COMPTE RENDU, critique. ARTE, le 3 août 2019. MASCAGNI : Cavalleria Rusticana, production du San Carlo de Naples dans les rues de Matera (Juraj Valcuha)

mascagni Pietro Mascagni1COMPTE RENDU, critique. ARTE, le 3 aoĂ»t 2019. MASCAGNI : Cavalleria Rusticana, production du San Carlo de Naples dans les rues de Matera. En dĂ©but de soirĂ©e, au moment de la prĂ©sentation de l’opĂ©ra par les Ă©quipes d’ARTE, soit 3 prĂ©sentateurs (pas moins) en français, italien (langue locale) et allemand, on a commencĂ© par avoir trĂšs peur : problĂšme de son, confusion des textes de chacun qui se tĂ©lescopent, mĂ©li mĂ©lo entre les traductions simultanĂ©s
 ce fut un joyeux chaos, d’autant plus dĂ©routant que les animations populaires, Ă©voquant le combat du bien contre le mal dans les rues de la citĂ© Ă©lue de Matera, – capitale europĂ©enne de la culture 2019, Ă©taient pour le moins mal filmĂ©es et tombaient comme un cheveux dans la soupe
quel rapport avec le sujet de l’opĂ©ra qui suit ? Pas facile de programmer de tels directs lyriques.

 
 

 
 

PĂąques sanglantes Ă  Matera

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‹matera-piazza-san-pietro-caveoso opera arte juillet 2019 critique opera mascagni classiquenewsEnfin la partition commence et le flux naturel du spectacle s’organise : de fait, la bonne surprise attendue se rĂ©alise et les dĂ©cors de la ville utilisĂ©s dĂ©jĂ  par Pasolini pour sa Passion du Christ font miracle, d’autant plus Ă©clairĂ©s de nuit, avec des vues aĂ©riennes que permettent les drones.
Le souffle de l’opĂ©ra vĂ©riste de Pietro Mascagni (1890), chef d’Ɠuvre absolu de la scĂšne italienne a pu se concrĂ©tiser par la force visuelle d’un spectacle d’opĂ©ra en plein air, oĂč solistes et choristes professaient parmi la foule des spectateurs massĂ©s sur une grande place de la citĂ© minĂ©rale (Piazza San Pietro caveoso).
Le vĂ©risme assumĂ© et abouti de Mascagni s’accomplit dans ce drame simple des petites gens, paysans laborieux, filles entiĂšres, charretier bourru mais droit dans ses bottes
 La passion qui anime Santuzza (ardente et tendre Veronica Simeoni, pilier de cette production) Ă©clate au grand jour vis Ă  vis de Mama Lucia ; elle aime toujours Turiddu qui revient au village le dimanche de PĂąques (trop fragile et instable Roberto Aronica, le maillon faible de cette soirĂ©e : voix engorgĂ©e, Ă©mission Ă©trange et peu naturelle, piĂštre prĂ©sence scĂ©nique).

Mais celui ci la délaisse pour une autre, Lola (sulfureuse Leyla Martinucci au soprano velouté et sensuel). Pourtant la belle est mariée
 au travailleur Alfano (impeccable George Gagnidze : solide et bestial)

D’une jalousie l’autre, passant d’une Ăąme dĂ©vastĂ©e Ă  une autre, de Santuzza Ă  Alfio, l’agent du pire se concrĂ©tise (soit l’Ɠuvre de la jalousie) : Santuzza rĂ©vĂšle la liaison de Lola et de Turiddu au mari cocufiĂ© Alfio
 lequel ne tarde pas au couteau Ă  saigner le sĂ©ducteur.

Entre temps de sublimes airs, qui fouillent et Ă©treignent l’ñme tourmentĂ©e des protagonistes (Santuzza s’adressant Ă  Mama Lucia qui est la mĂšre attĂ©rĂ©e de Turiddu / puis Turiddu Ă  sa mĂšre, dans une scĂšne d’adieu dĂ©chirante) hissent la partition au niveau du meilleur Puccini. Il faut dire que la direction du chef Juraj Valcuha ne manque ni de tension, ni de lyrisme ni d’accents expressifs, intelligemment nĂ©gociĂ©s pour cette captation en direct et en plein air : le maestro fait preuve d’une grande cohĂ©rence et d’une solide sensibilitĂ© (superbe intermĂšde orchestral au mi temps du drame). Les instrumentistes du Teatro San Carlo ont relevĂ© le dĂ©fi de la performance avec une rĂ©elle finesse, qualitĂ© moins Ă©vidente de la part du chƓur. Globalement, la ville de Matera ne pouvait trouver meilleure publicitĂ©.

 
  
  
 

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COMPTE RENDU, critique. ARTE, le 3 août 2019. MASCAGNI : Cavalleria Rusticana, production du San Carlo de Naples dans les rues de Matera.

Pietro Mascagni : Cavalleria Rusticana
Opera en un acte – livret de Giovanni Targioni-Tozzetti et Guido Menasci, d’aprĂšs la nouvelle de Giovanni Verga
Création : Roma, Teatro Costanzi, 17 mai 1890

Juraj Valčuha, direction
Orchestra e Coro del Teatro di San Carlo

Santuzza, Veronica Simeoni
Turiddu, Roberto Aronica
Mamma Lucia, Elena Zilio‹Alfio, George Gagnidze‹Lola, Leyla Martinucci 
  
  
 

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LIRE aussi notre présentation de Cavalleria Rusticana à Matera sur ARTE
http://www.classiquenews.com/arte-cavalleria-rusticana-de-mascagni-dans-les-rue-de-matera/

 
  
  
 

ARTE, CAVALLERIA RUSTICANA de MASCAGNI dans les rue de MATERA

arte_logo_2013mascagni-pietro-550ARTE, sam 3 aoĂ»t 2019, MASCAGNI : CAVALLERIA RUSTICANA (1890). Dans les rues du village de MATERA, l’opĂ©ra saisissant et tragique du jeune Mascagni, Cavalleria Rusticana (1890) se dĂ©ploie, dans les airs jaloux de Sentuzza ; Ă  travers l’amour rĂ©chauffĂ© de Turiddu, rabibochĂ© avec Lola. Mais c’est sans compter la haine frustrĂ©e et l’impuissante folie de Sentuzza qui dĂ©nonce l’adultĂšre Ă  l’époux de Lola, le riche Alfio dont le tempĂ©rament sanguin, bestial aura raison du jeune homme. Il a trahi Sentuzza : il doit le payer de sa vie. Mascagni signe un chef d’Ɠuvre lyrique absolu, aussi court et fulgurant que passionnel et ardent. L’orchestration est somptueuse (et compte l’un des intermĂšdes les plus bouleversants de tout l’opĂ©ra italien) ; l’écriture moderne, rĂ©aliste et incandescente : le modĂšle dramatique, efficace et franc de Verdi est assimilĂ©, mais dans cette veine vĂ©riste qui traite dĂ©sormais les gens du petit peuple et les drames de la rue, plutĂŽt que les romans chevaleresques ou les hĂ©ros de la littĂ©rature « noble ». En Sicile, ainsi en ce dimanche de PĂąques, la passion trĂšs profane d’une maĂźtresse dĂ©laissĂ©e et abandonnĂ©e se mue en horreur vengeresse


 

 

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ARTE, sam 3 août 2019, 20h50.  MASCAGNI : CAVALLERIA RUSTICANA (1890). Dans les rues du village de MATERA

 

 

 

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SYNOPSIS
La jalousie dĂ©vorante et criminelle fait les bons drames passionnels en particulier sur la scĂšne lyrique. En Sicile, le dimanche de PĂąques, Santuzza se dĂ©sespĂšre, dĂ©munie et trahie : elle a perdu l’amour de son ancien amant Turiddu qui en aime une autre Lola, l’épouse du charretier Alfio. Santuzza a beau se confier Ă  la propre mĂšre de Turiddu (Mamma Lucia), rien ne peut adoucir le ressentiment et la haine, le dĂ©sir de vengeance et la tentation du meurtre qui envahissent l’esprit de l’amoureuse humiliĂ©e. L’action se dĂ©ploie comme un relief antique : sans dilution, droit au but, Ă©pure, expsoition, embrasement, catastrophe. Mascagni compose sa partition en 1890 (deux annĂ©es avant I Pagliacci de Leoncavallo, autre partition courte et fulgurante avec laquelle Cavalleria est souvent couplĂ©e dans la mĂȘme soirĂ©e) : c’est le manifeste de toute une esthĂ©tique Ă  l’opĂ©ra. Franche, immĂ©diate, rĂ©aliste : l’opĂ©ra vĂ©riste ou naturaliste est nĂ© sous sa plume car le drame est court, concis, resserrĂ©, d’une irrĂ©pressible activitĂ© et sur une durĂ©e trĂšs limitĂ©e (ici 1h10mn selon les versions). A la fin du siĂšcle oĂč se rĂ©pand le poison du wagnĂ©risme, l’Italie post verdienne a trouvĂ© la forme lyrique capable de proposer une alternance Ă  l’opĂ©ra allemand et français. Production 2019 du San Carlo de Naples / Juraj Valcuha, direction.

