mardi 3 novembre 2026

CRITIQUE, ballet et concert. AMSTERDAM, Nationale Opera & Ballet (31 oct) / Concertgebouw (1er nov 2026). « Le Lac des Cygnes » de Tchaïkovsky par Rudi van Dantzig et la 7ème Symphonie de Mahler par Klaus Mäkelä

A lire aussi
Olivier Gurtner
Olivier Gurtner
Co-fondateur du magazine culturel genevois GoOut!, Olivier Gurtner a réalisé de nombreux interviews d'artistes, notamment Daniil Trifonov, Alexandra Conunova ou encore Charles Dutoit. Responsable de la presse au Grand Théâtre de Genève pendant plusieurs années, il a assuré la coordination éditoriale du GTMagazine et y a écrit de nombreux articles. Il a ensuite travaillé avec plusieurs institutions comme le Concours de Genève et la Fondation Lalive.
image_pdfTélécharger (.pdf)

Le temps d’un week-end, direction Amsterdam pour deux lieux iconiques de la musique : le Concertgebouw et le Nationale Opera & Ballet. Au programme, la 7ème symphonie de G. Mahler dirigée par Klaus Mäkelä et Le Lac des Cygnes de P.I. Tchaïkovski, dans la chorégraphie culte et vintage de Rudi van Dantzig. Deux salles deux ambiances… mais standing ovation à chaque fois !

 

 

 

Klaus, premier de cordée

On commence avec le Concertgebouw. Dans la bataille des salles musicales au volume carré ou voluptueux, c’est la rigueur du parallélépipède qui domine à Amsterdam. Comme au Musikverein ou à la Salle Pleyel, la mode était alors à la « shoebox » et pas encore aux salles « en vignoble », à l’image des Philharmonies de Berlin, Paris ou Hambourg, bâties plus tard. Sur la scène se produit l’un des meilleurs orchestres du monde, reconnu pour son talent, son exigence, mais aussi pour sa personnalité. Ce 1er novembre, Klaus Mäkelä dirige le Concertgebouworkest. Magnétique, électrique, joueur, ce Wunderkind est la tête de gondole charismatique de la Finlande musciale qui nous a notamment offert les maestri Tarmo Peltokoski (à Toulouse), Mikko Franck (à Radio France) ou encore Susanna Mälkki, première femme à diriger un opéra à La Scala. 

 

 

Mahler et Amsterdam, comme une évidence

Saviez-vous que Mahler se serait inspiré de « La Ronde de nuit » de Rembrandt pour une des Nachtmusik composant sa 7ème qu’on appelle d’ailleurs « Chant de la nuit » ? Ce qui tombe bien, puisque l’immense toile est exposée juste en face du Concertgebouw, au bout d’une pleine engazonnée, au Rijksmuseum ! Bref, l’instant Fred et Jamy posé, passons au concert. L’orchestre démarre l’œuvre avec des cuivres confiants, expressifs et jazzy (spéciale mention aux trombones et trompettes – le brillant soliste Miro Petkov). Après un crescendo interrompu dans son élan, le premier thème est repris au violoncelle tandis que les percussions s’en donnent à cœur joie : glockenspiel, caisse claire, grosse caisse et tambourin. Le deuxième mouvement débute par un dialogue entre cors (l’un à sourdine, l’autre sans) suivi de teintes harmoniques mystérieuses, réunissant une clarinette aux sonorités tziganes, une flûte raffinée (Emily Beynon) et un délicat hautbois (Alexei Ogrintchouk). Au troisième mouvement à trois temps, les traits gracieux s’effacent devant les sons doux-amers portés par la clarinette basse, le tuba et le basson. La fin est pincée à la harpe, tout simplement. 2ème « musique de nuit », le 4éme mouvement laisse une belle place au brillant violon de Vesko Eshkenazy, puis à deux mandolines. La lecture de Klaus Mäkelä est dansante et contagieuse. Au dernier mouvement, le compositeur s’amuse avec le public, créant plusieurs crescendi d’affilée qui n’aboutissent pas. Les musiciens posent des questions laissées sans réponse, des réponses ne réagissent à rien. Frustrant, déconcertant, mais très drôle ! Avant le crescendo puissant, lumineux et en apothéose. La salle se lève et applaudit à tout rompre.

