CD, VASTA : Reine de Bordélie (1 cd Maguelone, Almazis, Yakovos Pappas, 2018)

VASTA-almazis-cd-livre-critique-annonce-classiquenews-cd-par-classiquenewsCD, VASTA : Reine de Bordélie (1 cd Maguelone, Almazis, Yakovos Pappas, 2018). Plus affûté et engagé que jamais, le chef et claveciniste Iakovos Pappas poursuit l’idée d’un Baroque séditieux, libertaire, plus expérimental que convenu voire complaisant. Voilà un Baroque qui dérange et qui nous plapit…. dont les délices ont ravi les spectateurs lors d’un concert bienvenu, prélude à ce disque, présenté à la BNF. Les manuscrits concernés y sont tous conservés – dormants, oubliés,… jusqu’à aujourd’hui. Les cordes âpres, mordantes, expressives, le clavier et les voix très en verve savent ici ressusciter l’irrévérence inventive des libres penseurs et des érotomanes du XVIIIè. Le texte de Piron (Vasta, Reine de Bordélie) choisi dans ce programme réjouissant, souligne combien dès son début, le XVIIIè français manie la langue avec délire, poésie et invention ; l’épigrammiste évoque cet essor remarquable du Baroque insoumis, revenu à son irrespect critique ; interprètes, textes et musique accréditent l’émergence d’une pensée souveraine, féconde pour les arts, stimulante pour l’esprit. A travers un texte provocateur en façade, c’est la liberté recréatrice de l’art qui est célébré et grâce à Almazis, l’inspirante liberté (pour les interprètes) de la satire critique.

EROTIQUE INSOLENCE, BAROQUE PARODIQUE

En liaison avec l’insolence inspirée de l’épigrammiste français Alexis Piron (1689-1773) qui fournit le texte de cette tragédie imaginaire, Iakovos Pappas a scrupuleusement sélectionné les musiques les plus adaptées. L’Académicien déchu, qui perdit son fauteuil et ses palmes d’Immortel, en raison justement de ses saillies et pointes géniales (Ode à Priape, texte de jeunesse) laisse surtout un texte d’une rare éloquence comique, prétexte de ce programme : « Vasta, reine de Bordélie ».  Piron concentre l’inspiration emblématique du XVIIIè français : la comédie, en ce qu’elle cultive et révèle les vertus de la verve satirique,  de l’insolence poétique. Erotique et même poétiquement obscène, le texte cible en réalité la censure et la politique, la chape asphyxiante qui corsète toute la société de l’Ancien Régime.

A travers l’intrigue, une mère (Vasta) et sa fille (Conille) s’affrontent à travers leurs amants. La « goulue », Vasta démontre sans morale, sa souveraine prééminence, – un tempérament virile en vérité (formidable, sincère, hallucinée Elizabeth Fernandez), sacrifiant sa fille (trop molle : larmoyante et habitée elle aussi Delphine Guevar) ; la reine décide : elle célèbre l’endurance admirable du prince « Fout Six coups » (et son accent provincial bien trempé : truculent Christophe Crapez). Tous les chanteurs rehaussent par leur esprit de caractérisation, et un vrai plaisir de la langue (et ses méandres sémantiques souvent hilarants), l’irrévérence du livret ; tous sont habiles à transférer d’authentiques situations tragiques et nobles, dans un texte d’une liberté amorale, provocante, … voire dangereuse.  L’amateur des tragédies en musique retrouve le caractère des vraies scènes éplorées, à la fois langoureuses et suspendues, de vraies tensions affrontées,… mais dans une langue crue, totalement et outrageusement décalée.
Ce principe parodique prend une dimension emblématique dans le récit du viol de Vit-Mollet par Fout Six coups, rapporté par Couille au cul (excellent Guillaume Durand, fin du II) : au récit savoureux répond l’engagement des instrumentistes très proches du texte.

La force du programme vient aussi de la variété des auteurs, et des contrastes que leur style font naître : abandon lacrymal – « la princesse n’est plus » / en déchargeant (Benda, plage 25) : noblesse et majesté de la Reine (Marche de Campra, 26) qui salue l’arrivée de son  héros final (Fout-six-coups, exposant les parties de son rival vaincu, Vit-Mollet)… tout s’enchaîne avec un sens délectable des saillies percutantes.