 

 

PÂQUES SANGLANTES

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GENESE et ENJEUX d’une partition Ă©blouissante
L’ouvrage est une commande de l’éditeur Sonzogno, soucieux d’organiser un concours musical pour repĂ©rer de nouveaux talents. Pietro Mascagni (1863-1945) remporte haut la main la compĂ©tition: il n’a que 27 ans. Cavalleria Rusticana est crĂ©Ă© au Teatro Costanzi de Rome le 17 mai 1890. La violence des passions, le huit clos s’intĂ©ressant aux petites gens de la campagne sicilienne, surtout les pages orchestrales qui rĂ©tablissent le drame dans le souffle des Ă©lĂ©ments, au sein d’une nature Ă  la fois flamboyante mais indiffĂ©rente, renforcent l’impact tragique et poĂ©tique de l’ouvrage sur les spectateurs. Cavalleria rusticana est un immense succĂšs dĂšs sa crĂ©ation et depuis lors jamais dĂ©menti.

Personnages
Santuzza, une jeune paysanne (soprano)
Turiddu, un jeune paysan (ténor)
Mamma Lucia, la mĂšre de Turiddu (contralto)
Alfio, un charretier (baryton)
Lola, la femme d’Alfio (mezzosoprano)
Villageoises et villageois (chƓurs)

Argument
DĂšs le dĂ©but, Mascagni joue le contraste : l’ouverture dĂ©veloppe le dĂ©sespoir de Santuzza auquel succĂšde la sĂ©rĂ©nade de Turiddu Ă  Lola, sa nouvelle maĂźtresse; alors que le village entier rentre dans l’église en ce jour de PĂąques, Santuzza interroge Lucia, vendeuse de vins, afin de savoir oĂč se trouve son fils, Turiddu.
Survient Alfio le charretier qui dĂ©sire boire du vin
 mais Turiddu qu’il a pourtant aperçu prĂšs de chez lui, est parti en chercher pour sa mĂšre Lucia.
AprĂšs qu’elle confesse Ă  Lucia, son amour malheureux avec Turiddu, Santuzza se querelle avec ce dernier devant l’église. Le jeune homme la maltraite et Santuzza le maudit. Alfio sort alors de l’église et pour se venger, Santuzza lui apprend la liaison de sa femme Lola avec Turiddu : Alfio furieux et accablĂ© quitte la place du village, Santuzza prise de remords part Ă  sa suite.
Mascagni place alors un sublime intermezzo qui exprime et le souffle de la campagne, la violence du drame, et l’annonce de la catastrophe à venir

De fait, sur la place, Turiddu propose un verre à Alfio mais celui ci refuse tout net, provoquant le jeune homme en duel au couteau. Les deux hommes se battent et Turiddu y laisse la vie : sur la place, sa mort est annoncée. Mamma Lucia et Santuzza pleurent leur désespoir.

 

 

 

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Iris de Mascagni Ă  Montpellier

yoncheva_sonya_recital_parisMONTPELLIER. Mardi 26 juillet 2016, 20h. Mascagni : Iris. Sonya Yoncheva est Iris. En direct de Montpellier. Elle vient de triompher dans La Traviata Ă  l’OpĂ©ra Bastille, puis sort victorieuse de la mĂȘme façon dans l’enregistrement attendu des Noces de Figaro en provenance de Baden Baden Ă©tĂ© 2015 (parution de juillet 2016 chez Deutsche Grammophon). En 1898, soit huit ans aprĂšs son premier chef d’Ɠuvre, Cavaleria Rusticana (crĂ©Ă© en mai 1890), Mascagni frappe un nouveau grand coup : comme ClĂ©tie (changĂ©e en tournesol, selon les MĂ©tamorphoses du magicien conteur Ovide), Iris, elle aussi ne rĂ©vĂšre que le soleil. L’auteur du chef d’oeuvre Cavalleria Rusticana, vrai manifeste du vĂ©risme musical, saisissant par ses effluves lyriques comme ses atmosphĂšres vaporeuses iridescentes Ă  l’orchestre, se passionne pour l’épopĂ©e de la fille fleur, Iris, innocente victime de la barbarie des hommes. Comme ses confrĂšres tentĂ©s par l’orientalisme, proche en cela des fantasmagories japonisantes de Madame ChrysanthĂšme (AndrĂ© Messager), inspirĂ©e de Loti, et bientĂŽt de la tragique Madame Butterfly (Puccini), Mascagni s’entiche lui aussi de la grĂące extrĂȘme-orientale, matiĂšre Ă  de riches Ă©vocations symphoniques dont la poĂ©sie instrumentale et mĂ©lodique renouvelle la rĂ©ussite de Cavaleria. A l’heure de l’Art nouveau, Iris Ă©voque immanquablement une rĂȘverie voluptueuse porteuse d’un Ă©rotisme musical qui devrait se rĂ©vĂ©ler idĂ©al au timbre charnel et Ă©lĂ©gantissime de la diva du moment, la bulgare Sonya Yoncheva.

En crĂ©ature du dĂ©sir et de l’amour souverain, la soprano qui entretient une relation amoureuse avec la France et Paris : cf son premier cd Ă©vĂ©nement Ă©ditĂ© par Sony « Paris mon amour », CLIC de CLASSIQUENEWS) devrait Ă©blouir par son timbre veloutĂ©, naturel, d’une sensualitĂ© adolescente, d’une sincĂ©ritĂ© irrĂ©sistible (celle-lĂ  mĂȘme qui fait le miracle de sa Comtesse mozartienne).
Iris est la proie de tous les dĂ©sirs masculins, dĂ©voilĂ©e telle PhrynĂ©, aux fantasmes masculins par le tenancier d’une maison de geishas au service du sĂ©ducteur qui la courtise, maudite par son pĂšre, elle ne doit son salut qu’Ă  l’astre des jours qui l’accueille en son ciel.
Mais humiliĂ©e, sacrifiĂ©e sur la terres des hommes indignes, Iris est sauvĂ©e par son adoration au soleil, et l’hymne qui en dĂ©coule, l’Hymne au soleil, cĂ©lĂšbre Ă  juste titre, affirme l’ivresse raffinĂ©e du Mascagni orchestrateur, mĂ©lodie aguerri, toujours admirĂ© pour son tempĂ©rament dramatique et poĂ©tique. C’est dire l’évĂ©nement que constitue la recrĂ©ation d’Iris de Mascagni au Festival Radio France et Montpellier ce 26 juillet 2016.

PIETRO MASCAGNI  1863-1945
Iris
Opéra en 3 actes (1898)
Livret de Luigi Illica
Version de concert

Sonya Yoncheva, soprano, Iris‹Andrea CarĂš, tĂ©nor, Osaka
Gabriele Viviani, baryton, Kyoto
Nikolay Didenko, basse, Il Cieco
Paola Gardina,  mezzo-soprano, Una GuÚcha
Marin Yonchev, ténor, Il Cenciaiulo
Karlis Rutentals, tĂ©nor (soliste du chƓur de la Radio Lettone), Un Merciaiuolo
Laurent SĂ©rou, baryton (soliste du chƓur de l’OpĂ©ra de Montpellier) : Un Cenciaiuolo

ChƓur OpĂ©ra national Montpellier Languedoc-Roussillon
Chef de chƓur  NoĂ«lle GĂ©ny
ChƓur de la Radio Lettone
Chef de chƓur  Sigvards Klava
Orchestre national Montpellier Languedoc-Roussillon
Chef de chant  Anne PagÚs-Boisset

Domingo Hindoyan, direction

Synopsis

‹Au Japon, XIXe siĂšcle. Acte 1 : Encore pure et prĂ©servĂ©e, la jeune Iris qui s’occupe de son pĂšre aveugle est dĂ©sirĂ©e par le jeune et riche Osaka. L’un de ses rĂȘves est prĂ©monitoire : sa poupĂ©e est violentĂ©e par des monstres
 A la faveur d’une reprĂ©sentation de marionnettes sur le thĂšme de l’amour et de la mort, Iris est enlevĂ©e par Osaka et son complice, Kyoto, proxĂ©nĂšte, propriĂ©taire d’une maison de geishas.

Acte 2. Iris se rĂ©veille captive dans la maison des plaisirs qui la comble de confort. Kyoto l’expose au dĂ©sir des passants de plus en plus insistants ; survient son pĂšre qui croyant que sa fille a vendu son corps, la punit en la couvrant de boue.

Acte 3. A demi consciente, Iris reçoit alors la visite de trois allégories Veulerie, Luxure et Egoïsme et remet son sort au soleil en un hymne devenu culte.

