COMPTE-RENDU, critique, opéra. METZ, Opéra, le 16 juin 2019. BIZET : Carmen. J M Pérez-Sierra / P-E Fourny

bizet-jeune-compositeurCOMPTE-RENDU, critique, opéra. METZ, Opéra, le 16 juin 2019, Carmen (Bizet) / José Miguel Pérez-Sierra – Paul-Emile Fourny. D’une vie dramatique intense, c’est la version opéra-comique qui nous est offerte, privée des dialogues comme des amputations de Guiraud. Cette nouvelle Carmen a fait l’objet d’une réécriture dramatique, assortie de quelques modifications qui affectent surtout les passages parlés. Nous sommes transportés dans les années 50, avec une transposition des fonctions qui n’altère ni la psychologie des personnages, ni les ressorts du drame. Paul-Emile Fourny nous offre un début en forme de polar, qui éclaire l’ouvrage d’un jour nouveau.

 

 

La Carmen d’un chef

 

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Carmen est habilleuse d’un théâtre, où l’on joue Carmen. Don José est inspecteur de police. Le flash-back du début surprend, au premier abord. Mais on intègre vite ce dépaysement singulier, pour l’oublier ensuite. Les dialogues modifiés ou ajoutés sont savoureux et nous valent des moments de beau théâtre, où le sourire comme l’émotion ont leur place. Ainsi, lorsque Lilas Pastia commence à dire « je suis le Ténébreux… » (sonnet de Nerval) on est partagé entre étonnement et admiration.

La production sera reprise pour la fin d’année à Jesi (dans les Marches), puis à Massy, Reims, Avignon et Clermont-Ferrand. Pour autant, la nécessité d’adapter les décors à tant de cadres scéniques ne se ressent pas : Simples, valorisées par des lumières de bon goût, les différentes scènes s’enchaînent pour nous ménager de beaux tableaux, avec une économie de moyens. Le défilé, de l’acte IV, animé par les choristes et leurs masques, prend ici une vie singulière : le regard mobile de tous, ou d’un groupe, suffit à renouveler l’intérêt de cette page spectaculaire. Le dénouement « C’est toi ? C’est moi », concis, sobre, revêt ici toute sa puissance dramatique, l’émotion est au rendez-vous.

Carmen est une heureuse découverte. Bien qu’elle l’ait chantée à Prague, Mireille Lebel, jeune mezzo canadienne, n’est apparue que ponctuellement en France, particulièrement à Metz où l’on se souvient de sa Charlotte, de Werther. Avec la plus large palette expressive, elle nous vaut une belle Carmen. La voix est sonore, timbrée, égale jusque dans les registres extrêmes. Le jeu dramatique est abouti. Le chant de Sébastien Guèze, Don José, peut être séduisant, lyrique, lorsqu’il ne force pas son émission. On regrette que la voix s’engorge fréquemment, y compris dans les moments où une puissante projection ne s’impose pas (« Ma mère, je la vois… »). L’aisance devrait venir, c’était la première, avec la concentration afférente. Gabrielle Philiponet est familière de Micaëla, qu’elle chantait il y a peu à l’Opéra Bastille. Une belle voix, dont on regrette que la séduction soit parfois altérée par un vibrato large et une projection appuyée. Des autres solistes, aucun ne démérite. Benjamin Mayenobe, baryton puissant, a l’autorité requise pour imposer son remarquable Moralès, aux aigus bien projetés. Il en va de même pour le Zuniga de Jean-François Setti, imposant, et l’Escamillo de Régis Mengus. Les diablesses, complices de Carmen, Frasquita (Capucine Daumas) et Mercédès (Cécile Dumas) sont savoureuses tant par leur chant parfaitement accordé que par leurs qualités de comédiennes. Les ensembles et les chœurs emportent l’adhésion, vifs, clairs, sonores et intelligibles y compris dans des tempi rapides.

 

 

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Le geste ample, démonstratif, de José Miguel Pérez-Sierra lui vaut un engagement collectif où l’Orchestre national de Metz se distingue par des qualités peu communes. Précis, à la plus large dynamique, chacun écoutant l’autre, avec de superbes phrasés, des couleurs idéales, dans un discours construit, qui s’accorde au chant et au drame, cette formation donnerait bien des leçons à des ensembles prestigieux. Sous la baguette de ce chef (qui aborde Carmen pour la première fois), les entractes, particulièrement les deux derniers, sont magnifiés, aux tempi justes, avec toute la caractérisation attendue. Enfin, les talents de Bizet symphoniste, avec ses rythmes, ses couleurs, son élégance et sa force, sont servis magistralement.

 

 

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COMPTE-RENDU, critique, opĂ©ra. METZ, OpĂ©ra, le 16 juin 2019, Carmen (Bizet) / JosĂ© Miguel PĂ©rez-Sierra – Paul-Emile Fourny / Illustrations : © Luc Bertau – OpĂ©ra-Théâtre de Metz MĂ©tropole

Compte-rendu, opéra. Tours, Grand théâtre, Mars 2015 : Puccini : Il Trittico. Jean-Yves Ossonce, direction. Pierre-Emile Fourny, mise en scène.