Après les actes de la « tragédie », Iakovos Pappas agence enfin un grand « divertissement » (selon les codes du genre), et agence plusieurs fragments musicaux d’une évidente tension dramatique  : on y relève plusieurs extraits de « Zaïde » de Pancrace Royer (encore une perle oubliée, opportunément révélée ici : « Chasse » en prélude ; enfin « Air des turcs » et « tambourins » pour conclusion.
Le verbe n’est pas omis, grâce à la restitution de 4 séquences chantées, déclamées : Nous perdons Philis (duo de déploration à deux voix mâles); Monologue « Cucumane » (Caquire de De Vessaire, 1780), en voix de tête par le ténor Christophe Crapez, dont la verve insolente exprime déjà le climat révolutionnaire des années 1780…
Tout l’esprit libertaire, délirant est déjà énoncé entre autres dans le Prologue avec « Vive les cons », extrait du Déserteur de Monsigny, 1769 ; dans « On dit que le médecin » de JC Gillier, tout en gouaille et vulgarité ; il est même exacerbé et servi en un geste libéré, déluré, essentiellement linguistique et théâtral : « C’est fait Minon, Minette… » dans l’inoubliable « L’autre jour » de Louis Lemaire décédé en 1750.
De même, le scabreux voire scato (« le pot de chambre », puis « Les Cheminées »…) nourrit la tension du divertissement final, conclusion magnifique de la tragédie érotique proprement dite.
Toujours la verve des chanteurs et des instrumentistes redouble en cocasserie linguistique et triple lecture expressive… c’est une parodie insolente et paillarde (relecture de « Plaisirs d’amour » de Martini placé en fin de Prologue) ; c’est un procès en règle des canons de la tragédie officielle, de ses règles si strictes et asphyxiantes qui ont prévalu de Lully à Rameau, étouffant certainement l’écriture des auteurs : il fallait bien toute la créativité des forains satiriques (que reprennent à leur compte avec combien de justesse, les interprètes d’Almazis) pour en mesurer à la fois le ridicule et le potentiel humoristique ; tous ces décalages en dénoncent allusivement l’artificialité et le manque de vérité d’un genre que Gluck réformera à Paris au début des années 1770.
Or le geste d’Almazis retrouve cette franchise et cette sincérité qui manque tant (que JJ Rousseau appréciait tant). Les textes osés, provocants rétablissent le sang, la pulsion certes primitive, un naturel « populaire » totalement absent du genre noble.
Au clavecin, et à la direction, Iakovos Pappas sait exalter et électriser sa troupe : chanteurs acteurs et comédiens, capables de transformer leur voix, jouant des registres et des types de projection ; instrumentistes sans réserve, soulignant tout ce qu’ont d’irrévérence séditieuse textes et musique : sous leurs doigts amusés mais conscients, se profilent déjà les ferments de la révolte et de la sainte liberté.

On goûte la causticité mordante du texte, paillarde donc choquante au premier degré ; et pourtant furieusement critique à l’endroit du politique, réduit à des êtres de pulsions et de jouissance immédiate ; sur le plan musical, Iakovos Pappas a ainsi résumé tous les effets de la palette lyrique expressive, propre au genre officiel au XVIIè et XVIIIè, la tragédie en musique. D’ailleurs, c’est l’une des partitions les plus scandaleusement musicale, d’un débridé ici désopilant (et qui préfigure toutes les comédies musicales à venir),  Platée de Rameau (1745) qui ouvre l’action centrale. 
 
 

BONUS… La cantate « burlesque » et d’une belle insolence, Actéon de Pierre-César Abeille (décédé en 1733) atteste de l’essor de ce courant baroque paillard, qui sait avec quelle intelligence et raffinement se moquer des codes mythologiques et tragiques. Abeille appartient à la colonie d’auteurs doués d’une extrême acuité expressive et poétique, dont Monteclair ou même JB Rousseau (Odes tirées des Psaumes, 1716) sont d’autres penseurs doués.
La solide gouaille articulée du baryton Guillaume Durand (qui incarne Couille-au-cul dans la tragédie qui précède) sert idéalement le texte, avec une attention affûtée à l’intelligibilité, une exquise et savoureuse compréhension des enjeux des images poétiques, un rien lubrique, et bien habitée. Le vrai sujet ici, c’est ce qu’a vu le chasseur : la nudité de la déesse (précisément ses jolies fesses) : c’est la déesse calipige que cible Abeille dans sa fabuleuse cantate / et le regard impudique du chasseur, sa curiosité irrespectueuse sont le vrai sujet de cette séquence qui ne manque pas de piquant, et là encore ni cocasserie très imaginative:… « Diane se lave le cul avec ses nymphes potagères qui lui servent de chambrières… » etc…

