mercredi 17 avril 2024

CRITIQUE, opéra. MASSY, opéra de Massy, le 1er mars 2024. DANIEL D’ADAMO : UND (création mondiale. Gaëlle Méchaly, TM+ ; Laurent Cuniot, direction / Julie Delille, mise en scène.

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Incroyable spectacle qui captive d’autant plus qu’il est minimaliste. L’Opéra de Massy produit un opéra événement, fruit de la résidence de l’ensemble TM+, d’après la pièce de Howard Barker. Le livret qui en découle est mise en musique par Daniel D’Adamo. Comme une pythie enfoncée dans sa nuit, la cantatrice traverse la scène, à pas comptés ; son chant hypnotique et libérateur, réalisant une saisissante introspection cathartique…

 

 

UND, création mondiale à l’Opéra de Massy © Jihyé Jung

 

C’est une apparition évanescente et une incarnation millimétrée, une vision fantomatique et tout autant un manifeste criant, celui d’une silhouette qui sans discontinuité (performance inouïe exigée de la cantatrice, seule en scène) passe le temps du spectacle, de jardin à cour. Longtemps l’image effilochée de cette présence hurlant et murmurant sa vérité (et sa souffrance) restera dans la mémoire : « Und », la femme qui chante, exprime l’inexprimable, fait surgir des souvenirs enfouis ; explore comme une chamane dans un labyrinthe obscur, le parcours heurté, éprouvé, détruit de sa propre psyché : abandon, trahison, souffrance mais aussi résistance.
Visuellement, elle est couverte de tissus et de fourrure qui l’enveloppe jusqu’à la cacher (en début d’action) ; elle tire derrière elle, une montagne de vêtements informels : les oripeaux et les innombrables souvenirs d’une histoire dense et chargée… toute une existence sacrifiée ainsi concentrée.

Rien n’est épargné sur cette scène brûlante : une déclamation étrange où le français est énoncé comme une langue étrangère ; des râles d’agonie et de dévoration ; des rires nerveux et convulsifs ; une cloche puissante dont le gong jalonne l’avancée du parcours, le passage de chaque séquence dans ce tunnel qui semble la mener à la mort…

Et puis, aux trois-quart de ce cheminement funambulesque, surgit le miracle de ce qui peut se comprendre comme une résurrection : « Und » de victime névrotique devient l’actrice terrible, maîtresse d’une situation qui se présentait, insurmontable.
La performance que réalise Gaëlle Méchaly relève du tour de force : sureté, justesse, souffle, … sans temps mort, le chant se déroule du début à la fin sans aucune faille ; de syncopé au début, le chant gagne une souplesse, un legato de plus en plus affirmé, manifestation de ce qui est à l’œuvre. Son soprano est aussi puissant que clair, diamantin. Le médium est large et animal. Les aigus percent comme des poignards. Geste, attitude, la chanteuse est une superbe actrice dont la présence reste irradiante continûment. Sa trajectoire est bouleversante.

 

Création événement à l’Opéra de Massy

Und, l’opéra viscéral,
des ténèbres à la lumière

 

Le compositeur, l’interprète, le directeur musical au moment des saluts © classiquenews.tv

 

Dans la fosse, les instrumentistes de TM+ réalise une parure ténue, au début à peine audible, une infinité des cellules fugaces qui crépitent et disparaissent… alors que le public finit de s’installer dans la salle encore allumée. Puis, la matière sonore s’organise, suit et accompagne le rituel sur scène : cette lente progression a voce sola, jalonnée par les 12 statues de chiens blancs qui rythment cet espace crépusculaire et énigmatique.  L’écriture musicale, économe, précise, colorée (flûte, clarinette, saxophone…), répète une rythmique délicate (superbe tenue du violon) qui éclaire le cheminement intérieur de Und. Et le livre brut, incandescent aux spectateurs.

Qui d’entre eux est le plus terrible ? De la victime ou de son persécuteur ? De la tension cultivée entre un bourreau et sa proie, émerge en cours d’expérience, la volonté d’une femme qui résiste ; elle gémit, se révolte, pleure… au final, un miroir pyramide évoque la transformation, le retournement de la conscience. Und est celle qui a surmonté son destin ; le « nous » qui conclut l’épreuve, et qu’elle prononce à l’infini, révèle l’ouverture qui s’accomplit ; du je au nous. L’humanité de cette course à l’abime saisit.

L’opéra permet cette expérience cathartique, de la souffrance à la révélation. Cette « Und » contemporaine est la sœur des Elektra, de l’Impératrice (de la Femme sans ombre du même Richard Strauss)… toutes parviennent à vivre l’abolition du tragique qui est un enfermement. Pétrifiée et sacrifiée, l’héroïne évolue, se meut… pour renaître. Ce qui se produit pas à pas devant nous lors de cette incroyable création.  Courrez voir ce joyau contemporain, prouesse vocale et instrumentale autant qu’expérience théâtrale et psychologique inoubliable.

 

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CRITIQUE, opéra. Opéra de Massy, le 1er mars 2024. DANIEL D’ADAMO : UND, création mondiale. Gaëlle Méchaly, TM+ ; Laurent Cuniot, direction / Julie Delille, mise en scène.

 

LIRE aussi notre annonce / présentation de UND de Daniel D’ADAMO, création mondiale à l’Opéra de Massy : https://www.classiquenews.com/opera-de-massy-vendredi-1er-mars-2024-daniel-dadamo-und-creation-julie-delille-tm/
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