Le chef Jean-Yves Ossonce – directeur des lieux-,  retrouve Paul Emile Fourny après un RomĂ©o et Juliette dĂ©jĂ  convaincant. L’inspiration du metteur en scène (et directeur de l’OpĂ©ra de Metz), redouble mĂŞme de pertinence dans ce triptyque  (Il Trittico) oĂą l’efficacitĂ© théâtrale prolonge Verdi pour atteindre un impact rare, d’un esthĂ©tisme… cinĂ©matographique. Le choix du metteur en scène s’est portĂ© sur le jeu d’acteurs (impeccable de bout en bout), laissant la place aux protagonistes de la nouvelle production (crĂ©Ă©e en SlovĂ©nie jusqu’alors inĂ©dite en France).

Quai de Seine, cloĂ®tre des recluses, maison familiale… : chaque univers du Trittico est scrupuleusement respectĂ©, rehaussĂ© mĂŞme par l’intelligence du propos visuel ; la leçon de Puccini, deux tragĂ©dies prĂ©alables, une comĂ©die fine, rossinienne et verdienne, est restituĂ©e dans tout sa force et son dĂ©lire poĂ©tique. Un tel jeu des contrastes est un terrible dĂ©fi pour les metteurs en scène (et aussi les chefs) : dans son dĂ©roulement, la soirĂ©e est riche en dĂ©couvertes et satisfactions.

C’est d’abord, le jeu exceptionnellement fluide et nuancĂ© du baryton Tassis Christoyannis (applaudi auparavant pour un Don Giovanni impeccable et mordant) : sombre Michele dans Il Tabbaro (Ă  l’issue sauvage et barbare : Paul-Emile Fourny reprend le premier canevas de Puccini, celui des deux morts finales): tout en regards millimĂ©trĂ©s, en gestes et postures naturels, le chanteur se montre un formidable acteur qui sait aussi exprimer les failles non dites du patron de Luigi : un ĂŞtre dĂ©chirĂ© que la perte de l’amour de sa femme (et de leur enfant) a prĂ©cipitĂ© dans l’amertume haineuse, silencieuse et… meurtrière.
Quel contraste avec son dĂ©lire burlesque et lui aussi parfaitement mesurĂ©, d’une finesse rare, pour Gianni Schicchi : son intelligence lumineuse et positive contraste avec le profil Ă©triquĂ© et gris de la famille du dĂ©funt ; les sketches s’amoncellent sur la scène sans pourtant encombrer la finalitĂ© et l’enjeu de chaque situation, et fidèle Ă  son fil rouge qui est l’eau, d’Ĺ“uvre en Ĺ“uvre, Paul-Emile Fourny fait traverser des eaux d’Ă©gout aux personnages qui viennent visiter le mort et ses hĂ©ritiers… eaux boueuses et sales pour une famille de sacrĂ© filous âpres au gain. La cohĂ©rence de chaque rĂ´le est formidable ; elle offre une leçon de pĂ©tillance et de saine comĂ©die. C’est drĂ´le et lĂ©ger, mais aussi outrageusement juste et profond. La dernière rĂ©plique (parlĂ©e) de Gianni, Ă  l’adresse du public, n’en gagne que plus de pertinence.

 

 

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Dans le volet central, le plus bouleversant, Suor Angelica, le soprano tendre et intense de Vannina Santoni Ă©blouit la scène par sa prĂ©sence simple, elle aussi d’une absolue justesse d’intonation. Femme condamnĂ©e par sa famille au cloĂ®tre, AngĂ©lique doit renoncer Ă  tout et finit suicidaire après avoir appris que son garçon Ă©tait mort depuis… 2 ans. Celle Ă  qui tout fut exigĂ© jusqu’au sacrifice de sa propre vie, exulte ici avec une intensitĂ© contenue, un feu Ă©motionnel qui va crescendo jusqu’Ă  la mort. Le style, l’Ă©conomie, la concentration de Vannina Santoni nous hantent encore par leur exactitude, et aussi une grande humilitĂ© qui est toujours le propre des grands interprètes.

Courrez voir et applaudir ce Triptyque nouveau Ă  l’OpĂ©ra de Tours, d’autant qu’en chef lyrique aguerri, Jean-Yves Ossonce apporte le soutien et l’enveloppe instrumentale idĂ©ale aux chanteurs : travail d’orfèvre lĂ  encore oĂą outre les somptueux climats symphoniques, – parisien au bord de la Seine dans Il Tabbaro, de l’enfermement ultime pour Suor Angelica-, le chef construit le dernier volet tel une comĂ©die chantante, vrai théâtre musical qui grâce au dĂ©licat Ă©quilibre voix / orchestre rĂ©ussit totalement cette dĂ©clamation libre et articulĂ©e dont Puccini a rĂŞvĂ© : une farce lĂ©gère et subtile sertie comme un gemme linguistique. OĂą l’on rit souvent, oĂą l’on est touchĂ© surtout. Superbe production. Encore une date, le 17 mars Ă  20h.