CLIC D'OR macaron 200BAROQUE INSOLENT, BAROQUE INVENTIF…Nerveux et souple, le continuo d’Almazis expose chaque mot, le commente, l’enveloppe d’une ironie poétique délectable.  En choisissant d’achever le cycle de Piron, par cette cantate, véritable joyau en irrévérence poétique et irrespect des convenances mythologiques, Iakovos Pappas rétablit la place de la cantate comme écrin expérimental, propice à renouveler l’écriture lyrique et la construction dramatique, officielles. Abeille, Piron… le chef d’Almazis a bien raison de souligner et la force du texte et la qualité de la musique. On l’on ce dit face à tant de créativité censurée, qu’il nous manque encore bien des informations pour connaître vraiment la diversité de notre patrimoine. Voilà posées, les bases d’une nouvelle recherche à la fois littéraire, poétique, lyrique et musicale qu’il faudrait encore et encore approfondir. A suivre.

 
 
  
 
 

LIRE AUSSI notre présentation critique du CD VASTA

 
 
  
 
 

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VOIR un extrait vidéo de VASTA, Reine de Bordélie, 1773 – extraits du spectacle donné à la BNF Bibliothèque National de France, en avril 2018.
https://www.youtube.com/watch?v=iIzsuzZUDag
 
 
 
VOIR LE TEASER VASTA,  reine de Bordélie, tragédie érotico-lyrique d’Alexis Piron (1773)
Ensemble Almazis – Iakovos Pappas / Co réalisation Bibliothèque Nationale de France
https://vimeo.com/301819639  

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https://vimeo.com/301819639  

 
 
 

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yakovos pappasENTRETIEN avec Iakovos PAPPAS, à propos de VASTA, Reine de Bordélie, 1773… Le 23 novembre 2018 paraît le nouvel album d’Almazis : « Vasta, Reine de Bordélie », tragédie érotico-lyrique d’Alexis Piron. A partir de textes du XVIIIè, le chef et claveciniste, défricheur impertinent, poursuit un travail souvent percutant / pertinent sur les sources baroques. En associant baroque et érotisme, Iakavos Pappas renoue avec l’instinct défricheur des plus grands « baroqueux », … en découle un drame d’un nouveau genre, où là encore, textes et musique, drame et poétique sont indissolublement liés. LIRE notre entretien avec IAKOVOS PAPPAS…

 
 
 

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CD, critique compte-rendu. Clérambault : Fables de La Fontaine. Almazis, Yakovos Pappas (1 cd Maguelone)

clerambault-fables-de-la-fontaineCD, critique compte-rendu. Clérambault : Fables de La Fontaine. Almazis, Yakovos Pappas (1 cd Maguelone). TRUCULENCE MORALE. On les a quittés chez Duni, les voici dans les Fables de La Fontaine, réécrites en une prosodie efficece, dramatique… Musiciens et chanteurs d’Almazis, dirigés par Yakovos Pappas dévoilent l’intelligence d’un Clérambault respectueux de la subtilité de son prédécesseur La Fontaine. La collection de perles ici défendue sélectionne au total 16 fables, mis en musique sur des airs à la mode et éditées dans un cycle de 8 volumes entre 1730 et 1733 (l’époque est celle du scandale D’Hippolyte et Aricie de Rameau à l’opéra)… D’emblée, c’est la généreuse gouaille éloquente et particulièrement expressive qui s’affirme à l’écoute, réalisation délectable de chaque interprète d’Almazis  qui met le texte en avant, un souci linguistique d’autant plus percutant que l’écriture de Clérambault saisit par son intelligence prosodique et sa précision dramatique ; vivacité éloquente qui rend grâce à chaque texte conçu par le librettiste de Clérambault, – demeuré anonyme ; le geste expressif des interprètes a ici tout pour séduire. Chaque épisode repose sur un puissant coup de théâtre qui dévoile ce en quoi le sujet animal principal est, soit le dupé, soit le trompeur ; c’est toujours un jeu de dupes dont les identités combinées sont finement dévoilées en fin d’action. Mais sous le masque animal perce l’idiotie crasse (le “Maître” de la poule aux oeufs d’or…) ou l’esprit astucieux des hommes (le Coq et le renard). Avidité, vanité (doublement traitée), ingratitude, beauté écervelée (celle du jeune cerf se mirant dans une onde…)… partout ici la noblesse des sentiments et qualités célébrés savent captiver, servi par une parure musicale et linguistique qu’il était urgent de révéler.

