lundi 2 novembre 2026

CRITIQUE, opéra. COLOGNE, Köln Oper, le 31 octobre 2026. R. STRAUSS : Der Rosenkavalier. M. Hinterdobler, B. Andrew, E. Benoît, M. Summer… Marie-Eve Signeyrole / Andrès Orozco-Estrada

A lire aussi
Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
image_pdfTélécharger (.pdf)

Après quatorze années d’un chantier titanesque et près d’1,5 milliard d’euros engloutis – soit environ le double du coût total de la construction de l’Opéra Bastille !… –, l’Opéra de Cologne a enfin rouvert ses portes. Pour ce retour tant attendu sur l’Offenbachplatz, il fallait un événement à la hauteur de l’attente : Le Chevalier à la rose de Richard Strauss. Et si la mise en scène de Marie-Ève Signeyrole déçoit, la soirée a offert des moments de pure magie musicale, portés par un plateau vocal de très bonne tenue et un chef particulièrement inspiré.

 
 

Ce chef, c’est le colombien Andrés Orozco-Estrada, nouveau directeur musical du Gürzenich-Orchester Köln, qui a su imposé sa vision. Loin de toute routine, il a fait briller la partition de Richard Strauss de mille feux. Sa lecture, d’une fraîcheur et d’une vitalité remarquables, a su capter aussi bien la légèreté viennoise que la profondeur mélancolique de l’œuvre. Les couleurs instrumentales, notamment celles des hautbois et des cors, ont jailli avec un éclat saisissant, et le fameux « contrepoint des nerfs » straussien a été rendu avec une clarté et une tension dramatique exemplaires. Sous sa baguette, l’orchestre colonais a déployé une palette d’une richesse infinie, passant de la douceur la plus caressante à une puissance sonore maîtrisée. Le prélude du troisième acte, en particulier, a témoigné d’une transparence et d’une poésie bouleversantes. Nul doute que la fosse de Cologne, retrouvée après tant d’années, a trouvé en Orozco-Estrada un interprète de premier ordre.

 

 

La distribution, d’une homogénéité rare, a permis à chaque rôle, même le plus petit, d’exister pleinement. Parmi les trios et duos légendaires de la partition, la Sophie d’Elsa Benoit a été un véritable éblouissement. La soprano française a incarné la jeune fille avec une pureté de timbre, une diction parfaite et une incarnation touchante, faisant de son « Présentation de la Rose » un moment de temps suspendu. Face à elle, la mezzo néo-zélandaise Bianca Andrew a campé un Octavian fougueux et androgyne, dont le timbre chaleureux et l’engagement scénique ont fait merveille. La Maréchale de Magdalena Hinterdobler a su rendre toute la noblesse et la mélancolie du personnage, avec une ligne de chant d’une grande élégance. 

De son coté, Martin Summer a assumé le Baron Ochs à la première avec un professionnalisme et une présence scénique remarquables. Sa voix profonde, encore jeune pour l’ampleur du rôle, promet de s’épanouir davantage. Intelligent dans son jeu, digne jusque dans la nudité exigée par la mise en scène, il a signé des débuts très réjouissant à Cologne. Autour d’eux, chaque artiste a contribué à la réussite musicale de la soirée ; ainsi de Christian Miedl qui a été un Herr von Faninal digne et bien chantant, tandis que Claudia Rohrbach a prêté sa voix à Marianne avec une précision impeccable. Le couple d’intrigants italiens a été brillamment défendu par Martin Koch en Valzacchi et Dalia Schaechter en Annina, dont les interventions ont été savoureuses. Lucas Singer a campé un Polizeikommissar plein d’autorité, tandis que Young Woo Kim a offert un Chanteur italien à la voix large et puissante.

 

 

Il faut hélas en venir au point noir de la soirée : la mise en scène de Marie-Ève Signeyrole. Si l’on peut saluer l’ambition et la volonté de ne pas se contenter d’une énième reconstitution historiciste, le résultat est un échec cuisant. La metteure en scène française eu l’idée de transposer l’action dans un studio de cinéma, transformant la Maréchale en réalisatrice d’un film sur sa propre vie, le Baron Ochs en producteur prédateur, et la remise de la rose en une cérémonie de prix.

Ce concept, qui se veut moderne et « méta », finit par étouffer l’émotion et par raconter une tout autre histoire que celle imaginée par Hofmannsthal. La multiplication des niveaux de lecture (réalité, film dans le film, jeu des acteurs) crée une confusion permanente et empêche toute identification aux personnages. Le spectateur ne sait plus qui parle, qui joue, ni même quel est l’enjeu de la scène. Pire, cette surcharge conceptuelle se fait au détriment de la musique : les moments les plus inspirés de la partition, comme le trio final, peinent à décoller, prisonniers d’un dispositif scénique qui les ignore superbement. La volonté de surligner la fluidité des genres et la prédation sexuelle, si elle part d’une intention louable, aboutit à une caricature qui appauvrit l’œuvre. Le Baron Ochs, privé de toute ambiguïté et de sa cocasserie, devient un simple agresseur, et la relation entre la Maréchale et Octavian, réduite à un jeu de rôles, perd toute sa chair et sa nostalgie. On sort de ce Chevalier à la rose avec le sentiment d’avoir assisté à un brillant concert mis en scène, plutôt qu’à une véritable soirée d’opéra où le théâtre et la musique ne font qu’un… Dommage !

 

 

_______________________________
CRITIQUE, opéra. COLOGNE, Köln Oper, le 31 octobre 2026. R. STRAUSS : Der Rosenkavalier. M. Hinterdobler, B. Andrew, E. Benoît, M. Summer… Marie-Eve Signeyrole / Andrès Orozco-Estrada. Crédit photo (c) droits réservés

 

 

image_pdfTélécharger (.pdf)
Derniers articles

ORCHESTRE PHILHARMONIQUE DE MONTE-CARLO. Ciné-concert : Les Temps modernes, 4 nov 2026. Franck Strobel, direction

Après les Lumières de la ville (1930), Charles Chaplin fait le tour du monde. A l’époque de la montée...

Découvrez d'autres articles similaires

- Espace publicitaire -spot_img