VOIR la prĂ©sentation d’Iris de Mascagni sur le site du Festival de Radio France et Montpellier 2016

RecrĂ©ation d’Iris de Mascagni Ă  Montpellier

yoncheva_sonya_recital_parisFrance Musique. Mardi 26 juillet 2016, 20h. Mascagni : Iris. Sonya Yoncheva est Iris. En direct de Montpellier. Elle vient de triompher dans La Traviata Ă  l’OpĂ©ra Bastille, puis sort victorieuse de la mĂȘme façon dans l’enregistrement attendu des Noces de Figaro en provenance de Baden Baden Ă©tĂ© 2015 (parution de juillet 2016 chez Deutsche Grammophon). En 1898, soit huit ans aprĂšs son premier chef d’Ɠuvre, Cavaleria Rusticana (crĂ©Ă© en mai 1890), Mascagni frappe un nouveau grand coup : comme ClĂ©tie (changĂ©e en tournesol, selon les MĂ©tamorphoses du magicien conteur Ovide), Iris, elle aussi ne rĂ©vĂšre que le soleil. L’auteur du chef d’oeuvre Cavalleria Rusticana, vrai manifeste du vĂ©risme musical, saisissant par ses effluves lyriques comme ses atmosphĂšres vaporeuses iridescentes Ă  l’orchestre, se passionne pour l’épopĂ©e de la fille fleur, Iris, innocente victime de la barbarie des hommes. Comme ses confrĂšres tentĂ©s par l’orientalisme, proche en cela des fantasmagories japonisantes de Madame ChrysanthĂšme (AndrĂ© Messager), inspirĂ©e de Loti, et bientĂŽt de la tragique Madame Butterfly (Puccini), Mascagni s’entiche lui aussi de la grĂące extrĂȘme-orientale, matiĂšre Ă  de riches Ă©vocations symphoniques dont la poĂ©sie instrumentale et mĂ©lodique renouvelle la rĂ©ussite de Cavaleria. A l’heure de l’Art nouveau, Iris Ă©voque immanquablement une rĂȘverie voluptueuse porteuse d’un Ă©rotisme musical qui devrait se rĂ©vĂ©ler idĂ©al au timbre charnel et Ă©lĂ©gantissime de la diva du moment, la bulgare Sonya Yoncheva.

En crĂ©ature du dĂ©sir et de l’amour souverain, la soprano qui entretient une relation amoureuse avec la France et Paris : cf son premier cd Ă©vĂ©nement Ă©ditĂ© par Sony « Paris mon amour », CLIC de CLASSIQUENEWS) devrait Ă©blouir par son timbre veloutĂ©, naturel, d’une sensualitĂ© adolescente, d’une sincĂ©ritĂ© irrĂ©sistible (celle-lĂ  mĂȘme qui fait le miracle de sa Comtesse mozartienne).
Iris est la proie de tous les dĂ©sirs masculins, dĂ©voilĂ©e telle PhrynĂ©, aux fantasmes masculins par le tenancier d’une maison de geishas au service du sĂ©ducteur qui la courtise, maudite par son pĂšre, elle ne doit son salut qu’Ă  l’astre des jours qui l’accueille en son ciel.
Mais humiliĂ©e, sacrifiĂ©e sur la terres des hommes indignes, Iris est sauvĂ©e par son adoration au soleil, et l’hymne qui en dĂ©coule, l’Hymne au soleil, cĂ©lĂšbre Ă  juste titre, affirme l’ivresse raffinĂ©e du Mascagni orchestrateur, mĂ©lodie aguerri, toujours admirĂ© pour son tempĂ©rament dramatique et poĂ©tique. C’est dire l’évĂ©nement que constitue la recrĂ©ation d’Iris de Mascagni au Festival Radio France et Montpellier ce 26 juillet 2016.

PIETRO MASCAGNI  1863-1945
Iris
Opéra en 3 actes (1898)
Livret de Luigi Illica
Version de concert

Sonya Yoncheva, soprano, Iris‹Andrea CarĂš, tĂ©nor, Osaka
Gabriele Viviani, baryton, Kyoto
Nikolay Didenko, basse, Il Cieco
Paola Gardina,  mezzo-soprano, Una GuÚcha
Marin Yonchev, ténor, Il Cenciaiulo
Karlis Rutentals, tĂ©nor (soliste du chƓur de la Radio Lettone), Un Merciaiuolo
Laurent SĂ©rou, baryton (soliste du chƓur de l’OpĂ©ra de Montpellier) : Un Cenciaiuolo

ChƓur OpĂ©ra national Montpellier Languedoc-Roussillon
Chef de chƓur  NoĂ«lle GĂ©ny
ChƓur de la Radio Lettone
Chef de chƓur  Sigvards Klava
Orchestre national Montpellier Languedoc-Roussillon
Chef de chant  Anne PagÚs-Boisset

Domingo Hindoyan, direction

Synopsis

‹Au Japon, XIXe siĂšcle. Acte 1 : Encore pure et prĂ©servĂ©e, la jeune Iris qui s’occupe de son pĂšre aveugle est dĂ©sirĂ©e par le jeune et riche Osaka. L’un de ses rĂȘves est prĂ©monitoire : sa poupĂ©e est violentĂ©e par des monstres
 A la faveur d’une reprĂ©sentation de marionnettes sur le thĂšme de l’amour et de la mort, Iris est enlevĂ©e par Osaka et son complice, Kyoto, proxĂ©nĂšte, propriĂ©taire d’une maison de geishas.

Acte 2. Iris se rĂ©veille captive dans la maison des plaisirs qui la comble de confort. Kyoto l’expose au dĂ©sir des passants de plus en plus insistants ; survient son pĂšre qui croyant que sa fille a vendu son corps, la punit en la couvrant de boue.

Acte 3. A demi consciente, Iris reçoit alors la visite de trois allégories Veulerie, Luxure et Egoïsme et remet son sort au soleil en un hymne devenu culte.

VOIR la prĂ©sentation d’Iris de Mascagni sur le site du Festival de Radio France et Montpellier 2016

Milan : Elina Garanca chante Mascagni et Leoncavallo

Elina GarancaMilan, Scala. Mascagni, Leoncavallo. Elina Garanca, vendredi 12 juin 2015, 20h. La tradition lyrique (depuis un certain soir du Metropolitan Opera de New York en 1895) associe deux chef d’oeuvres vĂ©ristes signĂ©s Mascagni et Leoncavallo : deux tragĂ©dies « hurlantes », deux tranches de vie, suscitĂ©es Ă  l’origine par l’éditeur Sonzogno, oĂč la passion amoureuse mĂšne au crime. Dans Cavalleria, Santuzza folle de jalousie, intrigue pour que son ancien amant, Turridu soit assassiné  Dans Pagliacci,  c’est Canio, directeur d’une troupe de comĂ©diens ambulants qui tue son Ă©pouse Nedda, laquelle le trompe avec le beau Silvio
 Le scĂ©nographe Mario Martone distingue cependant l’atmosphĂšre de chaque partition : poids de la religion le jour de PĂąques, costumes d’époque pour Cavalleria ; sordide de banlieue dans Paggliacci
 autant d’indices visuels pour mieux s’immerger dans le noir venin de la jalousie, sentiment moteur et destructeur des deux courts ouvrages. La production convoque une production remarquablement engagĂ©e oĂč domine le mezzo chaud, souple, suave d’ElÄ«na Garanča qui chante une Santuzza ardente, foudroyĂ©e et haineuse. Indiscutablement, l’élĂ©ment le plus envoĂ»tant de la distribution rĂ©unie Ă  Milan.

 

 

boutonreservationMilan, Scala, vendredi 12 juin 2015, 20h.
CAVALLERIA RUSTICANA, de Pietro Mascagni
PAGLIACCI, de Ruggero Leoncavallo
Orchestre et ChƓur du Teatro alla Scala
Carlo Rizzi, direction musicale
Mario Martone, mise en scĂšne
SĂ©jour Ă  Milan (12,13 et 14 juin 2015) :
Assistez aussi le samedi 13 juin Ă  Carmen de Bizet, 20h, puis le dimanche 14 juin 2015 au
récital du ténor Jonas Kaufamnn, 20h, toujours au Teatro alla Scala de Milan.
RĂ©servations et informations sur le site de la Scala de Milan

 

approfondir
Cavalleria et Pagliacci : deux sommets du vérisme lyrique

mascagni Pietro Mascagni1La tradition de les jouer tous les deux lors d’une mĂȘme soirĂ©e comme s’ils Ă©taient le faces dĂ©sormais insĂ©parables du vĂ©risme lyrique, remonte Ă  une soirĂ©e pionniĂšre du Metropolitan Opera de New York de 1895. Deux ans les sĂ©parent seulement : ce qui en fait, deux frĂšres presque jumeaux de la tragĂ©die amoureuse vĂ©riste. La jalousie est le sentiment partagĂ© : porteur de la catastrophe. Ici les petites gens, plus misĂ©reux que les bons bourgeois offrent une tranche de vie, restituĂ©e dans sa cruditĂ© sur la scĂšne lyrique. Participant en 1888 au concours de l’éditeur Sonzogno, lui-mĂȘme rival de Ricordi, Pietro Mascagni, proche de Puccini qui l’encourage, remporte le premier prix avec Cavalleria Rusticana, d’aprĂšs la piĂšce de Verga. Le musicien originaire des Pouilles a travaillĂ© durant deux mois, et prĂšs de 18h par jour. Travail harassant qui montre une passion peu commune : l’aboutissement en est son premier et ultime chef d’oeuvre crĂ©Ă© en 1990. Certes, L’Amico Fritz de 1891 poursuit sa carriĂšre sans partager l’engouement jamais attĂ©nuĂ© de C Rusticana. 

leoncavallo Ruggero_Leoncavallo_1Sur les traces du succĂšs de Mascagni, Ruggero Leoncavallo (1857-1919) prĂ©tend lui aussi Ă  la gloire lyrique : accompagnateur besogneux aux cafĂ©s concerts de Paris, ami de Massenet, il compose en 5 mois son Paillasse / Pagliacci pour Sonzogno. C’est Toscanini qui en mai 1891 Ă  Milan crĂ©e Pagliacci : nouveau triomphe. Et second excellente intuition pour l’éditeur, dĂ©fricheur et promoteur de talents, Sonzogno. Canio le clown triste, l’amuseur tragique rongĂ© et dĂ©vorĂ© par la jalousie amoureuse devient le rĂŽle fĂ©tiche de Caruso : il ne fallait pas moins pour imposer dĂ©finitivement la partition Ă  l’opĂ©ra. A Paris, le tĂ©nor Maurel (crĂ©ateur de Iago dans Otello de Verdi) convainc Leoncavallo qui Ă©tait son ami d’ajouter un air fameux, celui du clown Canio, plus dĂ©veloppĂ© dĂšs le prologue : vĂ©ritable manifeste du vĂ©risme (et que reprend ensuite Puccini dans son triptyque, prĂ©cisĂ©ment dans le final de Gianni Schicchi oĂč le hĂ©ros agitateur philosophe s’adresse directement Ă  la foule
). Ici Canio prĂ©cise Ă  son auditoire que ce qui va se passer est une tranche de vie, frappante et saisissante par sa rĂ©alitĂ© fĂ»t-elle crue et tragique voire effrayante. 