Yakovos Pappas et Almazis redouble d’éloquence dramatique au service d’un Clérambault magicien de la litote. …

Fables truculentes et moralisatrices

clerambault-fables-de-la-fontaine-1La verve ciselée qu’y développe la fine équipe réunie par Yakovos Pappas, chanteurs et instrumentistes, dépasse le prétexte pédagogique et de sensibilisation qui au départ du projet artistique a ciblé surtout le jeune public;  l’attention à chaque atmosphère et chaque situation exprimée par le baryton narrateur, contrasté, déclamé (Paul-Alexandre Dubois) où le tenor (Christophe Crapez) s’affirme franchement afin que l’auditeur goûte et le jeu llinguistique des poèmes fables de La Fontaine, et les ressorts purement dramatiques de chaque situation ; la musique souligne les passages forts ou les effets de surprise de l’action moralisatrice. Dans La formidable évocation-épopée de La Tortue (& l’Aigle, sur un air de l’Alcyone de Marais), la soprano Elizabeth Fernandez ajoute un délire lyrique qui sait rester proche de l’articulation du texte : l’une des perles les plus brillantes de la collection. Les instrumentistes expriment  sans emphase quant à eux, la fluidité expressive d’un XVIII ème qui regarde rétrospectivement vers le XVII ème : preuve que du vivant de Clérambault, les vers de La Fontaine savaient encore séduire par la justesse de leur inspiration, la concision d’un style chantant d’une exceptionnelle drôlerie mordante et finalement très compassionnelle pour la gent animale qui y est ainsi raillée, sous couvert d’humanisation ou d’anthropomorphisme, ou vice versa.

DRAMES EN LITOTE... De fait, aspect remarquable du filon ainsi révélé,le librettiste de Clérambault toujours anonyme adapte avec un sens inouï de l’efficacité prosodique, chaque fable de La Fontaine : science de la synthèse, maîtrise de contrastes dramatiques, économie et pour le dire dun seul mot central: art brillant de la litote – spécificité du génie français,  l’intelligence des textes captive de part en part: deja remarqué, applaudi à juste titre chez Duni, et dans un spectacle riche en rebond et verve théâtrale, là aussi d’après le fabuliste génial, Yakovos Pappas a eu le nez creux en sélectionnant cette collection de joyaux lyriques et poétiques;   sa direction met en avant cette science de l’éloquence resserrée qui affirme la perfection d’une langue fugace, brillante, synthétique étonnement vivante ; écoutez par exemple Le rat de ville et le rat des champs : recyclés / réécrits, les 7 paragraphes originaux écrits par le poète défenseur de Fouquet lors de l’affaire de Vaux, … s’affirme ici en seulement 2 récits aussi courts mais d’une verve préservée avec un sens du raccourci exceptionnel.
La durée de chaque fable y gagne précision, concentration prenant appui sur la seule force des mots et leur mise en musique d’une rapidité aussi éloquente qu’efficace;  ce temps raccourci s’expose facilement à l’écoute des jeunes auditeurs séduits par un à propos percutant. La France a toujours eu le sens des formules et des raccourcis synthétiques,  – art de la litote donc magnifiquement incarné ici, – art et expertise permettant d’écrire le moins pour exprimer le plus : compositeur de l’exactitude, Clérambault, – maître ès contrastes, a su visiblement s’associer la compétence d’un versificateur dramaturge d’un exceptionnel talent.

