jeudi 13 juin 2024

CRITIQUE, opéra. BORDEAUX, Grand-Théâtre, le 4 mars 2023. G. DONIZETTI : La Favorite. A. Stroppa, P. Pati, F. Sempey… Paolo Olmi / Valentina Carrasco.

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.

 

 

Jusqu’à récemment encore, La Favorite de Gaetano Donizetti – présentée à l’Académie Royal de Musique en 1840 dans la foulée des succès parisiens des Martyrs, de La Fille du régiment et de Lucie de Lammermoor – n’a connu une belle carrière que dans la traduction italienne de Francesco Jannetti (1841). Après le Théâtre des Champs-Elysées en 2013 et le Théâtre du Capitole en 2014, c’est à nouveau la version originale française de l’ouvrage du compositeur bergamasque que propose l’Opéra national de Bordeaux – dans une production étrennée au dernier Festival Donizetti de Bergame (novembre 2022).

Donner La Favorite en français dans son intégralité (ballet compris, pour un spectacle d’une durée de 3h45 avec un entracte), et d’après le manuscrit original de Royer et Vayez, n’est pas une coquetterie mais une nécessité musicologique. Surtout lorsqu’on réalise que les modifications apportées par la version italienne ont non seulement alourdi le propos, mais encore trahi la beauté de la partition. Car Donizetti n’est pas un compositeur italien qui a écrit des opéras en français mais un musicien qui, en choisissant de mettre en musique des livrets pour notre capitale, avait étudié au préalable l’exacte intonation du mot français, la prosodie, l’articulation du phrasé, et surtout le goût de ce pays qui l’accueillit à bras ouverts, jusqu’à lui offrir la nationalité française !

La Favorite offre également un rôle en or aux mezzo-sopranos, que le mélodrame du XIXe siècle a toujours placées derrière les sopranos. Lorsque le compositeur dut transformer la tessiture de Léonore – écrite dans un premier temps à l’intention de sa Lucie parisienne – pour servir la voix grave et sonore dans le médium de la redoutable Rosine Stolz, il ne se doutait pas qu’il créait en quelque sorte le grand mezzo dramatique d’Amneris ou d’Eboli, qui se distingue essentiellement par la fougue de l’expression comme l’ardeur de l’accent.

 

 
Donizetti réestimé à Bordeaux
profite du Fernand irrésistible de Pene Pati…  

La Favorite : joyau de l’opéra romantique français

 

 

 

 

 

 

Remplaçant Varduhi Abrahamyan (annoncée souffrante), la mezzo italienne Annalisa Stroppa (déjà présente dans le rôle-titre à Bergame) s’engage à plein dans les tourments de la belle Léonor, à laquelle elle prête sa plastique avantageuse, mais plus encore ses aigus tranchants, alors que son registre grave paraît malheureusement peu sonore. Les efforts sur la clarté de l’élocution sont patents (9 ans après une Carmen limougeaude plus problématique quant à la prononciation du français), et surtout la flamme et la fougue dont ce personnage ne peut faire l’économie sont bel et bien au rendez-vous. Quant au Fernand de Pene Pati, comment ne pas rendre les armes devant l’une des plus belles voix de notre temps (que certains associe à celle de feu Luciano Pavarotti), doublé d’un charisme scénique rare, d’une qualité de diction superlative, et qui soutient sans faiblir la difficile tessiture de sa partie, contre-ut dièse compris ! Les trésors de nuances, de mezze voce ou de diminuendi qu’il distille ça et là dans ses airs et duos sont miel et nectar pour nos oreilles, et font courir maintes fois le frisson le long de notre échine au cours de la soirée.

Et pourtant, c’est le baryton bordelais Florian Sempey qui domine le plateau, en termes de flux sonore, l’écrase presque, avec une autorité vocale et scénique qui ne cesse de grandir. Mais n’est-ce pas trop pour La Favorite ? On se pose la question, quelle que soit, par ailleurs, la splendeur d’un matériau que l’on sent déjà parvenu à sa maturité, sans compter sur le fait qu’il semble faire de louables efforts pour l’alléger et l’éclaircir pour rendre pleinement justice au personnage d’Alphonse XI. Si le timbre accuse le poids des ans, avec un vibrato un peu trop présent en début de représentation, le baryton français Vincent Le Texier (alors que le rôle requiert l’usage d’une basse…) en a cependant encore sous le pied, et convainc malgré tout en Balthazar, auquel il confère beaucoup d’humanité, notamment dans ses interventions en présence de son jeune novice. Dans les rôles secondaires, Sébastien Droy campe un fringant Don Gaspar tandis que la jeune Marie Lombard donne une réelle présence à Inès, malgré une puissance vocale encore limitée.

Membre du sulfureux collectif catalan La Fura dels Baus, la metteure en scène argentine Valentina Carrasco offre un travail ici bien sage et pour tout dire très « classique » (avec le concours de Peter van Praet et Carles Berga pour les décors et Silvia Aymonino pour les costumes), prenant ainsi ses distances avec ses trublions de collègues comme Alex Ollé ou Carlus Padrissa. Il n’y a que dans l’inévitable ballet, d’une vingtaine de minutes et par bonheur ici conservé, qu’une vision « décalée » se fait jour. On y voit des femmes âgées (de 60 à 84 ans, nous dit le livret !) se lever de leurs lits de dortoir, puis se pomponner, enfiler un tutu, puis se lancer dans une chorégraphie qui paraît presqu’improvisée. Elles sont en fait les anciennes favorites du roi, désormais délaissées dans leur harem par le roi qui leur préfère sa nouvelle conquête, mais qui lui sautent littéralement dessus quand il y apparaît, prodiguant au malheureux homme moult baisers non désirés, qui en sort le visage couvert de marques de rouges à lèvres ! Valentina Carrasco s’en explique dans le programme de salle : « Dans notre société, les plus de 70 ans disparaissent de la sphère publique », explique la metteuse en scène, « Il s’agit d’une discrimination envers nous-mêmes, envers ce que chacun d’entre nous, au mieux, est ou sera un jour ».

Enfin, avec une direction aussi vive que contrastée, parfois même heurtée, le chef italien Paolo Olmi joue logiquement la carte du « grand opéra », sachant s’alanguir dans les plus belles cantilènes entre deux fracas tonitruants. Le rutilant Orchestre national de Bordeaux Aquitaine s’adapte fort bien à cette option, avec des cuivres brillants et des cordes scintillantes. Quant au Chœur de l’Opéra national de Bordeaux, excellemment préparé par Salvatore Caputo, il participe, par son homogénéité, son impact, au succès de la soirée, chaleureusement applaudie par un public bordelais lui aussi chauffé à blanc.

Avertissons le lecteur, qu’à défaut de l’image, il pourra toujours se délecter du son grâce à France Musique qui retransmettra la captation d’une des soirées sur ses ondes… samedi 25 mars à 20h. Rv est pris !

 

 

 

 

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CRITIQUE, opéra. BORDEAUX, Grand-Théâtre, le 4 mars 2023. G. DONIZETTI : La Favorite (version française) A. Stroppa, P. Pati, F. Sempey… Paolo Olmi / Valentina Carrasco. Photos © Eric Bouloumié

 

 

TEASER VIDÉO : La Favorite de Donizetti selon Valentina Carrasco au Festival Donizetti de Bergame (novembre 2022).

 

 

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