En deux volets dĂ©sormais estampillĂ©s Sonzogno, Cavalleria et Pagliacci s’affirment tels les tenants vĂ©ristes au wagnĂ©risme ambiant. Dans le Mezzogiorno, cadre des deux actions tragiques, les personnages sont paysans donc simples voire bruts inspirĂ©s par le code de l’honneur, la passion des gens laborieux
 Cavallaria Rusticana reprĂ©sente le jour de PĂąques, la vengeance d’une femme sicilienne humiliĂ©e et trahie, amoureuse jalouse (Santuzza dont Maria Callas dĂšs 1939 offrira une mĂ©morable incarnation) qui provoque l’assassinat de celui qui l’a trahie (Turridu). Carmen de Bizet (1875) inspire la violence du drame qui frappe par son efficacitĂ© foudroyante. L’honneur sicilien imprime ici son implacable fatalitĂ©, sa machinerie tribale comme s’il s’agissait d’un fait divers. ReprĂ©senter une tranche de vie avait prĂ©ciser Leoncavallo dans son prologue manifeste.

De fait, dans Pagliacci, l’action se dĂ©place de Sicile en Calabre. La mĂšre du compositeur qui fut juge, vint Ă  arbitrer une sombre affaire de meurtre survenu lors d’une reprĂ©sentation Ă  Montalto Uffugo, un village de Calabre. Leoncavallo n’avait pas Ă  chercher loin l’intrigue de son opĂ©ra vĂ©riste, offrant une saisissante tranche de vie. L’intensitĂ© du rĂŽle de Canio tient Ă  cette obligation de faire rire alors qu’il est rongĂ© par la jalousie la plus dĂ©sespĂ©rĂ©e. Contrastes des passions qui plonge aussi dans la rĂ©alitĂ© du jeu de l’acteur
 Acteurs du drame d’Arlequin et Colombine, Canio et son Ă©pouse Nedda vivent les tensions ultimes de la passion maudite et Canio fou de douleur en mari trompĂ© cocufiĂ©, humiliĂ©, tue et Nedda et son amant Silvio.

Cavalleria Rusticana de Mascagni Ă  Salzbourg

salzbourg-evasion-classiquenews-582-570Salzbourg, les 28 mars et 6 avril 2015. Mascagni : Cavalleria Rusticana, 18h. Osterfestspiele Salzburg. Le festival de PĂąques de Salzbourg affiche en 2015, mars et avril, l’opĂ©ra vĂ©riste gĂ©nial signĂ© Mascagni : Cavalleria Rusticana avec entre autres l’excellent Jonas Kaufmann. L’oeuvre est couplĂ©e avec i Pagliacci de Leoncavallo, formant un diptyque familier des amateurs d’opĂ©ras. Chaque partition courte, d’un acte, compose ainsi le double portrait d’un drame amoureux passionnel et tragique : chacun s’achĂšve sur la mort de l’un des amants.

 

 

mascagni Pietro Mascagni1La jalousie dĂ©vorante et criminelle fait les bons drames passionnels en particulier sur la scĂšne lyrique. En Sicile, le dimanche de PĂąques, Santuzza se dĂ©sespĂšre, dĂ©munie et trahie : elle a perdu l’amour de son ancien amant Turiddu qui en aime une autre Lola, l’épouse du charretier Alfio. Santuzza a beau se confier Ă  la propre mĂšre de Turiddu (Mamma Lucia), rien ne peut adoucir le ressentiment et la haine, le dĂ©sir de vengeance et la tentation du meurtre qui envahissent l’esprit de l’amoureuse humiliĂ©e. L’action se dĂ©ploie comme un relief antique : sans dilution, droit au but, Ă©pure, embrasement, catastrophe. Mascagni compose sa partition en 1890 (deux annĂ©es avant I Pagliacci de Leoncavallo, autre partition courte et fulgurante avec laquelle Cavalleria est souvent couplĂ©e dans la mĂȘme soirĂ©e) : c’est le manifeste de toute une esthĂ©tique Ă  l’opĂ©ra. Franche, immĂ©diate, rĂ©aliste : l’opĂ©ra vĂ©riste ou naturaliste est nĂ© sous sa plume car le drame est court, concis, resserrĂ©, d’une irrĂ©pressible activitĂ© et sur une durĂ©e trĂšs limitĂ©e (ici 1h10mn selon les versions). LIRE notre dossier spĂ©cial Cavalleria Rusticana de Mascagni

 

 

 

Programmer Cavalleria Rusticana au moment de PĂąques est justifiĂ© car c’est le temps rĂ©el de l’action du drame. La distribution affichĂ©e par le festival de Salzbourg promet engagement et caractĂ©risation sous la baguette fine et nerveuse de Christian Thieleman


Cavalleria Rusticana de Mascagni au festival de Salzbourg 2015

 

festival de paques salzbourg 2015 cavalleria rusticana

 

Christian Thieleman, direction

Philipp Stölzl, mise en scÚne, régie

Jonas Kaufmann : Turiddu, Canio

Liudmyla Monastyrska:Santuzza

Annalisa Stroppa : Lola

Maria Agresta: Nedda

Dimitri Platanias : Tonio

Tansel Akzeybek: Beppe

SĂ€chsische Staatskapelle Dresden

Choeur d’enfants du Festival de Salzbourg

 

 

Compte rendu, opĂ©ra. Strasbourg. OpĂ©ra National du Rhin, le 24 octobre 2014. Pietro Mascagni : L’Amico Fritz. Teodor Ilincai, Brigitta Kele, Anna Radziejeweska, Elia Fabbian. Paolo Carignani, direction musicale. Vincent Boussard, mise en scĂšne

Mascagni amico-fritz-photo-alain-kaiser- STRASBOURG onr_dsc95861413901935L’OpĂ©ra du Rhin, aprĂšs une crĂ©ation de RĂ©gis Campo, s’est lancĂ© dans la redĂ©couverte d’une Ɠuvre mĂ©connue de Pietro Mascagni : L’Amico Fritz. Petit bijou Ă  la durĂ©e modeste – trois actes dĂ©roulĂ©s en une heure et demi –, cette Ɠuvre, composĂ©e en 1891, un an seulement aprĂšs le triomphe de Cavalleria Rusticana, apparaĂźt comme un retour du compositeur Ă  ce qu’il estimait sa vĂ©ritable identitĂ© musicale. L’ñpretĂ© du drame fait place Ă  la voluptĂ© de la tendresse, et on se laisse transporter tant par les couleurs bucoliques qui parsĂšment la partition que par le lyrisme irrĂ©sistible des longues lignes qui se dĂ©ploient Ă  l’envi. Servant cette partition avec tout le sĂ©rieux qu’elle mĂ©rite, Paolo Carignani tire le meilleur d’un Orchestre Philharmonique de Strasbourg des grands soirs, cordes au legato de velours et bois charmeurs, tissant un vĂ©ritable tapis sonore sous les pas des chanteurs, les enveloppant et les soulevant tour Ă  tour.

 

 

Un bonbon au parfum de découverte

Contrastant avec cette gĂ©nĂ©rositĂ© auditive, l’ascĂ©tique mise en scĂšne de Vincent Boussard emplit la scĂšne d’un vide dĂ©sagrĂ©able, refusant l’opulence autant que la beautĂ©. DĂ©mission devant la simplicitĂ© du livret ou refus de tout premier degrĂ© ? Un impressionnant – et bien inutile – changement de dĂ©cor Ă  vue, quelques poules arpentant le plateau et des projections vidĂ©o bien chiches d’Isabel Robson, c’est peu pour servir la poĂ©sie de cette Ɠuvre, et force est d’admettre que les riches drapĂ©s imaginĂ©s Christian Lacroix se rĂ©vĂšlent par trop dĂ©placĂ©s dans cet univers simple et villageois.

Heureusement, le versant vocal de cette soirée offre davantage de satisfactions.

En premier lieu, on applaudit sans rĂ©serve l’adorable Suzel de Brigitta Kele. La jeune roumaine se coule avec Ă©vidence dans la vocalitĂ© de la touchante paysanne, son gĂ©nĂ©reux soprano lyrique dĂ©ployant sans effort la richesse de ses harmoniques, emplissant la salle et nuançant son chant avec Ă©lĂ©gance. Elle croque ainsi un personnage profondĂ©ment attachant, trouvant toujours l’émotion juste sans verser dans un pathos facile, au contraire pleine de grĂące et de troublante fĂ©minitĂ©.