CLIC D'OR macaron 200PIECES POUR CLAVECIN sur un mode animal… A l’appui de cette réussite en caractérisation vocale, soulignons aussi le même brio caractérisé dans les pièces purement instrumentales pour clavecin : d’une belle assurance suggestive, la digitalité de Yakovos Pappas, claveciniste, rétablit ce jeu expressif mais ici sans paroles, choisissant par exemple entre autres le caquetage truculent, hoquets à la clé-, de La Poule de Rameau, ou surtout le sublime Vertigo du si dramatique Pancrace Royer dont le seul clavier fait surgir l’opéra;  on ne pouvait concevoir plus habile et juste association. Vrais tempérament taillés pour le théâtre et la caractérisation délirante et loufoque mais toujours finement troussée, Yakovos Pappas et ses partenaires enchantent tout en dévoilant une collection irrésistible de perles morales à la puissante évocation dramatique. C’est tout le génie d’un Clérambault décidément enchanteur et mordant qui s’impose désormais à nous. CLIC de CLASSIQUENEWS de mai 2016

CD, critique compte-rendu. Clérambault : Fables de La Fontaine. Almazis, Yakovos Pappas (1 cd Maguelone MAG 358.406)

Duni, Philidor, … Musiques et Franc-Maconnerie par Almazis

yakovos pappasPARIS. Concerts à la BNF : Duni, Philidor, … musique et Franc-maçonnerie. Jeudi 9 juin 2016, 18h30. Avec l’impertinence/pertinence que nous lui connaissons à présent, le plus défricheur des clavecinistes baroques, Yakovos Pappas a choisi une collection de joyaux lyriques et dramatiques parmi les fonds oubliés de la Bibliothèque nationale de France… La BNF explore ses trésors musicaux, sélectionne les partitions méconnues parmi ses archives et les dévoile en concert : ce sont “les inédits de la BnF”. Car toutes les partitions avant cette première passionnantes étaient oubliées, mésestimées, en tout cas jamais écoutées jusque là depuis leur composition.

Musique maçonnique ou d’inspiration maçonnique. La musique est au coeur de la maçonnerie dès le XVIIIe siècle, composante centrale des rites avec la “colonne d’harmonie” ; elle est aussi, une discipline propice aux échanges éclairés de nombreux créateurs engagés dans les loges de réflexion : favorisant la réflexion et l’esprit de progrès social, la Franc-maçonnerie encourage l’effort des intellectuels et des philosophes pour construire une nouvelle société celle des Lumières. On connaît l’engagement du claveciniste et chef d’orchestre Yakovos Pappas pour le répertoire français baroque, surtout son intuition hors normes et hors convention, pour dénicher, explorer les partitions les plus raffinées et les moins convenues. Les perles de la BnF profitent de son talent défricheur : Tous les auteurs ainsi révélés sortent de l’ombre dans laquelle les tenait notre indifférence, à torts, tant la pertinence/impertinence des textes, l’intelligence de l’écriture musicale justifient amplement cette collection de redécouvertes lyriques et dramatiques, de surcroît servis par une cohorte de jeunes interprètes inspirés prometteurs, dont l’excellent ténor Martin Candela dont nous suivons les pas et les avancées chez Opera Fuoco ou dans ce nouveau programme des plus réjouissants. Yakovos Pappas vient de publier en mars 2016 un superbe cd dédié aux fables de La Fontaine, travail ciselé sur le verbe français du XVIIè, mis en musique au siècle suivant par Clérambault…

 

 

 

PROGRAMME

Egidio Duni (1709-1775)
Ouverture des Moissonneurs (1768)

Jacques Christophe Naudot (1690?-1762)
Marche des Francs Maçons, Unissons nous mes frères

Louis François Lemaire (1676-1749)
Les Francs-Maçons, Cantate nouvelle pour une Basse-Taille (1744)

André-Ernest-Modest Grétry (1741-1813)
Lucille (1769)

François-André Danican Philidor (1726-1795)
Le Bûcheron ou les trois souhaits (1763),
Ernelinde, princesse de Norvège (1767)

François Giroust (1738-1799),
Le Déluge, Rituel funèbre

Ensemble Almazis
Stéphanie VARNERIN et Elizabeth FERNANDEZ, sopranos
Martin CANDELLA, ténor
Guillaume DURAND, basse-taille
Vlad CROSMAN, basse
Iakovos PAPPAS, direction et clavecin.

