dimanche 27 septembre 2026

CRITIQUE, opéra. DIJON, Opéra, le 5 nov 2025. MASCAGNI : Cavalleria Rusticana / LEONCAVALLO : I Pagliacci. Tadeusz Szlenkier (Turiddu, Paillasse)… Silvia Paoli / Débora Waldman

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Déjà critiquée lors de son escale Montpelliéraine, mais avec une toute autre distribution [3 et 5 oct derniers, lire la critique d’Emmanuel Andrieu], la mise en scène de Cavalleria Rusticana et Pagliacci par Silvia Paoli surprend, parfois déconcerte, tout en réussissant certains passages scéniques. On se souvient de sa Tosca à la fois forte et épurée, objet d’une tournée retentissante et acclamée [à juste titre]. Son sens de la progression dramatique qui s’appuie sur la création de tableaux collectifs, d’autant plus spectaculaires qu’ils se composent progressivement sous nos yeux, à la façon d’une machinerie à vue, avait légitimement convaincu ; ainsi dans Tosca : la fin en particulier du premier acte, dans l’église Sant’Andrea della Valle rassemblant peu à peu les éléments constitutifs d’un immense retable baroque sur le thème de la Crucifixion… image d’autant plus pertinente alors qu’elle évoque toutes les valeurs chrétiennes que l’infect Scarpia détourne impunément sous un masque pieux…

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photos : Cavalleria rusticana et Pagliacci à l’Opéra de Dijon © Mirco Magliocca

 

 

 

 

 

Vérisme superlatif à l’Opéra de Dijon

En novembre 2025, les spectateurs dijonais retrouvent ces mêmes composantes. Ce soir, même composition très juste quand pour le choeur pascal célébrant la Résurrection du Christ, la vieille sdf entourée des danseurs, se change en Madone de la Piétà…
Mais avec un bémol qui atténue de notre point de vue, l’impact du dispositif visuel global : l’accumulation des scénettes annexes qui finissent par polluer l’action principale ; ce qui dans l’esthétique vériste reste un non sens ; le théâtre réaliste voire brutal et même sauvage [dans le cas de Pagliacci] frappe de principe par sa concision et sa tension qui découlent d’une action aussi resserrée que… décantée ; les duos s’y enchaînent dans un rythme de plus en plus soutenu, exacerbant les passions des protagonistes. Sans dilution, sans contrechamps, s’il n’était les chœurs qui jalonnent avec raison un parcours de plus en plus tendu.

 

Pietà : Allégorie vivante dans Cavalleria Rusticana

 

Ne prenons que la fin sanguinaire et hautement dramatique de Pagliacci : l’assassinat de Nedda par Canio perd toute sa violence barbare à cause des gesticulations parasites des 6 danseurs comiques qui perturbent la lisibilité de l’action centrale (qui elle, n’a rien de comique). Non pas que leur pantomime soit hors sujet [au contraire, les comédiens Canio, Tonio, Nedda parodient eux-mêmes avec outrance, une scène théâtrale – d’adultère, 1001 fois vue sur les planches…] ; mais ce ballet décalé, déployé, est mal dosé, surtout à ce moment crucial. En outre qu’on nous explique le sens du grillage qui clôt depuis le début, l’espace scénique et dont les barres verticales gênent constamment la visibilité des spectateurs, en particulier dans le tableau collectif qui recompose un splendide cortège religieux pour l’Assomption… Là encore rendu illisible par des éléments décoratifs. Dommage.

 

 

 

 

Fosse éruptive et poétique
Ténor bouleversant,
Débora Waldman et Tadeusz Szlenkier,
champions d’une production incandescente

 

Couple sulfureux, tragique :
Galina Cheplakova (Nedda) et Tadeusz Szlenkier (Canio), Pagliacci.

 

 

Heureusement le relief expressif des chanteurs comme le geste souverain de la cheffe Débora Waldman, produisent un véritable miracle sonore. La puissance poétique a jailli dans tout son éclat chez Mascagni et surtout chez Leoncavallo – la tenue de l’Orchestre Dijon Bourgogne atteignant un superlatif lyrique et expressif dans la 2ème partie [Pagliacci].