Face Ă  elle, Teodor Ilincai fait Ă©talage de son instrument plus brut, jamais avare de dĂ©cibels, d’une vaillance jamais prise en dĂ©faut. Mais tant de mĂąle assurance paraĂźt superflu pour un emploi tenant davantage de Nemorino que de Turridu.

En outre, on soupçonne le jeune tĂ©nor de lorgner d’ors et dĂ©jĂ  vers des emplois dramatiques, tant son Ă©mission paraĂźt dĂ©sormais barytonante, comme alourdie et grossie dans le mĂ©dium, rendant toute vellĂ©itĂ© de nuances difficile, la dĂ©licatesse occasionnant sonoritĂ©s dĂ©timbrĂ©es et assourdies. L’aigu demeure en revanche conquĂ©rant, mais paraĂźt Ă©mis en force, effort inutile dans une salle qui n’en demande pas tant. Le personnage, un peu pataud, est incarnĂ© avec justesse, et on croit sans peine Ă  ce cĂ©libataire endurci prenant peu Ă  peu conscience d’un amour qu’il dĂ©sire autant qu’il craint.

Autour d’eux, le David sonore et percutant du baryton Elia Fabbian a tout du bon gĂ©nie rappelant Malatesta ou Dulcamara chez Donizetti, tandis que le Beppe d’Anna Radziejewska prend des allures d’ange gardien et mĂȘle son beau mezzo Ă  la mĂ©lancolie tzigane de son violon.

Amusants et complices, SĂ©vag Tachdjian et Mark Van Arsdale forment un duo Ă©patant, l’Alsace s’invitant dans la coiffe de la Caterina de Tatiana Anlauf. MassĂ©s dans les loges d’avant-scĂšne, les chƓurs de la maison ont offert, comme Ă  l’heure habitude, une prestation irrĂ©prochable. Grand succĂšs pour ce petit bijou de Mascagni, une gourmandise musicale qu’on a hĂąte de dĂ©guster Ă  nouveau.

Strasbourg. OpĂ©ra National du Rhin, 24 octobre 2014. Pietro Mascagni : L’Amico Fritz. Livret de P. Suardon (Nicola Daspuro) d’aprĂšs le roman d’Emile Erckmann et Alexandre Chatrian. Avec Fritz Kobus : Teodor Ilincai ; Suzel : Brigitta Kele ; Beppe : Anna Radziejeweska ; David : Elia Fabbian ; HanezĂČ : SĂ©vag Tachdjian ; Federico : Mark Van Arsdale ; Caterina : Tatiana Anlauf. ChƓurs de l’ONR ; Sandrine Abello, chef de chƓur. Orchestre Philharmonique de Strasbourg. Paolo Carignani, direction musicale ; Mise en scĂšne : Vincent Boussard. DĂ©cors : Vincent Lemaire ; Costumes : Christian Lacroix ; LumiĂšres : Guido Levi ; VidĂ©o : Isabel Robson

Compte rendu, opéra. Avignon. Opéra, le 20 mai 2014. Mascagni : Cavalleria Rusticana. Leoncavallo : Pagliacci.

pagliacci cavalleriaLes Ɠuvres : le vĂ©risme. On ne peut que rĂ©pĂ©ter, Ă  ce propos, que ce qu’on en a dit ici mĂȘme. La tradition a justement liĂ© ces deux opĂ©ras courts, le premier, Cavalleria rusticana (‘Chevalerie paysanne’) de Mascagni, un acte, sonnant en 1890 l’entrĂ©e fracassante du naturalisme dans l’opĂ©ra, le « vĂ©risme » ; le second, deux actes, 1892, Pagliacci (‘Paillasse’) confirmant le succĂšs de cette veine et offrant, avec le personnage emblĂ©matique du Prologue, l’esthĂ©tique du courant vĂ©riste : « personnages de chair et de sang, vraies larmes », pĂ©tition de rĂ©alisme, de vĂ©ritĂ©. DĂ©mentie, naturellement, par l’impossible vĂ©risme de l’opĂ©ra avec des personnages qui chantent (et en vers !), aucun art d’ailleurs ne pouvant ĂȘtre rĂ©aliste, naturaliste ou vĂ©riste dans une vĂ©ritĂ© autre qu’une stylisation artistique du rĂ©el : donc, une esthĂ©tique de convention. Par ailleurs, ce fameux Prologue thĂ©Ăątralise tellement la vĂ©ritĂ© qu’il fait du vĂ©risme ce qu’il est vraiment : du thĂ©Ăątre. Le vĂ©risme semble mieux dĂ©fini par un choix de sujets qu’on dirait quotidiens si le fait divers, le crime passionnel n’étaient heureusement pas journaliers. Mais exprimĂ©s, surtout, dans une vocalitĂ© qui rompt avec la tradition belcantiste romantique du chant ornĂ©, au profit d’une expression plus brute et passionnelle, dans des tessitures plus centrales et un orchestre nourri qui a retenu les leçons de Wagner.

LE VÉRISME : VÉRITÉ DE THÉÂTRE

avignon cavvalleria pagliacci operanspirĂ©e d’une nouvelle puis d’une piĂšce de l’écrivain, dandy sicilien, Giovanni Verga, cette « Chevalerie paysanne », finit par le duel d’honneur, lourd hĂ©ritage espagnol de la Sicile, qui oppose un Ă©poux bafouĂ©, Alfio, Ă  Turiddu, jeune sĂ©ducteur de sa femme, Lola, lequel a dĂ©jĂ  sĂ©duit et abandonnĂ© Santuzza, qui, dĂ©sespĂ©rĂ©e de son rejet, en informe l’époux : larmes et sang, mais aussi toute la pesanteur d’une sociĂ©tĂ© ligotĂ©e par les prĂ©jugĂ©s de classe et religieux : la mort a lieu lors de la fĂȘte de PĂąques, de la RĂ©surrection. L’opĂ©ra gomme la dimension sociale de la nouvelle de Verga : Turiddu, pauvre, revenant de l’armĂ©e, trouve sa fiancĂ©e Lola mariĂ©e Ă  un riche : il refera sa conquĂȘte pour se venger du possĂ©dant et sĂ©duira aussi Santuzza , la plus riche hĂ©ritiĂšre du village. Cette derniĂšre, excommuniĂ©e pour cet amour hors mariage, se sent maudite et maudit aussi son amant (« A te la mala Pasqua ! » ‘Mauvaise PĂąque Ă  toi !’), malĂ©diction qui ne tarde pas Ă  se rĂ©aliser le mĂȘme jour qui verra la mort de l’infidĂšle au crĂ©puscule. TragĂ©die vĂ©riste, Ă©conome en moyens, qui rĂ©pond Ă  l’exigence dramatique classique :

« Qu’en un jour, qu’en un lieu, un seul fait accompli

Tienne jusqu’à la fin le thĂ©Ăątre rempli. »

L’action progresse par l’intensification des sentiments de Santa : demande de secours Ă  la mĂšre de l’infidĂšle, vaine demande d’amour Ă  ce dernier, reproches Ă  l’épouse adultĂšre, et enfin terrible aveu au terrifiant Ă©poux bafouĂ©.

Tout en dĂ©calquant ce modĂšle, mĂ©langeant scĂšnes de genre, chorales, et affrontement d’abord potentiel puis rĂ©el des personnages, dans un mĂ©lange de la vie et de la scĂšne, l’une dĂ©bordant l’autre, le plus musicalement subtil Pagliacci, prĂ©sente une pauvre troupe de comĂ©diens ambulants de la Commedia dell’arte, dont le chef, qui joue le Paillasse, le clown, le comique souffre-douleur traditionnel, est avisĂ© de son infortune par Tonio, bossu dĂ©pitĂ© du rejet de ses avances par la jolie et lĂ©gĂšre Ă©pouse du premier : c’est Quasimodo dont l’amour se tournerait en haine contre l’objet interdit de ses dĂ©sirs, ici, c’est Paillasse contre sa frivole Colombine.

Dans le second acte, miroir apparemment festif du premier, pendant la reprĂ©sentation, voyant rĂ©pĂ©tĂ©e par le jeu thĂ©Ăątral sa situation de cocu, gagnĂ© par la rĂ©alitĂ©, de la situation fictive, alors qu’il prĂ©tendait auparavant que « le thĂ©Ăątre et la vie ne sont pas la mĂȘme chose », le clown lassĂ© de faire rire Ă  ses dĂ©pens conjugaux, poignarde sa femme en pleine scĂšne et l’amant accouru Ă  son secours. Le Prologue annonçait le dĂ©but du jeu, Paillasse conclut le meurtre par : « La comĂ©die est finie ! » C’est pendant la fĂȘte de l’Assomption : encore la religion d’amour qui finit dans le sang.

RÉALISATION

Cavalleria rusticana

Vérisme, néo-réalisme et vérité historique

Jean-Claude Auvray, signe les deux mises en scĂšne et transpose judicieusement l’action dans les annĂ©es cinquante du nĂ©o-rĂ©alisme cinĂ©matographique italien, le vrai hĂ©ritier du vĂ©risme avec ses situations populaires fortes, brutales, mais avec la nuance d’une version que l’ondirait technicolor pour I pagliacci. Par ailleurs, il me semble que cela donne, historiquement, socialement, une dimension d’authenticitĂ© Ă  ces deux drames.