(toutes les pièces jouées sont inédites et issues des collections de la BnF) :

INFOS, RESERVATIONS
Visitez le site des Inédits de la BnF

CD. André Danican Philidor : Blaise le Savetier, 1759 (Almazis, Pappas, 2013)

philidor-blise-savetier-almazis-pappas-cd-maguelone-300CD. André Danican Philidor : Blaise le Savetier, 1759 (Almazis, Pappas, 2013)… Iakovos Pappas nous dévoile ici l’un des joyaux bruts du comique français à l’époque où le théâtre de la Foire Saint-Germain éblouit par sa verve délirante, sachant prolonger en le transfigurant le modèle du buffa italien. Créé en 1759 sur la scène du théâtre de l’Opéra Comique de la Foire Saint-Germain, Blaise le Savetier appartient à un cycle particulièrement convaincant où encore au début de sa florissante carrière, André Danican Philidor se met au diapason des Italiens, d’autant plus après la Querelle des Bouffons (1752). Mais avec cette truculence spécifique, à la gouaille parisienne, à l’esprit satirique et parodique. Sedaine librettiste de Philidor réécrit le conte de La Fontaine : au couple de Blaise et Blaisine, l’écrivain acoquine le couple des huissiers, Mr et Mme Pince, venus saisir leurs biens (Blaise préfère se ruiner au cabaret avec Mathurin que travailler et gagner honnêtement sa vie). Ici s’affrontent les caractères et tempéraments abrupts : l’ignoble Mme Pince, nourrie au fiel de l’avarice et de la convoitise à laquelle répond la bonhommie débraillée du Savetier, alcoolique et volage que soulage son épouse bien sage (voire toute aussi paillarde que son époux si sympathique). Au demeurant, tenants d’une sexualité qui ne se cache pas, Blaisine (ex Margot) et Blaise s’avouent leur ancienne aventure avec Mr et Mme Pince… Leur sens de la rivalité et de la surenchère dont se souviendra encore Mozart dans le fameux air du Catalogue de Don Giovanni (air de Leporello à propos des conquêtes de son maître) inscrit davantage l’opéra dans la démesure satirique la plus audacieuse. Sur le plan musical comme poétique.

A l’école de la satire cynique …

CLIC D'OR macaron 200André Danican Philidor fait paraître toutes les figures d’une vie domestique au bord de l’implosion : maris et époux en péril, affrontements musclés, quiproquos cocasses (quand Blaisine ex Margot manipule son ancien amant, Pince), … la force du drame vient du jeu des renversements constants : contre le couples des huissiers pourtant retors, Blaise et Blaisine se montrent autrement plus astucieux, complices dans la malice, solidaires, fins et subtils ou diaboliquement acoquinés, ils trompent le benêt Mr Pince. Au sommet de ce délire bouffe : l’air de Blaise où le baryton chante pour lui-même et singe sa femme (en voix de poitrine), duo pour une seule voix, prouesse vocale en caractérisation et aussi, effet comique intense ; le trio qui suit (plage 21) est l’autre apogée de ce théâtre bouffon (où Philidor singe lui-même avec une impertinente pertinence) Montéclair encore : les options musicales collent parfaitement à la situation concernée. En recyclant une formule de l’opéra tragique, Philidor affirme l’apogée du théâtre comique : il lui offre la langue la plus raffinée qui soit. Et même Mozart ensuite, dans Les Noces de Figaro saura distribuer un sublime trio lui aussi dans une scène où il faut cacher celui qui ne devrait pas se trouver là : acmé dramatique et point d’accomplissement où se révèle le génie des créateurs. Beaumarchais connaissait évidemment le théâtre et la farce de Sedaine.

Tenardier avant l’heure, les Pince façon Sedaine sont d’un cynisme repoussant. Sans morale, voraces et jouisseurs, ils prennent, consument, savent se délecter avec perversité : l’air de Pince (plage 17 : l’argent seul fixe le caprice où les spasmes du basson à peine voilés inaugurent aussi ce réalisme surrexpressif, ce bon sens cinglant et glaçant, idéalement efficace).


