Après l’éblouissement de Nessun cielo è senza luce, dont nous avons salué hier dans ces mêmes colonnes la puissance évocatrice, le 37e Festival de Ravenne rempile avec une seconde Création Mondiale, tout aussi audacieuse et lumineuse : Il Santo Folle (d’après un épisode de vie de Saint François d’Assise, thème de la nouvelle édition de la manifestation italienne). Sous le plafond à caissons de la bien nommée Basilique San Francesco (datant du IXe siècle, quel écrin !), c’est un pan peu connu de la vie de St François qui était offerte à la connaissance du public.
Narrant un épisode de la vie du Saint, se déroulant sur les rives du Nil, et en l’occurrence la rencontre historique de St François avec le Sultan d’Egypte Al-Malik Al-Kamil, en 1219, durant la 5ème Croisade, Il Santo Folle nous plonge plus profondément encore dans l’intimité du Poverello – avec une leçon de tolérance et d’ouverture à l’autre (deux thèmes d’une brûlante actualité !…). Cette fois, la voix qui guide notre regard est celle de Jacopa de Settesoli – formidable et inoubliable Astra Lanz ! -, cette aristocrate romaine qui fut l’une des rares femmes à partager les dernières années du Saint. En narratrice au timbre angélique et habité, elle tisse le fil d’une existence vouée à la déraison divine, et sa présence scénique, à la fois sobre et bouleversante, confère à l’évocation une intense profondeur.
Le compositeur et chef d’orchestre Marcello Fera signe ici une partition à double visage qui est un pur régal pour l’oreille. À la tête du Conductus Ensemble et du Gruppo Vocale Heinrich Schütz, il oppose avec une intelligence folle deux univers musicaux que tout semble séparer. D’un côté, pour Ludovico del Pra en Sultan égyptien, une écriture envoûtante, très orientalisante – mélismes langoureux, percussions sourdes qui sentent le sable et les épices. De l’autre, pour Nicola Zambon en Saint François, une ligne vocale qui ose la modernité sérielle, mais teintée d’une répétition minimaliste qui n’est pas sans évoquer le meilleur de Philip Glass ou de John Adams. Et pourtant, quand ces deux mondes se frôlent, puis se répondent dans un premier duo d’une beauté désarmante, on comprend que Fera ne les oppose pas : il les fait dialoguer et le miracle a lieu.
Guido Barbieri signe une mise en scène tout en hauteur et en lumière, admirablement servie par les costumes de Manuela Monti et les éclairages de Marco Rabati. Il faut également évoquer les interventions de Marco Zanco, percutionniste et escrimeur. Physiquement à partir de son tambour, il ponctue le récit de Jacopa de rythmes sourds et archaïques, tandis que des vidéos projetées dans l’abside le montre en pleines joutes d’épée spectrales avec un autre comédien, comme si les démons et les croisades intérieures de St François prenaient corps dans le cliquetis des lames.
À l’issue de la représentation, le public, debout, a ovationné ces artistes qui osent toucher du doigt la folie sacrée. Il Santo Folle est donné chaque soir jusqu’au 9 juin, et l’on repart déjà avec la certitude que Ravenne, décidément, a trouvé dans la Création contemporaine une seconde nature. Deux incontestables réussites en une semaine : le festival italien vient d’offrir à ses fidèles deux étoiles filantes qu’on n’est pas près d’oublier !…
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CRITIQUE, théâtre musical. 37e FESTIVAL DE RAVENNE, Basilique San Francesco, le 06 juin 2026. Marcello FERA : « Il Santo folle » (Création Mondiale). Astra Lanz (comédienne), Nicolas Zambon (St François), Ludovico Del Pra (Le Sultan d’Egypte), Guido Barbieri (mise en scène), Marcello Ferra (direction musicale). Crédit photographique (c) Luca Concas







