Lyon. Auditorium, Les Grands Interprètes, vendredi 5 mars 2010. Grigory Sokolov, piano. J.S.Bach (1685-1750), 2nde Partita ; Robert Schumann (1810-1856), 3e Sonate, op.14 ; Johannes Brahms (1833-1897), Fantaisies op.116

Par leur seconde invitation au pianiste russe désormais quelque peu mythique, Les Grands Interprètes ont permis aux Lyonnais d’écouter Grigory Sokolov selon les univers contrastés de J.S.Bach solaire (2e Partita), de Brahms au crépuscule (Fantaisies op.116) et d’un Schumann dans l’ardeur tourmentée de sa 3e Sonate, enfin reconstituée en ses 5 mouvements.

Uomo di sasso

Il y a toujours « le personnage » comme on dirait au théâtre. A moins qu’il ne s’agisse d’un monolithe, « uomo di sasso » mozartien, ou « calme bloc ici-bas chu d’un désastre obscur » à la façon mallarméenne ? En transposition pirandellienne, on parlerait d’« un personnage en quête de six auteurs (et plus, si affinités) » ? Et cette disponibilité permanente de Grigory Sokolov à devenir plusieurs compositeurs – succession brutale, « montage cut » d’un 7e art opérant par séquences, se verrouille avant tout récit sur l’homme privé en ses affects et même ses parcours d’interprète : définitivement hors sujet. Là où tant de stars du clavier ou de l’archet brillent de leur auto-clignotement jusqu’à ce que les piles s’usent pour avoir trop servi, notre Russe s’en tient au rituel minimaliste et obstiné de ses entrées et sorties de scène – avec un rien de conjuratoire : comment contourner le piano ? -, ou de ses saluts raides mais pas si automates- hoffmanniens que ceux de son « jeune » compatriote Kissin, venu nous visiter cet hiver… Comme disait le Monsieur Teste de Valéry : « Otez toute chose que j’y voie ! »

Calme puissance du Père de la Musique

« On y entend », d’autant mieux qu’à chaque auteur, le pianiste – non encombré de son propre théâtre, donc ne nous l’infligeant pas – apporte en chaque auteur son imparable technicité, à partir de laquelle il peut « construire » l’objectivité d’une interprétation renouvelée. Ainsi de J.S.Bach et de sa 2nde Partita, où il ne faut jamais perdre de vue la calme puissance du Père de la musique, son infaillible scansion –tantôt tendant au contrepoint pur, tantôt s’incarnant en danse -… Mais le plus « impressionnant » n’est-il pas, en sarabande, cette rive d’un étang où l’on croirait voir tomber une tranquille et rassurante pluie, et les petits cercles de ses gouttes à la surface d’un miroir de géométrie, presque murmure et havre inespéré avant que dynamique et ardeur rigoureuse ne s’imposent à nouveau.

Finis terrae

Puis on gagne un autre monde que cette lumière de midi, eût-elle bien de la retenue septentrionale : crépuscule brahmsien de l’op.116. Et voilà notre Russe devenu « germanique jusqu’à la moelle des os », mais docile à l’esprit contrastant des 7 pièces. Tantôt rattaché à la terre, observant et portant le grondement au loin d’un orage ou de la Baltique brisante, tantôt faisant « venir » des appels mystérieux, au seuil de l’informulé, pensée dans une lenteur qui paraîtrait sollicitation du texte s’il n’y avait la justesse de l’ observation construite au tréfonds de soi. Voici encore le heurt du lyrisme ardent par réminiscence, puis l’hésitation devant un miroir brisé qui s’émiette toujours davantage. Au passage, on saisit mieux la célèbre formule schoenbergienne d’un « Brahms le progressiste », en écoutant Sokolov cueillir les petites grappes de sons – debussystes aussi ? -, isolées de leur cause tonale (Intermezzo 1). Et on n’oublie pas la fascination qui entraine de nouveau vers un horizon du nord, un de ces « finis terrae » où un tableau de Friedrich hasarde et laisse en vigie romantique quelque «moine au bord de la mer ». Il y a là – et dans la fureur interne de l’agitato – une conception pianistique d’orgueilleuse solitude qu’exalte, mais sans nulle grandiloquence, le pianiste russe.