 

 

Le Lac des Cygnes par Rudi van Dantzig

La même chose s’est produite au Nationale Opera & Ballet, où le public s’est levé après le Lac des Cygnes de Tchaïkovski. Amateur de production à l’ancienne, avec tutus, décors en toiles peintes et costumes historiques, cette version est pour vous ! Largement inspirée de la chorégraphie tutélaire de Marius Petipa et Lev Ivanov, celle de Rudi van Dantzig (1988) – presque aussi vénérable que La Bohème du Metropolitan Opera ! – convoque les danseuses, danseurs et les jeunes du Ballet Royal dans un monde qui rappelle la peinture hollandaise du XVIIe siècle. Décidément, ces Old Masters sont partout ! 

Pour faire simple, le beau prince Siegfried tombe amoureux d’Odette, enfermée par le sorcier Rothbart dans un corps de cygne blanc, au bord du lac. Croyant la retrouver lors d’un bal de cour, le prince lui tend sa bague de fiançailles, qu’elle rejette violemment, puisque c’est Odile, déguisée en cygne noir, qui agit sur ordre de son sorcier de père. Odette pardonne au prince mais ce dernier se noie en tentant de corriger Rothbart.

Le corps de ballet est absolument parfait pour cette variante tragique de l’argument, avec l’éblouissant Jan Spunda qui sait jouer un Prince complexe et torturé, très loin des postures parfois niaises qu’on peut croiser au ballet. Campant tout à tour les deux cygnes, Maia Makhateli alterne innocence fragile et séduction agile. Les jeunes épris dialoguent superbement, s’apprivoisent avec délicatesse et maladroite tendresse. Alchimie réussie ! Au troisième acte, le cygne noir se fera désirer, (pour)suivre pour finalement jeter à terre l’anneau de fiançailles, à la stupéfaction de tous. Véritable oiseau de mauvais augure, Van Rothbart est incarné par un Leo Hepler au charme charismatique et vénéneux, trésor de présence scénique. Tel Méphistophélès dans Faust, il manipule son monde, fait danser la foule – on pense à la ronde du Veau d’Or – et mène même le prince à l’archet dans le troisième acte, marquant le triomphe de ses plans machiavéliques. Si la reine et mère (Nadine Drouin) incarne un jeu altier mais un peu lisse, Nicolas Rapaic joue bien le tuteur Van Rasposen aux desseins contrariés.

Mais le meilleur second rôle est sans aucun doute Alexandre, l’ami du prince, qui l’accompagne et le soutient, dansé par l’aérien Joseph Massarelli. L’amitié forte s’installe dès le premier acte, après les scènes champêtres et dansantes qui rappellent celles de L’Orfeo de Monteverdi. Il a bien tenté d’avertir le prince au troisième acte, impuissant. Au dernier acte, quand Siegfried lâche un dernier soupir, c’est dans les bras de son ami. Difficile de ne pas y voir une célébration d’une forme d’amour, celui de la fidélité sans arrière-pensée, ni séduction. Il n’est pas inutile de rappeler que Tchaïkovski était homosexuel dans un XIXe siècle corseté. En fosse, le Dutch Ballet Orchestra est emmené par Fayçal Karoui, qui démarre en douceur le premier acte pour mieux libérer les forces au deuxième. Tout au long de la soirée (trois heures trente dont deux entractes), il maîtrise superbement les montées en tension dramatiques. Mention spéciale au premier hautbois solo, Juan Esteban Mendoza Bisogni, un trésor d’émotion contenue et continue. Au-delà des décors grandioses à l’ancienne, des costumes fringants, l’intérêt de cette production signée Rudi Van Dantzig (avec le concours de Toer van Schayk) réside dans les chorégraphies exigeantes et brillantes autant que le jeu d’acteur qui offrent une telle tonalité tragique que le public en sort sonné.

 

 

_________________________________

CRITIQUE, ballet et concert. AMSTERDAM, Nationale Opera & Ballet (31/10) / Concertgebouw (01/11). « Le Lac des Cygnes » de Tchaïkovsky par Rudi van Dantzig et la 7ème Symphonie de Mahler par Klaus Mäkelä. Crédit photo (c) droits réservés

 

 

image_pdfTélécharger (.pdf)
Derniers articles

CRITIQUE, opéra. VIENNE, Wiener Staatsoper, le 29 octobre 2026. VERDI : Otello. J. Kaufmann, N. Car, L. Salsi, B. Ódor, D. Sushkova… Adrian...

Octobre. Le mois des belles lunes terminait sa course céleste par-dessus les boucles vertes et grises du Danube. Vienne...

Découvrez d'autres articles similaires

- Espace publicitaire -spot_img