Dans le cadre de la saison baroque de l’Auditorium-Orchestre de Lyon, Les Arts florissants reprennent deux courts opéras de Marc-Antoine Charpentier, déjà donnés cet été dans les jardins de William Christie à Thiré. La beauté des timbres des Solistes du Jardin des voix, l’élégance de la mise en scène et l’excellence de l’interprétation vocale et instrumentale traduisent la totale réussite de ce spectacle chorégraphié.
L’ample salle de l’auditorium n’a évidemment pas le charme des jardins vendéens de William Christie, mais l’excellente acoustique de la salle permet aux plus de deux mille spectateurs (salle comble ce soir-là) d’apprécier au mieux ces deux petits chefs-d’œuvre de Marc-Antoine Charpentier composés pour Marie de Lorraine, duchesse de Guise. Le premier, Les Arts florissans, qui a donné son nom à l’ensemble baroque, est une « idylle en musique » qui met en scène les Beaux-Arts répondant à l’invitation de la Musique pour célébrer le Roi-Soleil, et rappeler aux guerriers la nécessité de l’harmonie, mise à mal par la Discorde qui finit par être vaincue par la Paix, signalant ainsi l’avènement d’un âge d’or perpétuel. La Descente d’Orphée aux Enfers, dernier petit opéra composé pour la duchesse de Guise, est un peu le Combat de Tancrède de Charpentier : la densité dramatique le dispute à la variété des formules musicales déployées dans deux sections distinctes, pastorale et infernale, durant moins d’une heure. Si la source en est probablement les Métamorphoses d’Ovide, l’auteur anonyme du livret a pu s’inspirer de la tragédie de François de Chapoton, La descente d’Orphée aux Enfers, qui connut un vif succès en 1639, puis repris en 1647 et en 1662.
L’originalité de ces deux spectacles est qu’ils ont été intégralement chorégraphiés par Martin Chaix, avec une fluidité, une homogénéité époustouflante, magnifiée par l’élégance de la mise en scène de Marie Lambert-Le Bihan et Stéphane Facco. Ainsi, les quatre danseurs (Noémie Larchevêque, Claire Graham, Andrea Scarfi et Tom Godefroid) se fondent avec agilité aux chanteurs qui à leur tour se mettent à danser dans une totale et parfaite harmonie, réglée avec la précision entomologique d’un métronome. Costumes sobres et modernes, accessoires limités et efficaces (le drap blanc qui servira de linceul à Eurydice et de théâtre d’ombres), détails sur les costumes qui permettent de deviner à quel art on a affaire dans le premier opéra (la clé de sol sur le costume de la Musique par exemple), ou encore les cordes rouges fouettées pour symboliser le Styx, au moment où Orphée tente de le traverser.
La distribution est issue de la 12e édition du Jardin des Voix, et on peut dire une fois de plus qu’il s’agit d’un excellent cru, cornaqué par Paul Agnew, Emmanuelle de Negri et Florian Carré. Richard Pittsinger est un extraordinaire Orphée, dont le timbre, d’une clarté vibrante, aux mille nuances, est magnifiquement projeté : assurément l’un des grands haute-contre de demain. Dans le même registre, Bastien Rimondi ne démérite pas, bien au contraire, qui assure avec brio et panache le double rôle de la Peinture et d’Ixion. Camille Chopin est une excellente Musique, dans Les Arts florissans et une touchante Eurydice dans la Descente d’Orphée. Une voix chaude, ronde, homogène, à la diction sans faille témoigne déjà d’un grand professionnalisme. Sarah Fleiss, autre « dessus » remarquable, campe une Poésie très convaincante, puis une Proserpine d’un naturel confondant, qui trouvent les mots et les justes affects pour convaincre l’impassible Pluton, incarné par le timbre caverneux de la basse Kevin Arboleda-Oquendo, en tous points exemplaire (également remarquable Guerrier dans Les Arts florissans). On soulignera encore l’excellence de la soprano croate Josipa Billić, dans la Paix et dans Daphné, qui impressionne par son ambitus vocal et la générosité alliciante de son timbre. Tanaquil Ollivier est une Œnone pleinement convaincante ; si la voix est encore légère, elle est pleinement assurée, fort bien projetée et séduit par une diction impeccable, une réelle et généreuse présence scénique et un timbre fruité qui ne demande qu’à s’épanouir. Sydney Frodsham, souffrant à Thiré, donne ici pleinement la mesure de son talent, en incarnant avec conviction l’Architecture et la nymphe Aréthuse qu’elle fait vibrer de sa chaude voix de bas-dessus. Enfin, la basse-taille Olivier Bergeron, dans le triple rôle de la discorde, d’Apollon et de Titye, parvient à se différencier efficacement par un jeu d’acteur agile et varié.
Depuis son clavecin, William Christie dirige avec discrétion et un sens théâtral redoutable une formation réduite de son ensemble (à peine plus étoffé pour la Descente d’Orphée), prouvant une fois de plus que le dialogue des instruments et des voix n’est que la rencontre de deux éloquences.
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CRITIQUE, opéra. LYON, Auditorium, le 23 février 2026. M. A. CHARPENTIER : Les Arts florissans / La Descente d’Orphée aux Enfers. R. Pittsinger, C. Chopin, A. Varga-Tóth, T. Ollivier, S. Fleiss, B. Rimondi, K. Arboleda-Oquendo… Marie Lambert-Le Bihan, Stéphane Facco / William Christie. Crédit photographique (c) Droits réservés