Une beauté convulsive ?

De ce récital on attendait aussi – surtout ? – la monumentale 3e Sonate de Schumann, dite « concert sans orchestre », d’autant que G.Sokolov la joue dans son intégralité, y replaçant les deux scherzos dans l’ordre voulu, ce qui rééquilibre l’œuvre dont l’apparence est… déséquilibre. Enfin, il semble que ça aura donc toujours été la même gêne – frayeur, en arrière-plan ? – qui accompagna certaines tentatives schumaniennes de faire dire à la Forme ce dont débordaient son élan, sa passion, parfois sa fureur… 200 ans après la naissance de Robert, on pourrait sortir de cela et d’autres stéréotypes de jugement sur l’auteur des 4 Symphonies, non ? La Sonate sans Orchestre, elle, témoigne bien que le compositeur trouve son clavier « trop étroit », et c’est ce désir des limites à franchir – pour se délivrer, de quoi au fait, simplement du génie qui ne (se) libère jamais qu’en avançant, dont la folie est de pas revenir en arrière ? – qu’un artiste sans faille ni complaisance à l’anecdote comme Sokolov construit et paraît pourtant presque improviser. Dès le « cri-appel »initial- comme à l’orée de la Fantaisie op.17, mais « en descendant » -, jusqu’aux accords sauvages de la coda du 5e mouvement, Sokolov tend l’arc d’une prodigieuse énergie, de même nature profonde. Cela paraît seulement céder dans la (fausse ?) « clairière de Clara », ce thème à variations donné par l’amoureuse éloignée de force, là où le recours à la forme « variée » pourrait calmer le jeu mais ne dissipe guère les menaces mortifères. Bien sûr, Hoffmann et Jean-Paul Richter sont dans les coulisses d’un Carnaval devenu métaphysique : Sokolov paraît les avoir « lus dans le texte » pour déchiffrer ces énigmes, pour traverser des paysages intérieurs en des temps sans cesse changeants. A se demander s’il ne fréquente pas aussi du côté de chez Breton une « beauté qui doit être convulsive », et dont l’un des attributs serait la vitesse en vertige qui commande le 5e mouvement….

Chopin

4e et dernier monde, celui de Chopin, auquel G.Sokolov fait accéder par la générosité de ses bis. Et là, tantôt la brièveté de ce qui bute contre l’obstacle se rétractant, tantôt le mystère d’une question sans réponse ou d’un tourbillon. Et surtout, 15e Prélude, la dramaturgie, possible reflet des éléments qui disent, par l’obsession d’une note indéfiniment répétée et sous le calme apparent d’un chant de nostalgie, une montée d’orage et sa symétrique décrue. Sans forcer l’émotion, Grigory Sokolov y parachève en synthèse éblouissante les deux versants de son pianisme : la force percussive qui, rythme ou piliers d’accords, traduit l’intelligible envahissement par le destin, la caressante imploration par le ressenti de la si belle douceur du monde sensible….Il ne reste alors plus, en au-revoir, qu’à entrouvrir les horizons d’un Scriabine : fragment de poésie pure, elliptique et mystérieuse, autre destin d’une musique russe qui aura su, en son temps et à jamais, chercher l’avenir.

Lyon. Auditorium, Les Grands Interprètes, vendredi 5 mars 2010. Grigory Sokolov, piano. J.S.Bach (1685-1750), 2nde Partita ; Robert Schumann (1810-1856), 3e Sonate, op.14 ; Johannes Brahms (1833-1897), Fantaisies op.116.

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