dimanche 3 mars 2024

CRITIQUE, opéra. MILAN, Teatro alla Scala, le 3 novembre 2023. MONTEMEZZI : L’amore dei tre re. E. Stavinsky, R. Burdenko, G. Beruggi, C. Isotton… Alex Ollé /Pinchas Steinberg.

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Après soixante-dix ans d’absence le chef-d’œuvre d’Italo Montemezzi revient sur la scène du temple milanais. Une production exemplaire, casting impeccable et mise en scène d’une redoutable efficacité.

 

Créé à la scala de Milan il y a cent-dix ans, le 10 avril 1913, puis régulièrement repris jusqu’en mai 1953, L’amore de’ tre re était donc absent de son lieu de création depuis plus de soixante-dix ans. Œuvre inclassable, qui lorgne aussi bien du côté de Wagner (le duo d’amour de Tristan) que de Debussy par son symbolisme, et aussi de l’Ernani de Verdi par son quatuor amoureux. La musique réalise une sorte de synthèse de la tradition italienne du melodramma (dans le declamandode la ligne de chant, toujours attentif à la prosodie du tecte) et celle plus récente de l’opéra wagnérien (dans le caractère luxuriant du tissu orchestral et la présence de nombreux leitmotive).

 

Un retour très attendu et très réussi

© Teatro alla Scala/ Brescia e Amisano

 

L’intrigue, qui s’inspire d’un drame de Sam Benelli que le dramaturge a lui-même adapté en livret, tourne autour du vieux roi aveugle Archibaldo qui attend le retour de son fils Manfredo promis à la belle Fiora. Celle-ci est en réalité éprise d’Avito ; son attitude distante vis-à-vis de Manfredo revenu de la guerre confirme chez le vieux souverain – qui n’est pas non plus insensible aux charmes de la jeune femme – ses soupçons de trahison. Tout le second acte (clin d’œil à Tristan) est constitué par un long duo d’amour (qui anticipe celui de la Fiamma de Respighi, autre opéra décadent et symboliste postérieur d’une vingtaine d’années), acmé du drame qui voit l’arrivée du mari trompé, la tentative d’assassinat du roi et le meurtre par ce dernier de la jeune femme adultère. Le dernier acte, funèbre, montre le corps exposé de Fioria dont les lèvres ont été empoisonnées par le roi afin de découvrir l’identité de l’amant. Avito lui donne un dernier baiser et meurt après avoir révélé sa culpabilité et invité Manfredo à se venger. Ce dernier, magnanime, pardonne à sa femme ainsi qu’à Avito et donne à son tour un dernier baiser à son épouse morte. À son arrivée, le roi découvre son fils sans vie : son apparent triomphe se transforme en désespoir.

La lecture d’Àlex Ollé et de La Fura dels Baus rend assez bien l’atmosphère sombre et tragique de l’intrigue. Toute l’action se situe dans le château du roi, dans une vaste salle, sur une terrasse, puis dans la crypte. Les décors d’Alfons Flores (des centaines de chaînes faisant office de rideau, évoquent tour à tour les murs et les couloirs de la forteresse), magnifiés par les lumières de Marco Filibeck, et les costumes sobres mais fort suggestifs de Lluc Castells, rendent assez bien la dimension claustrophobique et labyrinthique de ce drame passionnel situé dans un Moyen-Âge réinventé du temps des Barbares, cher au XIXe siècle finissant. Le vide apparent de la scène (les accessoires sont peu nombreux : un grand lit au début de l’opéra, un tombeau recouvert de fleurs à la fin) renforce l’atmosphère étouffante du drame.

Dans le rôle écrasant du roi, la basse russe Evgeny Stavinsky possède un timbre sombre et sonore, d’une grande ductilité et autorité et une réelle présence scénique qui contraste avec ses mouvements limités par sa cécité. Le baryton, russe lui aussi, Roman Burdenko, campe avec brio le rôle de Manfredo ; son timbre, d’une belle assise et d’une grande amplitude, convainc parfaitement, notamment dans le registre aigu, toujours bien projeté. Son rival Avito est incarné par le ténor Giorgio Berrugi, à la voix chaude et cristalline, parfois en difficulté dans les notes aiguës, défaut compensé par une diction impeccable. La plus méritante cependant, est incontestablement la soprano Chiara Isotton dans le rôle de Fioria. Une voix d’une grande souplesse, à la fois sombre et d’une agilité stupéfiante, sensuelle et passionnée, dans les aigus émis avec une facilité déconcertante, comme dans les graves et le medium d’une belle amplitude sonore. Les autres rôles sont de belle tenue, le Flaminio lumineux de Giorgio Misseri, la voix éclatante et pure d’Andrea Tanzillo, sans défaut les brèves interventions de Cecilia Menegatti (un jeune enfant), Lucia Spruzzola (une jeune fille), Daniela Salvo (une vieille) et Fan Zhou (une servante), tandis que les chœurs, qui interviennent de manière incisive dans le dernier acte, sont dirigés avec assurance par Alberto Malazzi.

Dans la fosse, Pinchas Steinberg (qui remplace Michele Mariotti), connaît bien l’œuvre qu’il a dirigée à plusieurs reprises. Sa direction est à la fois précise et pleine d’entrain, respectant la dimension à la fois austère et érotique de la partition, oscillant avec brio entre tension contenue et lyrisme voluptueux.

 

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Compte-rendu. Milan, Théâtre de la Scala, Montemezzi, L’amore dei tre re, 3 novembre 2023. Evgeny Stavinsky (Arcibaldo), Roman Burdenko (Manfredo), Giorgio Berrugi (Avito), Giorgio Misseri (Flaminio), Andrea Tanzillo (Un giovanetto), Cecilia Menegatti (Un fanciullo), Chiara Isotton (Fiora), Fan Zhou (Ancella), Silvia Spruzzola (Una giovanetta), Daniela Salvo (Una vecchia), Àlex Ollé / La Fura dels Baus (mise en scène), Alfons Flores (décors), Lluc Castells (costumes), Marco Filibeck (lumières), Orchestre et chœur du théâtre de la Scala, Pinchas Steinberg (Direction). Photos : © Teatro alla Scala/ Brescia e Amisano

 

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