Aussi facétieux que ses protagonistes, le jeune Philidor rehausse chaque caractère et chaque situation avec une intelligence pétillante. Le mordant du style sait parodier avec finesse le théâtre tragique et “noble” de Montéclair (Jephté). En moins d’une heure de temps, voici une pochade superbement troussée, qui épingle la folie domestique la plus déjantée. Le sexe, l’argent : la guerre du quotidien envahissent le théâtre contemporain d’un Baroque qui critique, analyse, frappe par sa conscience de la déchéance et du désenchantement social et sociétal. La farce offre alors une réponse en guise de baume. Passionné depuis longtemps par le genre comique et ses grivoiseries inventives, musicalement et dramatiquement succulentes, Iakovos Pappas et son ensemble Almazis sont les ambassadeurs les plus fervents de ce théâtre inhumain en quête d’humanité. Le claveciniste mène un travail passionnants sur le genre comique dont il dévoile ici avec fougue et énergie, le fini et l’esprit spécifiques. Superbe révélation.

André Danican Philidor : Blaise le Savetier, 1759. Caroline Chassany, Blaisine. Elisabeth Fernandez, Mme Pince. Christophe Crapez, Mr Pince. Paul-Alexandre Dubois, Blaise. Jérôme Gueller, un recors. Almazis. Iakovos Pappas, clavecin et direction. Enregistrement live réalisé en août 2013. 1 cd Maguelone MAG 111 196.

Illustrations : Iakovos Pappas (DR)

Approfondir : Iakovos Pappas et Almazis ont à l’été 2013 révélé avec la même intelligence délectable le théâtre délirant poétique de Duni, grand triomphateur du théâtre italien à Paris : lire notre compte rendu des deux chasseurs et la laitière d’Egidio Duni au festival Musique à la Chabotterie en Vendée

CD. Philidor : Blaise le savetier par Almazis, Iakovos Pappas (1 cd Maguelone)

philidor-blaise-savetier-almazis-pappas-cd-maguelone-300CD. Philidor : Blaise le savetier par Almazis, Iakovos Pappas (1 cd Maguelone). Le chef et claveciniste Iakovos Pappas et son ensemble Almazis abordent un nouveau joyau de l’opéra comique français baroque : Blaise le Savetier d’André Danican Philidor. Depuis le début des années 1750, l’heure est aux Italiens mais aussi à l’essor d’actions scéniques cocasses et pittoresques qui épinglent avec facétie et esprit satirique les travers et défauts de la condition humaine. En un acte, créé à la Foire Saint-Germain le 9 mars 1759, Blaise le savetier éblouit par son rythme musical, son intelligence dramatique, son essence parodique. Inspiré par un conte de La Fontaine, l’opéra de Philidor exploite l’opposition des deux couples en présence : Blaise et son épouse Blaisine, plutôt modestes, harcelés par un couple de propriétaires. Le jeu des faveurs, orchestré par le savetier, finit par renverser le pouvoir des nantis. Enregistré en septembre 2013 à la Villa Rose de Malakoff, l’œuvre profite d’une captation réalisée sur le vif. Sa verve s’appuie sur l’engagement de la troupe réunie par Iakovos Pappas toujours très soucieux d’exprimer la saveur mordante des textes du genre comique : un travail sur le verbe, l’énergie des ensemble,  la vitalité séditieuse des situations dramatiques, la poésie délirante des dialogues et des rapports entre les personnages font ici toute la valeur de cette première mondiale. Prochaine critique développée dans le mag cd de clasiquenews.com.

Distribution :

Paul-Alexandre Dubois, Blaise

Caroline Chassany, Blaisine

Christophe Crapez, Monsieur Pince

Elizabeth Fernandez, Madame Prince

Jérôme Guiller, premier Recors

Didier Henry, second Recors

Almazis

Céline Martel, Sophie Iwamura, violons

Pierre Charles, violoncelle

Jon Olaberria, haubois

Antoine Pecqueur, basson

Iakovos Pappas, clavecin et direction

Philidor : Blaise le savetier, 1759. 1 cd Maguelone MAG 111196. Parution : 24 avril 2014.

Lire aussi notre compte rendu des opéras d’après La Fontaine de Duni par Almazis Iakovos Pappas, au festival Musiques à la Chabotterie 2013.