En effet, passĂ©e la guerre et ses ruines oĂč le drame collectif subsume l’individuel, avec la reconstruction se reconstruisent apparemment les valeurs traditionnelles Ă©branlĂ©es de la famille, avec le pĂšre, le mari, le frĂšre, l’homme au centre, retrouvant une autoritĂ© que commencent Ă  lui contester la femme, la fille, la sƓur, rĂȘvant d’émancipation. La virginitĂ© est encore la garantie du passage intact de la femme-marchandise du pĂšre au mari avant que les « demi-vierges » des flirts poussĂ©s du dĂ©but des annĂ©es 60 ne rompent les digues avec 68. Un ordre social et familial prĂ©caire dans ces contrĂ©es mĂ©ridionales conservatrices oĂč la brutalitĂ© machiste conserve encore en apparence, par la force, ses prĂ©rogatives.

À cette relative modernitĂ© du drame, ajoutons le substrat de tragĂ©die mĂ©diterranĂ©enne Ă  puissant hĂ©ritage grec antique et tout aussi tragiquement hispanique dans ses mƓurs : la religion de l’honneur y contredit la religion du pardon des offenses, l’amour Ă  mort du code social s’oppose Ă  l’évangile d’amour.

De la grandeur d’Orange Ă  la scĂšne Ă©troite d’Avignon, le drame, s’il perd de sa dimension grandiose de tragĂ©die antique Ă  l’air libre, situĂ©e dans la Sicile, la Grande GrĂšce, gagne en intensitĂ© par la proximitĂ©.

À cour et Ă  jardin, les deux simples et monumentales portes l’une noire, de la Mamma, l’autre de la MĂšre Église, ont disparu dans l’espace rĂ©duit. Mais, finalement, l’église inflexible, inexorable, invisible, n’en semble que plus forte dans son exclusion, l’excommunication, fermĂ©e pour Santa (‘Sainte’, de son nom), la pauvre Santuzza, pour le simple pĂ©chĂ© de chair, qui se sent damnĂ©e et condamnĂ©e Ă  rester Ă  la porte mĂȘme de chez Lucia, la mĂšre de son amant oublieux : religion de la MĂšre, redevenue image de la Vierge, revirginisĂ©e par la maternitĂ©, qui donne sa bĂ©nĂ©diction au fils, qui multiplie les signes de croix, mĂȘme sur le pain eucharistique avant de le couper. Au sol, un Christ colossal sur le dos, symbolise, loin de tout vĂ©risme, ce poids de la religion qui enchaĂźne de ses tabous mortifĂšres les hĂ©ros de cette tragĂ©die. ScĂ©nographie belle et impressionnante (Bernard Arnould) dans des lumiĂšres crues, cruelles, bleu nuit d’acier de Laurent Castaingt. Le poids de l’Église, c’est l’immense Ă©glise cathĂ©drale qui coiffe, chapeaute le village, et sa chape de plomb, la chĂąsse de la procession : poids de l’amour, de la jalousie, pesanteurs sociales et morales, individuelles. 

  Les costumes (Rosalie Varda), sont presque monochromes : noirs et gris pour les femmes, chemises blanches, gilet, avec des diffĂ©rences sociales marquĂ©es par les tailleurs, les sacs, les chapeaux, les cravates, mode annĂ©es 50 du cinĂ©ma nĂ©o-rĂ©aliste. Infraction Ă  la sombre austĂ©ritĂ© gĂ©nĂ©rale, Lola, l’épouse lĂ©gĂšre est dans le rose du bonheur de vivre sans scrupules, de mordre la vie (« baiser la terre »). Elle semble croire en un Dieu d’amour qui pardonne autant que Santa, sa sombre et masochiste rivale, ne semble croire qu’en un Dieu punisseur « qui voit tout ». Cette sociĂ©tĂ© rigide du paraĂźtre et du qu’en-dira-t-on, hommes et femmes sĂ©parĂ©s, est judicieusement montrĂ©e dans la fuite des regards, les esquives, la chemise bien blanche et la veste tendrement dĂ©posĂ©es sur une chaise par la mĂšre pour le fils et que, relais maternel, l’amante abandonnĂ©e passe amoureusement Ă  son amant parjure : le mĂąle impeccable, sans peur mĂȘme s’il n’est pas sans reproche.

Tout sonne juste et vrai. Pourtant, on s’étonne encore, comme d’une incongruitĂ©, de la scĂšne oĂč Lola et Turiddu, les adultĂšres de l’ombre, flirtent, se bĂ©cotent devant tout le monde, et pratiquement au nez et Ă  la barbe du terrible Ă©poux qui survient.

INTERPRÉTATION

À la tĂȘte de Orchestre RĂ©gional Avignon-Provence et du ChƓur de l’OpĂ©ra Grand Avignon (direction Aurore Marchand) et de la MaĂźtrise (Florence Goyon-Pogemberg), Luciano Acocella, en parfait Italien, tout en conservant Ă  cette musique sa force Ă©motive directe, en dignifie certaines facilitĂ©s expressives par le soin qu’il en prend, Ă©vitant le pathos sans gommer le pathĂ©tisme, en lui donnant vraiment cette « chevalerie », « mĂȘme « rustique », paysanne, mais pleine d’une noblesse populaire. Certes, il remue par ce flot torrentiel de la vengeance mais ou prĂ©lude et interlude sont Ă©trangement sereins comme des rĂȘves d’amour, de paix.

Svetlana Lifar, belle voix sombre et ronde, est una Mamma Lucia juste dans le jeu. En Lola, jolie et enjouée, aguicheuse, roucoulante, inconsciente épouse, Virginie Verrez déploie une flexible voix comme sa silhouette, soprano fruité, beau fruit à déguster. Le mari, riche charretier brutal, bénéficie de la voix sonore, et brute ici, de Seng-Hyoun Ko si apprécié à Orange, terrible incarnation, presque capo mafioso, entouré de ses hommes.

Jean-Pierre Furlan, en Turiddu, n’est pas physiquement le jeune coq du village, mains dans les poches, qui joue avec le feu et s’y brĂ»lera, mais il a une arrogance dans la franchise de sa voix dans son air du vin, une puissance dans les aigus et un en engagement de toute beauté : brutal et excĂ©dĂ© avec Santuzza, dans ses adieux Ă  la Mamma, ce Sicilien, il nous remue d’une Ă©motion et Ă©motion sinon vĂ©riste, vraie.

Santuzza, porte tout le drame dans quatre duos, le premier avec Mamma Lucia pour tenter de le prĂ©venir, l’autre avec l’amant volage pour essayer de le retenir, un bref dialogue avec la rivale Lola, et enfin, celui, final, fatal, avec le mari trompĂ© auquel elle rĂ©vĂšle son infortune, se repentant aussitĂŽt, consciente de la tragĂ©die qu’elle dĂ©clenche. C’est un rĂŽle extrĂȘmement lourd, avec une tessiture hĂ©sitant entre le mezzo et le soprano dramatique, exigeant des graves profonds, un mĂ©dium solide et des aigus puissants. Jeune, fragile, belle, Nino Surguladze, gĂ©orgienne, habituĂ©e des grandes scĂšnes internationales, dĂ©butait Ă  Avignon et dans le rĂŽle. Voix large, corsĂ©e dans le mĂ©dium, colorĂ©e dans le grave, aisĂ©e dans les aigus, elle dĂ©passe vite une certaine raideur scĂ©nique au dĂ©but pour atteindre Ă  la grandeur dramatique et tragique. On espĂšre le bonheur de la rĂ©entendre

Pagliacci

Passage du nĂ©o-rĂ©alisme blanc et noir Ă  la comĂ©die italienne (qui serait en technicolor)? Par un contraste joyeux avec Cavalleria, les costumes, sont d’une fraĂźche gaĂźtĂ©, mais cette mode toujours des annĂ©es 50, rend quelque peu anachronique et invraisemblable, en logique vĂ©riste, le dĂ©lire d’une foule pour un spectacle de Commedia dell’Arte, depuis longtemps remplacĂ© Ă  l’époque, justement, par le cinĂ©ma, dans une monde de la reconstruction symbolisĂ© par la grue et ce bĂątiment de citĂ© des rĂȘves de sortie de la guerre.

Descendue des cintres, des lettres immenses de guingois, PAGLIACCI, mal coloriĂ©es, semblent souligner la ruine d’un monde dĂ©passĂ©, peut-ĂȘtre celui du personnage principal, pauvre vedette de ces petits spectacles de village, dont l’univers et le prestige s’écroulent en dĂ©couvrant que, moquĂ© dans le jeu qui lui assurait le succĂšs, il Ă©tait bafouĂ© dans la vie par sa femme aimĂ©e : farce qui tourne en tragĂ©die. Une camionnette surmontĂ©e par un tambour pour la parade des comĂ©diens ambulants, une voiturette rouge, quelques coffres en osier, et les Ă©lĂ©ments d’un thĂ©Ăątre de trĂ©teaux montĂ© Ă  vue, ou plutĂŽt cirque qui sera, celui, ancien, du sacrifice. Le dĂ©filĂ© d’une noce traditionnelle, la mariĂ©e en longue traĂźne blanche, entraĂźne dans son sillage le naufrage, par contraste du mariage, valeur sociale et religieuse apparemment intangible, celui du clown bafouĂ© par l’adultĂšre de sa Colombine d’épouse.