Outre le flux orchestral, souple, détaillé, subtilement caractérisé pour chaque séquence, d’un ouvrage à l’autre – conférant la cohérence de la soirée de Mascagni à Leoncavallo (et par là même, soulignant les filiations évidentes entre les deux drames de 1890 puis 1892), Débora Waldman renouvelle la réussite de sa Tosca précédente in loco. Sa direction comprend et approfondit l’urgence intérieure de chaque partition, y compris pour les scènes collectives surtout chorales.
Ces chœurs d’ailleurs très habilement intégrés (superbement réalisés par le Choeur de l’Opéra de Dijon), détendent le fil de l’intrigue, tout en réintégrant le jeu des protagonistes dans un contexte historié et dans l’arrière plan … qui est chrétien, en particulier chez Mascagni, (au temps de Pâques) comme le rappelle Silvia Paoli en plaçant en fond de scène et en grandes lettres éclairées, la phrase italienne :  » Averti que Dio ti vede  » / Dieu t’a vu. …. Allusion à la responsabilité coupable que porte Turiddu, habité jusqu’au bout, par sa dette envers celle qui l’a aimé (Santuzza), qu’il n’aime plus, mais dont le sort est lié définitivement au sien (et de quelle façon)…

 

 

Ainsi observé par Dieu, si Turiddu doute, attiré par la sulfureuse Lola (impeccable Valentine Lemercier), il n’en reste pas moins loyal et d’une force morale à la fois digne, impuissante, douloureuse, fidèle en tout point au lien qui l’attache à Santuzza (puissante Anaïk Morel). A contario celle-ci n’est que rage et pulsion, dévorée par le soupçon et le poison de la jalousie … qui la mènent à la dénonciation la plus ignoble. Les deux profils tout en s’opposant, soulignent dans chaque confrontation, la personnalité captivante de cet amant moral. La direction musicale ce soir, superlative, éclaire et révèle toutes les nuances psychologiques du personnage, tous les enjeux que sa relation avec Santa suscite – du grand art qui se montre à la hauteur de la nouvelle originelle de Giovanni Verga.

 

 

Anthologique, le ténor Tadeusz Szlenkier
incarne Turiddu puis Canio,
en en révélant pour chacun,
chaque nuance émotionnelle
de leur destin tragique…

 

 

Clown terrifiant et détruit, Tadeusz Szlenkier, est un inoubliable Canio (Pagliacci)

 

 

 

Palmes d’honneurs au ténor polonais Tadeusz Szlenkier déja remarqué dans ce même rôle (et dans ce même marathon vocal),… à Saint-Étienne dans une mise en scène remarquable signée Nicola Berloffa [février 2025], le ténorissimo savait incarner dans la même soirée, et Turiddu et Canio. Remarquable performance pour ne pas dire exploit mémorable, dans un tel style et avec cette constance impériale. Anthologique, le ténor éclaire toute la vérité trouble des deux caractères : Turiddu, réfléchi et défait / Canio, sauvage et vengeur.
Deux êtres droits dans leur blessure, intenses, foudroyés : chez Mascagni, déjà abandonné à la mort [d’où ce baiser d’adieu qu’il réclame à sa mère (très crédible Svetlana Lifar) : l’air solo de Turiddu est le plus déchirant de la soirée, à cet instant de l’action justement (photo ci-dessous).

 

 

 

 

 

A l’inverse, sauvage et criminel, violent et impulsif mais aussi trahi par celle qui n’a pas su répondre à son idéal amoureux : Canio s’inscrit dans l’action la plus violente ; tout l’intérêt du personnage, sa complexité qui ne se réduit pas à la seule violence d’un fou enragé, se révèlent ce soir ; dans le chant aussi puissant, juste, que subtil de Tadeusz Szlenkier, dont la noirceur insondable ne demandait qu’à se révéler, comme la si bien compris le démoniaque Tonio (hallucinant Aleksei Isaev, sorte de Iago tapi dans l’ombre, lui aussi dévoré par la jalousie, frustré de ne pouvoir posséder la même Nedda… Le baryton basse faisait dans l’opéra précédent (Cavalleria Rusticana), un Alfio mafieux, très à propos).

L’incarnation de Tadeusz Szlenkier est d’autant plus bouleversante [autant qu’ à Saint-Étienne et davantage probablement] que l’Orchestre Dijon Bourgogne dirigé par Débora Waldman excelle, enivre littéralement le spectateur par sa justesse et son souffle dramatique. C’est un festival de climats suggestifs, d’émotions affleurantes, de couleurs elles aussi subtiles, dévoilant l’intelligence instrumentale, l’orchestration captivante des deux compositeurs ; on ne saurait détacher les mille réussites sonores de la soirée.
Sauf une assurément… le très attendu intermezzo orchestral qui ponctue l’action de Cavalleria, juste après la scène où Santa dénonce Turiddu à Alfio, qui ce soir, relève du miracle sonore ; Débora Waldman déplie les amples phrases des cordes, dans un souffle profond, éperdu, moment suspendu d’une ivresse que l’on croyait interdite dans un océan de convulsions rageuses, ultime respiration avant la plongée dans l’horreur finale. La cheffe  sait exprimer toute la profondeur et l’activité des forces de la psyché ; une psyché éruptive et sauvage qui est au centre de tout opéra vériste, et dont l’Orchestre recueille et projette ce soir, et la violence acide et les espoirs vains.
Ainsi se précise la richesse psychologique des rôles de Turiddu et de Canio dont la fascinante justesse s’exprime aussi dans le chant même de l’Orchestre et quel orchestre : hypersensible, hyper émotif, coloré, rageur, d’une finesse caressante ; chez Mascagni, délivrant toute la tendresse des personnages de Santuzza et de Turiddu ; chez Leoncavallo, restituant le cheminement d’un sauvage submergé par la trahison que lui cause sa compagne Nedda… une jalouse rage qui le mène à la folie criminelle.

