Rossi, Mazzocchi, Carissimi: Il tormento e l’estasiLos Musicos de su Alteza, Luis A. Gonzalez (1 cd Alpha)

Voici un bain baroque romain d’une somptueuse facture; s’il n’était certaines voix solistes en manque de sûreté et d’équilibre voire de justesse, nous eussions tenu un nouvel accomplissement superlatif: Luis Antonio Gonzalez et ses Musiciens de son Altesse (Musicos de su Alteza) comprennent la langue dramatique (finement articulée et projetée), d’une sensualité quasi dansante du Baroque romain des années 1640: un âge d’or de la musique sacrée sous les pontificats d’Urbain VIII et Innocent X, est ici très justement défendu. Plus que la tenue des voix, ce sont les instrumentistes qui assurent la valeur du présent enregistrement; le continuo y est constamment palpitant sans appui, souple et agissant.


Extase romaine

Ils ont osé ce que nul avant eux n’avait réalisé: défier (et pour partie égaler) l’interprétation de pièces jusque là éternisées par leurs ainés baroqueux (Christie, Junghanel…); prenez la cantata a 5, majeure et singulière, signée Luigi Rossi (1597-1653): Un peccator pentito, Un pêcheur pénitent (créée entre 1641 et 1645 pour l’Arciconfraternita di San Girolamo della Carità). Véritable chef d’oeuvre de caractérisation dramatique, d’une très haute spiritualité: opulence souple du continuo, relief articulé des voix soulignent le tempérament théâtral du napolitain qui a travaillé pour les Barberini à Rome. A contrario du visuel de couverture assez mal choisi (statisme irradié de la Madeleine de Guido Cagnacci, vers 1663: plus tardive, moins ambivalente que les partitions jouées), le style de Rossi comme de Carissimi sont d’une mobilité spirituelle confondante, agile dans leur dynamisme contrasté, entre tourment et extase, pour reprendre le titre de l’album, lui-même emprunté au roman d’Irving Stone.

La prière du très coupable pêcheur (Joao Fernandaes fait une superbe basse chantante), de son comparse prêt à surenchérir en forfanteries (alto masculin un peu moins assuré néanmoins); leur “confrère” en lamentations, le ténor lui assuré plutôt assuré… tout cela compose en gradation progressive l’un des lamentos collectifs, celui des brigands pénitents, parmi les plus captivants du baroque romain.

Louons les chanteurs, tous souvent admirablement intelligibles, ciselant une langue continûment concrète et présente… des qualités d’implication et d’intonation qui nous avaient précédemment convaincus dans leur précédent album dédié à José de Nebra (Amor aumenta el valor, Alpha) .

Le surgissement par la voix de la soprano, de la vraie clémence inépuisable de Dieu coupe à la hache ce déluge de plaintes illégitimes et Gonzalez réussit ce coup de théâtre en un très belle équilibre entre véhémence et sensualité; à la force picaresque des 3 hommes, honteusement affligés, répond non plus un théâtre également païen et profane, mais a contrario après le solo de la soprano, les vertiges compatissants et plein de miséricordes des voix prêtes à pardonner…
Basculement éloquent et si didactique dans son renversement expressif… De la supplique première à la repentance, toute une arche émotionnelle se réalise dans cette cantate datée vers 1643, où Rossi écrit une série d’épisodes dont le souffle et les effets musicaux servent toujours la projection du texte; ici, il ne s’agit pas d’une indiscutable arène de voix supersolistes (comme dans la version de Christie où éblouissait le soprano d’Agnès Mellon: oratorio per la Settimana Santa) mais bien d’un collectif dont on apprécie le mordant agissant des timbres. Jusqu’au madrigal où règne le pur pardon, le texte de Lotti et la musique de Rossi accomplissent un véritable prodige dramatique dont l’efficacité et le caractère fulgurant se rapprochent des oeuvres mères de l’immense Carrissimi; il est donc très pertinent de coupler au chef d’oeuvre de Rossi, cet autre accomplissement qui est Jephté de Carrissimi (et qui est postérieur à la cantate du Pêcheur Pénitent: 1649).

Dans cette lecture très investie (vocalement pas toujours idéalement juste elle aussi: défaillance régulière dans les ensembles dont le madrigal final de la Cantate de Rossi), c’est toute l’esthétique de la Rome baroque, celle du premier Seicento qui se précise et dont les compositeurs réunis, offrent un cliché saisissant; comment ne pas penser aux clairs obscurs du Caravage, à l’élégance à la fois directe et si voluptueuse d’un Reni ou d’un Pietro di Cortona, à la clarté pragmatique et raffinée simultanément d’un Guerchin?
La science des compositeurs romains, poings levés de la Contre-Réforme pour la reconquête des âmes ferventes perdues, s’entend ici avec acuité.

Le Mazzochi, très court, moins de 4 minutes, bénéficie d’une cohérence accrue des chanteurs plus stables vocalement et plus unis dans les ensembles.

Introduite par le Passacaglio de Biagio Marini, d’une tendresse lacrymale, Jephté confirme les qualités des Musicos de su Alteza telles qu’elles se précisent dans cet enregistrement réalisé à Saragosse en septembre 2010:
ligne parfois instable des voix exposées (l’historicus d’Inigo Casali; aigus peu sûrs et tremblés de la fille du général: Olala Alleman…), mais très belles inflexions collectives (les parties du narrateur dévolues au choeur féminin, comme aussi l’excellente basse);

Même si la tension de la narration se relâche, si les solistes adoucissent les accents et les précipités du texte, si le chef semble souvent trop ralentir les tempos au risque d’étirer le temps de l’action, en particulier dans le dialogue final de Jephté et de sa fille… (ni le ténor ni la soprano ne sont hélas à la hauteur des personnages écrits par Carissimi: trop mous d’un bout à l’autre), le relief du continuo reste passionnant, distinguant le geste du chef. Voici donc un album perfectible mais loin instrumentalement de laisser indifférent. Le début d’Un peccator pentito, grâce à l’excellente basse déjà cité est un indiscutable accomplissement, comme les vagues de déploration chorale concluant Jephté.
Il tormento e l’estasi. Rossi, Mazzocchi, Carissimi. Los Musicos de su Alteza. Luis Antonio Gonzalez, direction. Un Peccator pentito (Luigi Rossi); Penito si rivolge (Mazzocchi); Jephte (Carissimi). 1 cd Alpha. Enregistrement réalisé à Saragosse en septembre 2010. Réf.: Alpha 183. Durée: 1h04mn.

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