En Prologue chargĂ© d’annoncer le spectacle et son intention, puis Tonio, bossu malĂ©fique par qui la dĂ©lation de l’adultĂšre et le malheur arrivent, nous retrouvons Seng-Hyoun Ko. Il plie la puissance Ă©ruptive de sa voix aux nuances du texte, Ă©pousant tous les contours du manifeste du vĂ©risme, et arrive Ă  Ă©mouvoir. Alliance du jeu, des moyens vocaux, des couleurs changeantes, en amoureux transi et vindicatif, il est pitoyable et terrifiant, insinuant, vĂ©nĂ©neux face au mari, tirant la voix sans la faire vibrer, il fait frissonner de vĂ©ritĂ© malsaine et malfaisante ; aussi effrayant ici qu’il l’était Ă  l’échelle d’Orange. À l’opposĂ©, Leonardo Cortelazzi  se tire bien de la sĂ©rĂ©nade d’Arlequin, ligne ferme, belle projection, mais peut-ĂȘtre un manque de poĂ©sie. Armando Noguera,  superbe voix ronde et sombre de baryton, est un Silvio crĂ©dible par le jeu et le chant, plein de sĂ©duction juvĂ©nile, il campe l’amant crĂ©dible de Nedda-Colombine, Ă  laquelle Brigitta Kele donne une fraĂźcheur tragique d’un soprano lĂ©ger mais solide, cependant avec un petit problĂšme dans l’extrĂȘme aigu, sans doute passager : coquette et cruelle avec Tonio, elle caquette et cocotte, trille avec les oiseaux dans sa poĂ©tique rĂȘverie voix traversĂ©e des ombres du pressentiment dramatique, exaltĂ©e par l’amour. Puis elle est vraiment Colombine dans ses atours XVIIIe siĂšcle, dansante, virevoltante dans son menu menuet, peut-ĂȘtre un peu lent, gracieuse et lĂ©gĂšre dans les gestes stĂ©rĂ©otypĂ©s de la Commedia dell’Arte, saisie par l’angoisse et acceptant, comme Carmen, sans se soumettre, le dĂ©fi et la mort par le mari trompĂ©.

Lui, Pagliaccio, c’est encore Jean-Pierre Furlan et l’on redoute que la luminositĂ© lyrique qu’il Ă©mettait dans Turiddu, n’émiette la tessiture plus centrale de Canio, le mĂ©dium plus sombre. Mais ce grand artiste, sans forcer son volume ni se couleur, rĂ©ussit, sans tricher, Ă  garder Ă  sa voix l’homogĂ©nĂ©itĂ© du grave Ă  l’aigu et bouleverse dans son grand air.

Luciano Acocella passe avec la mĂȘme aisance de l’ombre de Cavalleria aux lumiĂšres pimpantes, ironiques, parodiques de Pagliacci pour ensuite plonger la fosse et la salle dans la sombre noirceur du drame passionnel. Une rĂ©ussite.

CAVALLERIA RUSTICANA

Livret de Giovanni Targioni-Tozzetti et Guido Menasci

Musique de Pietro Mascagni

PAGLIACCI

Livret et musique de Ruggero Leoncavallo

Avignon. OpĂ©ra, le 20 mai  2014. Orchestre RĂ©gional Avignon-Provence ChƓur et MaĂźtrise de l’OpĂ©ra Grand Avignon

Direction musicale : Luciano Acocella

Direction des chƓurs : Aurore Marchand

Mise en scĂšne : Jean-Claude Auvray. DĂ©cors : Bernard Arnould. Costumes : Rosalie Varda. LumiĂšres : Laurent Castaingt.

CAVALLERIA RUSTICANA

Santuzza : Nino Surguladze ;  Lola : Virginie Verrez ;  Mamma Lucia : Svetlana Lifar ; Turridu : Jean-Pierre Furlan ;  Alfio : Seng Youn Ko ; 

PAGLIACCI

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Nedda : Brigitta Kele ; Canio : Jean-Pierre Furlan ;  Tonio : Seng Youn Ko ; Silvio : Armando Noguera ;  Beppe : Leonardo Cortelazzi ; Spectateurs : Jean-François Baron, Patrice Laulan.

I Cavalleria

1. Le poids de l’Église ;

2. Le poids de l’amour ;

3. Le poids de la jalousie ;

4. Le poids de la délation ;

5. Le poids de la société aux aguets.

 II I Pagliacci

1. Le spectacle est aussi dans la rue : la parade ;

2. La mariage institution sacrée et consacrée ;

3. Les amants adultĂšres (Noguera, Kele) ;

4.La Commedia vire au drame.

Illustration : ACM-STUDIO DELESTRADE

Compte rendu, opéra. Toulouse.Théùtre de Capitole, le 14 mars 2014. Pietro Mascagni (1863-1945): Cavalleria Rusticana; Ruggero Leoncavallo (1858-1919): Paillasse. Nouvelle production du Capitole. Yannis Kokkos: mise en scÚne. Tugan Sokhiev, direction

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Si l’association de Cavalleria et Paillasse ne brille certes pas par l’originalitĂ©, il faut reconnaitre que l’efficacitĂ© du dispositif toulousain est totale. Impossible de rĂ©sister Ă  Toulouse Ă  cette version magnifique des deux opĂ©ras en un acte. Il est certain que le concision et la concentration obtenue par cette contrainte ont mobilisĂ© le meilleur gĂ©nie de chacun des compositeurs dont aucun des autres opĂ©ras n’a obtenu le succĂšs de ce duo Ă©trange. Et lorsque tous les moyens sont utilisĂ©s le rĂ©sultat est lĂ . Cavalleria Rusticana ouvre la soirĂ©e avec, dĂšs les premiĂšres mesures de son magnifique prĂ©lude, la certitude de vivre un grand moment de musique. L’orchestre a des sonoritĂ©s d’une plĂ©nitude symphonique inhabituelle au fond d’une fosse. Les cordes en particulier sont brillantes autant qu’émouvantes dans les longues phrases de Mascagni.

 
 

Mascagni : Bravo, bravissimo ! 


 

Tugan Sokhiev est un orfĂšvre qui tout au long de la soirĂ©e a Ă  coeur de rendre le drame autant que la beautĂ© plastique des partitions. C’est dans Cavalleria que sa direction prĂ©cise et souple fait merveille offrant toutes les beautĂ©s de la partition, ciselĂ©es et irrĂ©sistibles jusque dans la maniĂšre d’assumer une forme de grandiloquence. PortĂ©s par une telle beautĂ©, les artistes chantent avec une grande Ă©lĂ©gance et une tenue inhabituelle dans ce rĂ©pertoire. Le Turrido de Nikolai Shukoff est Ă©poustouflant de prĂ©sence et l’acteur sait rendre le tourment qui habite ce rĂŽle plus complexe qu’il n’y parait. Vocalement le tĂ©nor a des moyens considĂ©rables (ceux d’un vĂ©ritable heldentĂ©nor) qu’il adapte parfaitement Ă  l’opĂ©ra italien. Face Ă  lui la Santuzza d’Elena Bocharova a un jeu plus conventionnel mais surtout un engagement vocal si considĂ©rable qu’elle Ă©voque un peu la projection droite et volcanique dont Ă©tait capable Fiorenza Cossoto. Leur duo est marquĂ© par une thĂ©ĂątralitĂ© associant un jeu trĂšs physique et un engagement vocal sans limites. Aucun des deux chanteurs, ne mĂ©nageant pourtant jamais sa voix, n’est pris en dĂ©faut. La Mamma Lucia d’ Elena Zilio est Ă  la fois prĂ©sente vocalement dans les ensembles, ce qui face aux hĂ©ros aux voix de stentor n’est pas rien, et trĂšs Ă©mouvante dans ces trĂšs courtes interventions face Ă  Santuzza et Turridu. AndrĂ© Heyboer en Alfio est capable de rendre perceptible toute l’humanitĂ© de son personnage un peu sacrifiĂ©. Vocalement il sait tenir face Ă  toute les exigences du rĂŽle avec une voix pleine et sĂ»re. La Lola de Sarah Jouffroy est aguicheuse Ă  souhait.
L’orchestre durant tout l’opĂ©ra a une place trĂšs importante offrant un miroir Ă  l’ñme si tourmentĂ©e de Santuzza. La beautĂ© sonore est totalement captivante ainsi que le drame dont Tugan Sokhiev met en valeur chaque instant. L’Intermezzo restera longtemps dans les mĂ©moires. La production de Yannis Kokkos qui assure mise en scĂšne, dĂ©cors et costumes, est trĂšs cohĂ©rente respectant les didascalies. La Sicile archaĂŻque et religieuse est prĂ©sente avec une Ă©glise trĂšs Ă©crasante et des escaliers habiles pour les mouvements de foule. Un travail trĂšs respectueux qui mobilise le drame a chaque moment.

