CRITIQUE, opéra. METZ, Opéra-Théâtre, le 6 juin 2024. M. DE FALLA : L’Amour sorcier / La Vida breve. N. Goldman, V. Kamenica, J. L. Ballestra… Paul-Emile Fourny /José Miguel Pérez-Sierra.

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Jean-François Lattarico
Jean-François Lattarico
Professeur de littérature et civilisation italiennes à l’Université Lyon 3 Jean Moulin. Spécialiste de littérature, de rhétorique et de l’opéra des 17 e et 18 e siècles. Il a publié de Busenello l’édition de ses livrets, Delle ore ociose/Les fruits de l’oisiveté (Paris, Garnier, 2016), et plus récemment un ouvrage sur les animaux à l’opéra (Le chant des bêtes. Essai sur l’animalité à l’opéra, Paris, Garnier, 2019), ainsi qu’une épopée héroïco-comique, La Pangolinéide ou les métamorphoses de Covid (Paris, Van Dieren Editeur, 2020. Il prépare actuellement un ouvrage sur l’opéra vénitien.

 

C’est une atmosphère empreinte de magie et de superstition qui imprègne les deux ouvrages de Manuel de Falla, composées à dix ans de distance, mais réunies par une même mythologie andalouse d’une grande force expressive. Le ballet-pantomime L’Amour sorcier, postérieur à l’opéra est chorégraphié avec épure par Gilles Schamber qui sait magnifiquement exalter la puissance du désir – à savoir « l’immuable attraction qui rapproche les corps » – qui émane de la partition. Sur scène, dans un décor sobre qui servira à La Vida breve, sept danseurs vêtus de bleu indigo et sept danseuses en rouge grenat – superbes costumes de Dominique Louis – magnifient l’indifférenciation des corps et des sexes en faisant fi d’une narration prétexte à un flamboyant déploiement de gestes expressionnistes d’une grande force et d’une grande originalité. Tous excellents, les danseurs servent d’écrin à la voix envoûtante et sensuelle de Patricia Illera, dont les interventions sont autant de stases éloquentes, servant de contrepoint à l’éloquence du geste, efficace même dans les quelques interventions silencieuses. La musique habille et déshabille les corps, intervertit les costumes, magnifiés par les lumières inventives de Patrick Méeüs, avant de culminer dans le tourbillonnement fascinant de la célèbre danse du feu. La direction de José Miguel Pérez-Sierra rend justice à cette partition foisonnante et roborative, même si on eût aimé, ça et là, plus de mordant et de fureur contenue.

 

 

Pour La Vida breve, la scénographie déploie décors (de Emmanuelle Favre) et costumes (de Giovanna Fiorentini) à l’esthétique naturaliste, avec une fontaine centrale surmontée d’une gigantesque Vierge éplorée en azulejo, sans pour autant tomber dans le cliché facile d’une Espagne folklorique, cantonnée à la musique, encore que celle-ci parvient à s’en détacher habilement à travers une orchestration complexe et raffinée. La mise en scène de Paul-Émile Fourny combine une lecture linéaire et fidèle aux indications du livret, et une attention constante aux effets elliptiques de la partition. L’opéra de de Falla échappe ainsi aux poncifs du drame vériste auquel on l’a trop souvent injustement réduit. Si les éléments traditionnels ne sont pas absents (peignes, mantilles, castagnettes, costumes de flamenco…), l’image vériste est subsumée par une construction elliptique et poétique, symboliste aussi (à l’image de l’oiseau mort au début du premier acte, métaphore du mal d’amour), qui fait toute la force et l’originalité de l’œuvre.

Dans le rôle de Salud, Na’ama Goldman impressionne par un timbre charnu, puissamment expressif et excellemment projeté, presque crié, mais toujours d’une grande justesse et précision qui nous vaut une séguedille d’anthologie. Vikena Kamenica campe une magistrale grand-mère, à la fois sensible et résignée, à la présence scénique confondante de vérité ; son timbre d’airain, à la fois rond et guttural, envahit littéralement la scène de sa plénitude de mater dolorosa. Si le Paco de Jean-Michel Richer est légèrement en retrait (on le ressent en particulier dans son duo avec Salud), ces quelques réserves vocales sont largement compensées par le jeu d’acteur idoine qui rend justice à la pusillanimité du personnage. L’expérimenté Jean-Luc Ballestra prête sa belle voix solide à l’oncle (El Tio Sarvaor) et convainc pleinement par la palette expressive qu’il parvient à déployer. On retrouve Patricia Illera en Carmela, que doit épouser Paco, au timbre toujours aussi efficace et prometteur. La voix de la forge, puis la voix lointaine trouvent en Tadeusz Szczeblewski un magnifique interprète du poids de la fatalité que son chant évoque en chacune de ses interventions. Enfin, la cantaora de Laura Gallego Cabezas ne pouvait trouver meilleure incarnation, d’une justesse et d’une authenticité incomparables. Mention spéciale pour les chœurs excellemment préparés par Nathalie Marmeuse : précision d’entomologiste et diction impeccable ne sont pas les moindre de leurs qualités. Dans la fosse, le chef espagnol José Miguel Pérez-Sierra, récent nouveau directeur du théâtre madrilène de la Zarzuela, retrouve davantage ses marques que pour le ballet et nous offre une direction brûlante et passionnée, habile à gérer les contrastes, jusqu’aux ultimes accords tragiques et abrupts sur lesquels s’achève cette partition de bout en bout exaltante.

 

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CRITIQUE, opéra. METZ, rendu, OPERA. METZ, opéra, le 6 juin 2024. M. DE FALLA : L’Amour sorcier / La Vida breve. Patricia Illera (Mezzo-soprano), Valerian Antoine, Timothée Bouloy, Charlotte Cox, Graham Erhardt-Kotowich, Lore Jehin, Élisa Lons, Aurélien Magnan, Clément Malcuzk, Victoira Pesce, Anik Román de Miguel, Johanne Sauzade, Lucas Schneider (danseurs), Ballet de l’Opéra-Théâtre de l’Eurométropole de Metz, Gilles Schamber (chorégraphie), Dominique Louis (costumes), Patrick Méeüs (lumières) ; La vida breve : Na’ama Goldman (Salud), Vikena Kamenica (La Abuela), Patricia Illera (Carmela), Jean-Michel Richer (Paco), Jean-luc Ballestra (El Tio Sarvaor), Jérémy Weiss (Manuel), Tadeusz Szczeblewski (Une voix dans la forge/Une voix lointaine), Laura Gallego Cabezas (La Cantaora), Sylvain Courtney (Le guitariste), Ronan Meyblum (Un vendeur), Aurore Weiss, Françoise Folschweiller-Loy, Aline Le Fourkié (Trois vendeuses), Esther Lazslo (La petite fille), Paul-Émile Fourny (Mise en scène), Alvaro Siddharta (Assistant à la mise en scène), Emmabuelle Favre (Décors), Giovanna Fiorentini (Costumes), Patrick Méeüs (Lumières), Lorena Coppola (Chorégraphie), Oksana Pavolva (Chef de chant), Chœur de l’Opéra-Théâtre de l’Eurométropole de Metz, Nathalie Marmeuse (Cheffe de chœur), Orchestre national de Metz Grand Est, José Miguel Pérez-Sierra (direction).

 

 

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