Compte rendu, opéra. Saint-Sulpice le Verdon (Vendée). Festival de la Chabotterie, Cour d’honneur, le 6 août 2013. Egidio Duni : Les deux chasseurs et la laitière, 1763. Almazis. Iakovos Pappas, direction

Pappas iakovos pappasQuand Duni revisite La Fontaine, le ton est au délire débridé, une liberté très XVIIIème, d’une insolence mordante qui fait tous les délices de ce théâtre de tous les possibles. Depuis plusieurs années, la Cour d’honneur du Logis de la Chabotterie, sise au coeur du bocage vendéen, accueille de grands concerts baroques, lors de soirées sous la voûte étoilée, souvent des comédies et farces baroques dans le goût du Grand Siècle, ou plus tardifs vers Rameau…. la plupart avec mise en scène. En 2014, l’idée de ressusciter deux perles comiques et délirantes de l’italien Egidio Duni (1708-1775) se montre excellente : ce soir, Les deux chasseurs et la laitière d’après les fables de La Fontaine (L’Ours et les deux compagnons, La Laitière et le pot au lait), et demain, Blaise le Savetier…
Les deux chasseurs et la laitière sont créés en 1763, deux après que Duni fut nommé directeur de la Comédie Italienne à Paris (1761), fixant de façon spectaculaire et incontestée le modèle de l’opéra comique si prisé alors par le public français. Il avait peu avant triomphé, en 1757, avec son ouvrage Le peintre amoureux de son modèle. Puis, La fille mal gardée (1758) qui impose davantage sa facétie irrésistible comme son intelligence dramatique.

Savante espièglerie

La troupe Almazis menée par Iakovos Pappas séduit immédiatement par la cohérence du geste lyrique, dans l’esprit d’une troupe et des tréteaux de la foire. En petit effectif, soulignant un travail sur l’éloquence du verbe et la séduction à plusieurs lectures de chaque situation, chef et chanteurs expriment la liberté inouïe d’une action qui ne s’est choisie aucune limite.
Les interprètes excellent dans plusieurs tableaux dont l’esprit prend leçon des apports de la Querelle des Bouffons, quand Paris adopte avec Rousseau, la saveur des comédies italiennes. Duni avec lequel collaborent Anseaume, Mazet et Favart, incarne l’esprit du théâtre le plus fantaisiste mais d’une exigence méticuleuse dans l’enchaînement des séquences et l’architecture globale des ouvrages. Iakovos Pappas l’a bien compris : vif, sanguin, habité, le geste du chef sait insuffler sur la scène, cette vitalité singulière capable de restituer l’intelligence légère parfois insolente qui ont fait de Duni, le compositeur italien le plus applaudi à Paris.
Avec lui triomphe la pulsation napolitaine reformatée dans l’esprit de l’élégance parisienne qui aime autant rire du verbe que palpiter au son des mélodies. Quand Duni s’approprie la verve moralisatrice de La Fontaine, il cultive une irrévérence précieuse pour le genre théâtral, il en réinvente même les ressorts comiques, n’hésitant pas ainsi pour le spectacle de ce soir à fusionner deux fables connues séparément. Les deux intrigues s’imbriquent avec habileté, soulignant encore cette facilité étonnante qu’a maîtrisé le collaborateur de Favart. Le profil expressif de chaque caractère y gagne en mordant et en saveur : la laitière ne manque ni d’aplomb (excessif qui la fera bientôt trébucher) ni de savante astuce ; les deux chasseurs manquent singulièrement de courage : poltrons apeurés, pas gaillards pour un sou. Il s’agit ici de savoir chanter autant que jouer. Le défi est de taille car la farce épaisse menace si la finesse et le juste équilibrage font défaut. Rien de tel chez les membres de la troupe réunie par Iakovos Pappas qui dirige et souligne le mordant de chaque saynète, depuis le clavecin. On s’y délecte des situations truculentes aux quiproquos astucieux ; on y retrouve une liberté et un ton sachant tirer profit de l’instant qui décidément s’inscrivent idéalement dans l’écrin architecturale du Logis de la Chabotterie.

Compte rendu, opéra. Saint-Sulpice le Verdon (Vendée). Festival de la Chabotterie, Cour d’honneur, le 6 août 2013. Egidio Duni : Les deux chasseurs et la laitière, 1763 (d’après La Fontaine). Almazis. Iakovos Pappas, direction, dramaturgie et mise en scène.

Romain BEYTOUT dans le rôle de Guillo
Elisabeth FERNANDEZ dans le rôle de Perrette
Christophe CRAPEZ dans le rôle de Colas

Ensemble Almazis
Céline MARTEL, Sophie IWAMURA, violons
Nathalie PETIBON, hautbois
Antoine PECQUEUR, basson
Pierre CHARLES, violoncelle
Iakovos PAPPAS, clavecin