Les mĂȘmes Ă©lĂ©ments de dĂ©cors sont utilisĂ©s pour Paillasse, la place de l’église servant de scĂšne pour les saltimbanques. LĂ  c’est l’engagement dramatique et thĂ©Ăątral de Tugan Sokhiev qui porte la partition Ă  l’incandescence du drame le plus implacable. La folie meurtriĂšre qui s’empare de Canio, obligĂ© de jouer son tourment privĂ© sur scĂšne arrache des larmes dans son implacabilitĂ©. Le tĂ©nor gĂ©orgien Badri Maisuradze, habituĂ© du BolchoĂŻ, a tout Ă  la fois une voix puissante et parfaitement maitrisĂ©e et un engagement scĂ©nique quasi viscĂ©ral qui convient parfaitement Ă  ce personnage si malheureux, incapable de rĂ©sister Ă  sa violence. La performance vocale est Ă  la hauteur de son jeux. La Nedda de Tamar Iveri est un papillon pris au filet qui n’arrivera pas Ă  s’ Ă©chapper malgrĂ© son courage et sa dĂ©termination. La composition de la cantatrice, habituĂ©e aux rĂŽles nobles et tristes, la rend mĂ©connaissable de lĂ©gĂšretĂ©. Son art vocal lui permet avec dĂ©licatesse de vocaliser comme d’exprimer puissamment ses sentiments et sa rĂ©volte. En Tonio, Sergey Murzaev est trĂšs troublant capable de la plus grande vilĂ©nie comme d’un Ă©motion noble dans le prologue.
C’est vraiment le thĂ©Ăątre qui domine Paillasse dans cette interprĂ©tation qui avance inexorablement vers le drame final. Avec cette Ă©ternelle question du jeu social si difficile Ă  tenir dans les moments de tourments personnels, le thĂ©Ăątre dans le thĂ©Ăątre pirandellien dans Paillasse fait toujours son effet fulgurant. Les trĂšs belles lumiĂšres nocturnes de Patrice Trottier s’ajoutent Ă  la cohĂ©rence du travail de Yannis Kokkos. Les choeurs dont la maĂźtrise sont trĂšs efficaces dans leurs courtes interventions et d’une belle prĂ©sence scĂ©nique.

 

Drame et passions se sont développés avec puissance pour un public pris par les beautés de ces partitions envoûtantes. Chacune a retrouvé une noblesse irrésistible sous la baguette de Tugan Sokhiev dans une production belle et respectueuses des éléments consubstantiels aux mélodrames. Un grand succÚs pour cette production capitoline !

Toulouse.ThĂ©Ăątre de Capitole, le 14 mars 2014. Pietro Mascagni (1863-1945): Cavalleria Rusticana; Ruggero Leoncavallo (1858-1919): Paillasse. Nouvelle production du Capitole. Yannis Kokkos: Mise en scĂšne, dĂ©cors et costumes; Patrice Trottier : LumiĂšres; Anne Blancard : Dramaturgie. Avec : Elena Bocharova, Santuzza; Sarah Jouffroy, Lola; Nikolai Schukoff, Turiddu ; AndrĂ© Heyboer, Alfio; Elena Zilio, Mamma Lucia; Badri Maisuradze, Canio ; Tamar Iveri, Nedda; Sergey Murzaev, Tonio; Mikeldi Atxalandabaso, Beppe ; Mario Cassi, Silvio. ChƓur et MaĂźtrise du Capitole, Alfonso Caiani direction; Orchestre national du Capitole. Tugan Sokhiev, Direction musicale.

 

Illustration : © P. Nin 2014

 
 

Compte-rendu : Herblay. ThĂ©Ăątre Roger Barat, le 28 mai 2013. Mascagni : Zanetto ; Weber : Abu Hassan. Mariam Sarkissian, Maria Virginia Savastano… Iñaki Encina OyĂłn, direction musicale. BĂ©rĂ©nice Collet, mise en scĂšne

Poster ZANETTO ABU HASSANPour son ouvrage lyrique annuel, le ThĂ©Ăątre Roger Barat d’Herblay a vu double : le rarissime Zanetto de Mascagni mis en parallĂšle avec Abu Hassan, Ɠuvre de jeunesse de Weber.
ComposĂ© en 1896, soit six ans aprĂšs Cavalleria Rusticana, Zanetto se rĂ©vĂšle comme un petit bijou d’intimitĂ© et de tendresse, au lyrisme mĂ©lancolique et bouleversant. Deux personnages seulement font vivre cette allĂ©gorie de l’amour rĂȘvĂ© et perdu : Zanetto, jeune musicien des rues, croise la route de la belle et riche Silvia, déçue par l’amour. Le jeune homme s’enflamme pour la grande dame, mais elle prĂ©fĂšre le pousser Ă  garder sa libertĂ© plutĂŽt que s’attacher Ă  elle. Et c’est aprĂšs le dĂ©part du garçon, devant les larmes qui coulent de ses yeux, qu’elle comprend qu’elle a aimĂ© enfin, pour la premiĂšre fois.

 

 

Deux raretés à Herblay

 

BĂ©rĂ©nice Collet a choisi de dĂ©placer l’ouvrage dans le milieu de l’opĂ©ra : devant une superbe photographie du Foyer de la danse du Palais Garnier, Silvia devient une cantatrice adulĂ©e, et pourtant bien seule, et Zanetto un jeune machiniste de passage. La transposition fonctionne admirablement, magnifiĂ©e par une direction d’acteur pudique et mesurĂ©e, toute en intĂ©rioritĂ© et en dĂ©licatesse. La mezzo Mariam Sarkissian et la soprano Maria Virginia Savastano vivent chacune leur personnage avec une vĂ©ritĂ© poignante, et leurs voix se marient admirablement, unissant la finesse ambrĂ©e et veloutĂ©e de la premiĂšre Ă  l’éclat rayonnant de la seconde, toutes deux chantant superbement, dĂ©ployant les lignes mĂ©lodiques dans toute leur ampleur.
Reconnaissons qu’aprĂšs pareille dĂ©couverte et autant d’émotions contenues dans quarante minutes de musique, il Ă©tait difficile de faire mieux, sinon aussi bien.
Et ce n’est pas faire injure Ă  Weber que d’admettre que son Abu Hassan, composĂ© dix ans avant Der FreischĂŒtz, en 1811, reste un singspiel Ă  la structure convenue, et dont la musique se situe loin des chef-d’Ɠuvres postĂ©rieurs.
L’intrigue nous narre les dĂ©boires d’Abu Hassan et sa femme Fatime, criblĂ©s de dettes, qui dĂ©cident de jouer les morts pour obtenir de l’argent de la part du Calife et de sa femme, tout en bernant l’infĂąme Omar, crĂ©ancier Ă  leurs trousses.
BĂ©rĂ©nice Collet, jouant sur l’actualitĂ©, fait coĂŻncider l’histoire avec la crise amĂ©ricaine, et l’endettement des mĂ©nages. Pour parfaitement rĂ©alisĂ©e qu’elle soit, cette scĂ©nographie ne peut donner Ă  cette piĂšce l’intĂ©rĂȘt qu’elle n’a pas.
Plaisante pour l’Ɠil, bourrĂ©e de clins d’oeil – le Calife devenant un sosie de l’actuel prĂ©sident amĂ©ricain – permet aux chanteurs de se dĂ©penser sur scĂšne et d’exister dans les dialogues. Vocalement, chacun tient parfaitement sa partie, de l’Abu convainquant de Victor Dahhani, au mĂ©dium solide mais au potentiel audiblement plus aigu, Ă  la Fatime charmante et pĂ©tillante de Claudia Galli, en passant par l’Omar gouailleur et aux graves gĂ©nĂ©reux de Nika Guliashvili.
L’Orchestre-Atelier OstinaO rĂ©serve une belle surprise, faisant admirer des pupitres bien Ă©quilibrĂ©s et une homogĂ©nĂ©itĂ© qu’on ne leur a pas toujours connue, notamment dans Zanetto, musicalement plus intĂ©ressant pour eux, tous guidĂ©s semble-t-il par des musiciens d’un excellent niveau – un solo de violoncelle Ă  la sonoritĂ© admirablement ronde et charnue en donne la preuve –.
A leur tĂȘte, le chef Encina OyĂłn effectue un bon travail, plus Ă  l’aise cependant dans les Ă©panchements de Zanetto que dans la lĂ©gĂšretĂ© morcelĂ©e d’Abu Hassan.
Saluons l’audace du ThĂ©Ăątre d’Herblay, et remercions toute l’équipe d’avoir permis la redĂ©couverte d’un Mascagni rare, qu’on n’oubliera pas de sitĂŽt.

Herblay. Théùtre Roger Barat, 28 mai 2013. Pietro Mascagni : Zanetto. Livret de Giovanni Targioni-Tozzeti et Guido Menasci. Carl Maria von Weber : Abu Hassan. Livret de Franz Hiemer. Avec Zanetto : Mariam Sarkissian ; Silvia : Maria Virginia Savastano ; Abu Hassan : Victor Dahhani ; Fatima : Claudia Galli ; Omar : Nika Guliashvili ; Zobeide : Djelle Saminnadin ; Narrateur : Vincent Byrd Le Sage. Orchestre-atelier OsinatO. Iñaki Encina Oyón, direction musicale ; Mise en scÚne : Bérénice Collet. Scénographie et costumes : Christophe Ouvrard ; Chef de chant : Ernestine Bluteau.