davantage humain et complexe. Christine Rice au chant d’une grande intensitĂ©, est dramatiquement Compte-rendu, opĂ©ra. Saint-Etienne, le 16 fĂ©v 2014.Saint-SaĂ«ns: Les Barbares. Laurent Campellone, direction musicale. La direction musicale de Julia Jones est sans doute le point fort du spectacle. Les musiciens de la maison bordelaise maĂ®trisent les couleurs et le rythme singulier de la partition avec une grande aisance. Julia Jones exploite les timbres inouĂŻs d’un opĂ©ra miroitant entre merveilleux et fantastique. La puissance Ă©vocatrice de l’ensemble est immense. Dès la première porte, le groupe des vents se distingue. La deuxième voit la harpe et le cor dialoguer de façon surprenante, planant au-dessus de la voix grave de Paul Gay. La performance musicale est d’une telle qualitĂ© que nous acceptons (presque) de voir Barbe-Bleue tuer Judith Ă  la fin et de lui retirer l’anneau… comme la fosse enivrante nous fait oublier tous les nombreux contresens de la mise en scène.

Compte rendu, opéra. Bordeaux. Opéra National de Bordeaux, le 16 février 2014. Belá Bartók : Le Château de Barbe-Bleue. Paul Gay, Christine Rice. Orchestre National Bordeaux Aquitaine. Julia Jones, direction. Juliette Deschamps, mise en scène.

DVD. Dukas : Ariane et Barbe-Bleue (Denève, 2011). Opus Arte

DVD. Dukas : Ariane et Barbe-Bleue (Denève, 2011). Opus Arte

DUKAS_charbonnet_Deneve_DVD_Opus_ARTEBarcelone, juin 2011 : le Liceu accueille la production crĂ©Ă©e en 2005 Ă  Zurich, essentiellement fermĂ©e, en un espace sans guère de porte de secours, oĂą chaque encadrement menace. D’ailleurs, Claus Guth refuse toute Ă©chappĂ©e, y compris l’allusion Ă  l’aube printanière au II comme Ă  l’irrĂ©sistible empire de la lumière dans l’antre d’un tyran geĂ´lier, collectionneur de belles femmes (ici richement parĂ©es et habillĂ©es, telles qu’elles paraissent tout au long du I). Le regard se veut aussi pathologique, inventant pour les recluses, toute une sĂ©rie de convulsions nerveuses, dignes d’aliĂ©nĂ©es piĂ©gĂ©es dans un asile psychiatrique. Mais la conception est moderne et affecte sans guère de poĂ©sie (au mĂ©pris de l’esthĂ©tique surnaturelle et angoissĂ©e de Maeterlinck), la stricte froideur d’un pavillon petitbourgeois d’un rĂ©alisme glaçant.
Prometteuse sur le papier, la distribution rĂ©vèle ses limites : emblĂ©matique de tous les chanteurs, Jeanne-Michèle Charbonnet malgrĂ© une Ă©vidente prĂ©sence dramatique (et linguistique, car est elle parfaitement intelligible), paraĂ®t souvent Ă  cĂ´tĂ© du personnage Ă  cause de ses aigus vibrĂ©s incontrĂ´lĂ©s : un dĂ©faut d’Ă©clat pour une hĂ©roĂŻne libĂ©ratrice, habitĂ©e par l’esprit de la rĂ©volte et de l’Ă©mancipation. Une fĂ©ministe ardente et argumentĂ©e mĂŞme. Et JosĂ© Van Dam qui a l’Ă©paisseur Ă©motionnelle du rĂ´le titre (Barbe-Bleue), diffuse un chant Ă  peine audible, brumeux, sans le mordant et le trouble vocal requis.

Denève Dukasien : le chant de l’orchestre

Reste la superbe direction du roussĂ©lien StĂ©phane Denève, l’enfant du Nord (nĂ© Ă  Tourcoing et ex assistant de Ozawa ou Solti) : un travail d’orfèvre qui lui, rend justice au chef d’oeuvre de Dukas. Le compositeur traversĂ© par une inspiration sidĂ©rante vient de terminer la partition de L’Apprenti sorcier (1897). Raffinement d’une orchestration française pour une partition orchestrale fleuve, Ă  la fois straussienne et wagnĂ©rienne oĂą l’on retrouve toute l’imagination mĂ©lodique du Prix de Rome, dĂ©jĂ  superbement gĂ©nial avec sa cantate rĂ©cemment rĂ©vĂ©lĂ©e ” VĂ©lleda “: le scintillement d’une instrumentation Ă  la fois onirique et tragique s’y distinguait avec brio. Toutes qualitĂ©s dĂ©veloppĂ©es ensuite dans Ariane, longue pĂ©ripĂ©tie d’Ă©critures incertaines et perfectionnistes – inaugurĂ©e dès 1905-, qui accouche du sommet lyrique en… 1907 (crĂ©ation Ă  la Salle Favart) : opĂ©ra de femmes oĂą se dĂ©tachent aussi les voix enchaĂ®nĂ©es consentantes de SĂ©lysette, Ygraine, et aussi MĂ©lisande, Bellangère et Alladine, Ariane Ă©tire son Ă©toffe somptueuse dont le cheminement symphonique se met dĂ©jĂ  comme PellĂ©as de Debussy (1902), au diapason des sentiments tĂ©nus les moins perceptibles. A StĂ©phane Denève revient le mĂ©rite d’expliciter le dĂ©voilement de la psychĂ©, c’est Ă  dire de suivre le labyrinthe poĂ©tique du livret inspirĂ© par l’Ariane de… Maeterlinck (1899), venu Ă  l’opĂ©ra grâce Ă  sa relation avec la soprano Georgette Leblanc.

Paul Dukas : Ariane et Barbe-Bleue. Jeanne-Michèle Charbonnet (Ariane), Patricia Bardon (la Nourrice), José Van Dam (Barbe-Bleue), Beatriz Jimenez (Ygraine), Elena Copons (Mélisande), Salomé Haller (Bellangère), Gemma Coma-Amabart (Sélysette), Chœur et Orchestre du Liceu de Barcelone, Stéphane Denève. 1 DVD Opus Arte OA1098. Enregistré au Liceu de Barcelone en juin 2011.