Sur le rideau de scène de l’Opéra-Comique est projetée une carte de l’Europe ; à y regarder de plus près, un lieu avec un nom : Theresienstadt. Chacun sait que Terezin, située en Tchécoslovaquie, a été rebaptisée Theresienstadt par l’occupant nazi, et ensuite présentée par lui comme la vitrine mystifée de la déportation des juifs de Bohême. C’est la première vision de cette soirée consacrée à la résurrection de Brundibar, opéra pour enfants de Hans Krasa (1899-1944), que l’Opéra-Comique a programmé dans le cadre sa saison 2025-26.
Puis cette carte s’efface et laisse place à une salle de classe dans laquelle on aperçoit quelques élèves livrés à eux-même. Ils racontent et se racontent des histoires, imitent une vieille dame… Dans cette première partie de la soirée, sans doute trop longue – la seconde étant consacrée à la représentation proprement dite de l’opéra Brundibar -, les enfants vont interpréter des extraits du conte de Jean-Claude Grumberg, “De Pitchik à Pitchouk”, un Conte pour vieux enfants.
Plusieurs musiques, subtilement choisies, accompagnent cette sorte de prélude au bref opéra qu’est Brundibar, qui dure environ une trentaine de minutes. Tout d’abord, pour la partie instrumentale, un merveilleux sextuor pour instruments à vents, “Mladi” de Leos Janacek, joliment interprété par l’ensemble Les Frivolités parisiennes, partenaire idéal de cette soirée. Pour la partie vocale de cette sorte de prélude à l’opéra, quelques pièces de Francis Poulenc : deux extraits de “Soir de neige”, sur un poème de Paul Eluard, ainsi que des extraits de “Quatre motets pour le temps de Noël”, magnifiquement interprétés par la Maîtrise populaire de l’Opéra-Comique (fondée en septembre 2016). Elle est composée de jeunes de 8 à 25 ans qui se forment aux arts de la scène. Ce soir, sur scène ou en coulisses, son chant rayonne et atteste de son exceptionnelle qualité musicale.
Dans la seconde partie, le plateau laisse la place à Brundibar, l’opéra pour enfants en deux actes, donné ici dans la version dite de Terezin, sur un livret d’Adolf Hoffmeister (1902-1970), ce dernier ayant réussi – contrairement à Hans Krasa – à échapper à la déportation. L’ouvrage avait fait l’objet d’une création clandestine en 1942, dans un orphelinat juif, rue Belgicka à Prague. Il a été recréé par le compositeur, déporté au camp de Theresienstadt, le 23 septembre 1943. Puis, il a été donné en cet endroit près de cinquante quatre fois.
Le conte peut se résumer ainsi : deux enfants Aninka et Pepicek veulent à tout prix soigner leur mère malade. Il leur faut trouver du lait car c’est le seul remède prescrit par le médecin. Ils sont évidemment totalement démunis, et envisagent de trouver de l’argent en chantant dans les rues. Mais ils devront faire face à forte partie en la personne du célèbre Brundibar. Ils vont réussir leur entreprise en chantant mieux et plus fort que Brundibar, personnage sous les traits duquel il n’est pas très difficile de reconnaître Hitler… Pour ce faire, outre leur vaillance, ils pourront compter sur l’aide, bien sûr, des enfants de la ville mais aussi d’animaux généreux et complices, délicieusement portraiturés et interprétés – notamment le Chat, le Moineau, et le Chien.
Les jeunes interprètes de la soirée se sont totalement impliqués dans cette production, la mise en scène étant assurée par Muriel Mayette-Holtz et Jean-Claude Berutti. La fin est heureuse mais ne peut faire oublier l’assassinat de la plupart des créateurs de cet opéra en 1944. Un silence particulier se fait soudainement ressentir, quand, à la fin de l’œuvre, est diffusé un extrait du film de propagande tourné en 1944, montrant les visages captivés et émus d’enfants, assistant à Theresienstadt, à une représentation de Brundibar.
La musique de Hans Krasa se fait tour à tour joyeuse, un peu jazzy, clairement influencée par les musiques populaires, de foire, parfois un peu tendre aussi. Mais ce n’est pas la musique de Krasa qui clôt cette soirée, mais celle, belle et émouvante, de la chanson d’Ilse Weber, écrite et créée dans le ghetto : « Ich wandre durch Theresienstadt » (Je rôde dans Theresienstadt, le coeur lourd comme plomb…), interprété par la jeune Camille Flament, issue de la Maîtrise. Quant au chef d’orchestre Louis Langrée – par ailleurs Directeur de l’Opéra-Comique -, il assure avec délicatesse la cohésion de l’ensemble. Une belle et émouvante soirée !
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CRITIQUE, opéra. PARIS, Opéra-Comique, le 03 juin 2026. KRASA : Brundibar. Maîtrise Populaire de l’Opéra-Comique, Orchestre Les Frivolités Parisiennes, Muriel Mayette-Holtz et Jean-Claude Berutti (mise en scène), Louis Langrée (direction musicale). Crédit photographique (c) Stefan Brion