Aux côtés du ténor vedette, dans un univers urbain dégradé où sévissent les délinquants, où des jeunes jouent au ballon (référence selon la metteure en scène aux banlieues de l’Italie du sud), Nedda et Tonio forment un couple très crédible (Galina Cheplakova et Ramiro Maturana), comme le ténor qui chante la partie d’Arlequin dans la pièce représentée (Beppe / Grégoire Mour)…

 

Dans l’immensité du vaisseau dijonais et malgré au début, une résonance assez gênante, la production s’avère particulièrement réussie ; l’Orchestre de l’Opéra de Dijon prend possession de la scène offrant l’accomplissement musical le plus saisissant. Pour le ténor Tadeusz Szlenkier qui confirme après Saint-Étienne sa formidable intensité, pour la parure flamboyante de l’Orchestre, pour la direction de la cheffe Débora Waldman : aussi à l’aise et inspirée que chez Mozart. Incontournable. Il reste encore 2 dates à l’Opéra de Dijon, à ne manquer sous aucun prétexte… les 7 et 9 nov prochains.

Infos & réservations : http://opera-dijon.fr/fr/au-programme/calendrier/saison-25-26/cavalleria-rusticana-pagliacci/

 

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LIRE aussi notre présentation de Cavalleria Rusticana / I Pagliacci par Débora Waldman à l’Opéra de Dijon, les 5, 7 et 9 nov 2025 :
https://www.classiquenews.com/opera-de-dijon-les-5-7-9-nov-2025-mascagni-leoncavallo-cavalleria-rusticana-pagliacci-anaik-morel-tadeusz-szlenkier-debora-waldman-silvia-paoli/

 

 

Prochaine production lyrique à ne pas manquer à l’Opéra de Dijon : La Bohème de Puccini, les 11, 13, 15, 17 mars 2026 (Marta Gardolinska, direction / David Geselson, mise en scène), avec Angel Romero, Lucie Peyramaure, Yoann Dubruque, Florie Valiquette; Louis de Lavignère,… : http://opera-dijon.fr/fr/au-programme/calendrier/saison-25-26/la-boheme/#para_nb_1

 

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approfondir

les mises en scènes de Silvia Paoli sur classiquenews

CRITIQUE, opéra. ANGERS, Grand-Théâtre, le 7 mai 2024. PUCCINI : Tosca. Myrto Papatanasiu, Andeka Gorrotxategi, Stefano Meo… Clelia Cafiero / Silvia Paoli.

CRITIQUE, opéra. ANGERS, Grand-Théâtre, le 7 mai 2024. PUCCINI : Tosca. Myrto Papatanasiu, Andeka Gorrotxategi, Stefano Meo… Clelia Cafiero / Silvia Paoli.

Déjà vue en 2022 lors de sa création à Nancy, cette production très convaincante tombe à pic pour célébrer en 2024 le centenaire de la mort de Giacomo Puccini. C’est même avant de voir celle présentée par l’Opéra de Dijon, dans quelques jours, l’une des plus justes et spectaculaires, au sens le plus noble du terme, écoutée cette année dans l’Hexagone.

CRITIQUE, opéra. NANTES, Théâtre Graslin, le 21 janv 2025. VERDI : La Traviata. Maria Novella Malfatti, Dyonisos Sourbis… Chœur d’Angers Nantes Opéra, ONPL, Laurent Campellone (direction) / Silvia Paoli (mise en scène)
https://www.classiquenews.com/critique-opera-nantes-opera-graslin-le-21-janv-2025-verdi-la-traviata-maria-novella-malfatti-dyonisos-sourbis-choeur-dangers-nantes-opera-onpl-laurent-campellone-direct/

Le regard de Silvia Paoli sur La Traviata est très juste et la production tient ses promesses : on retrouve d’ailleurs une belle cohérence globale, pareille à sa précédente mise en scène : une Tosca, tout aussi glaçante et cynique, aux tableaux forts et esthétiquement fouillés (en mai 2024)… A Nantes, le spectacle expose sans autre aménagement, le corps féminin au désir des hommes en frac dès le début : la cohorte masculine très conforme et bien costumée piétine [au sens strict] toute dignité féminine

CRITIQUE, opéra. NANTES, Théâtre Graslin, le 21 janv 2025. VERDI : La Traviata. Maria Novella Malfatti, Dyonisos Sourbis… Chœur d’Angers Nantes Opéra, ONPL, Laurent Campellone (direction) / Silvia Paoli (mise en scène)

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