mardi 6 octobre 2026

CRITIQUE, concert. PORTO, Mosteiro de São Bento da Vitória, le 1er octobre 2026. BEETHOVEN / JANACEK / TOLSTOÏ. Quatuor Kairi, Mario Hossen (violon), Filipe Pinto-Ribeiro (piano)

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Le 1er octobre 2026, le Mosteiro de São Bento da Vitória, à Porto, rouvrait enfin ses portes après près d’un an de travaux de requalification, et c’est avec un programme d’une grande intelligence que ce joyau architectural a signé son retour à la vie. Sous la houlette de Filipe Pinto-Ribeiro, pianiste et directeur artistique du cycle MUSICAL-MENTE (lire notre chronique du 18 déc 2025 à ce sujet…), le public a été convié à une soirée où les frontières entre musique, littérature et émotion pure se sont dissoutes avec une grâce saisissante.

 

Le choix du lieu revêtait une forte portée symbolique. Avant sa fermeture pour travaux, le monastère portuan avait accueilli le cycle Musical-Mente, fondé par Filipe Pinto-Ribeiro en 2021. Cette réouverture ne célébrait donc pas seulement un patrimoine retrouvé ; elle redonnait vie à une mémoire musicale profondément ancrée dans ces murs. En quelques saisons seulement, Musical-Mente s’est affirmé comme l’un des projets les plus singuliers de la vie musicale portugaise. Son ambition est constante : faire dialoguer la musique avec d’autres formes de connaissance – neurosciences, mathématiques, physique, chimie, politique, poésie – afin d’ouvrir de nouvelles perspectives d’écoute. Cette sixième édition choisissait la littérature – et plus précisément : Tolstoï.

Le parcours imaginé par Filipe Pinto-Ribeiro renversait d’ailleurs le cours de l’histoire. En 1803, Beethoven compose la Sonate op. 47. En 1889, Tolstoï écrit La Sonate à Kreutzer, inspiré par cette œuvre. Puis, en 1923, Janáček compose son Premier Quatuor à cordes, qu’il intitule lui aussi La Sonate « Kreutzer », directement inspiré de la nouvelle de Tolstoï. Le concert invitait l’auditeur à parcourir ce chemin en sens inverse : partir de la littérature pour retrouver peu à peu sa source musicale. Rarement une programmation aura révélé avec autant d’intelligence les liens invisibles qui unissent les œuvres à travers le temps. Le cadre renforçait encore cette impression. Entièrement refermé sur lui-même, le cloître bénédictin, admirablement restauré, possède une beauté presque intemporelle. La pierre, la lumière doucement filtrée, le silence qui habite naturellement cet espace et son acoustique chaleureuse créaient un environnement idéal, où la musique semblait naître de l’architecture elle-même.

 

 

D’emblée, avec le quatuor de Janáček, l’atmosphère du monastère – ce lieu de silence et de recueillement – s’est chargée d’une tension sourde, presque palpable. Le Quatuor KAIRI, avec une cohésion et une intelligence dramatique remarquables, a su rendre toute la fièvre intérieure de cette partition où Janáček semble crier sa propre frustration amoureuse. On a rarement entendu une telle palette de couleurs dans cette œuvre : les pizzicati claquaient comme des reproches, les longs phrasés des cordes hautes se tordaient de douleur, et le finale, d’une violence contenue puis libérée, a laissé l’auditoire suspendu. Puis vint Beethoven, et avec lui, une autre forme de vertige. La Sonate « Kreutzer » est un monument de férocité et de lyrisme, et l’on pouvait légitimement s’interroger sur ce que deux interprètes – Mario Hossen au violon et Filipe Pinto-Ribeiro au piano – allaient bien pouvoir apporter de neuf à une partition mille fois gravée. Hossen, dont on connaît la réputation de virtuose – on le surnomme parfois le « Paganini bulgare », et son Guadagnini de 1749 a des accents qui confinent au surnaturel –, a déployé un jeu d’une richesse de timbre stupéfiante. Les doubles cordes du Presto final étaient d’une netteté qui forçait l’admiration, mais c’est dans les moments de repli, les Adagios  murmurés, qu’il a touché au cœur. Face à lui, Pinto-Ribeiro n’a pas été un simple accompagnateur : il a construit un dialogue d’égal à égal, ciselant chaque accent, chaque respiration, avec une science du rubato qui rappelle que ce pianiste est aussi un architecte du son. Leur entente n’était pas seulement technique, elle était organique : on sentait deux musiciens qui se connaissent, s’écoutent, et surtout se font confiance pour explorer les abîmes de cette musique.

 

 

Mais le vrai coup de génie de cette soirée résidait peut-être dans l’intervention des lectures. Les extraits de La Sonate à Kreutzer de Tolstoï, lus par Pedro Almendra et Pedro Frias, précédaient chacune des deux œuvres, et n’apparaissaient pas plaqués comme un simple habillage. Bien plus qu’un simple prélude littéraire, elles installaient la tension psychologique qui allait trouver ses prolongements musicaux chez Janáček puis Beethoven. La voix, parfois âpre, parfois brisée, de ces deux comédiens, donnait soudain un visage aux tourments que la musique de Janáček et de Beethoven laissait deviner. On comprenait alors toute la cohérence du projet : ces trois « Kreutzer » – celui de Beethoven, celui de Janáček, celui de Tolstoï – ne parlent que d’une seule chose, la jalousie, le désir, la destruction de l’amour. Et entendre ces textes dans ce monastère, lieu de foi et de renoncement, ajoutait une couche de trouble, presque de sacrilège, qui rendait l’expérience encore plus intense.

Il faut saluer le travail de Filipe Pinto-Ribeiro en tant que directeur artistique. Le cycle MUSICAL-MENTE, dont c’était la sixième édition, a pour vocation d’explorer les liens entre la musique et d’autres disciplines – ici la littérature – et cette soirée en est l’illustration la plus aboutie. On sent une curiosité intellectuelle, un désir de ne pas se contenter du concert traditionnel, mais de proposer une véritable expérience. Le public, venu nombreux pour cette réouverture, ne s’y est pas trompé : les applaudissements, longs et nourris, ont salué autant la performance des artistes que l’audace du programme.

Le Mosteiro de São Bento da Vitória a retrouvé une nouvelle jeunesse. Ses pierres, patiemment restaurées, ont vibré ce soir-là d’une manière qui laissera des traces. Nul doute que ce lieu, désormais rouvert, continuera d’accueillir des moments de cette intensité. Une résurrection, en somme…

 

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CRITIQUE, concert. PORTO, Mosteiro de São Bento da Vitória, le 1er octobre 2026. BEETHOVEN / JANACEK / TOLSTOÏ. Quatuor Kairi, Mario Hossen (violon), Filipe Pinto-Ribeiro (piano). Crédit photo (c) José Caldeira

 

 

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