mercredi 23 septembre 2026

CRITIQUE, opéra. CARDIFF, Wales Millennium Centre, le 20 septembre 2026. BARTOK : Le Château de Barbe-Bleue / STRAVINSKY : Oedipus Rex. C. Rice, N. Berg, P. Hoare… Joe Hill-Gibbins / Lidiya Yankovskaya

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Mike Smith
Mike Smith
Mike écrit des chroniques de spectacles, en particulier pour la danse et à l'opéra. Il est basé au Royaume-Uni, mais travaille à l'International. Il est également journaliste de voyage. Il enseigne l'histoire ancienne et le journalisme à l'Université de Cardiff, au Pays de Galles. Mike Smith est également rédacteur en chef d'Arts Scene in Wales (asiw.co.uk).
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Le Welsh National Opera a ouvert sa saison avec un diptyque associant Le Château de Barbe-Bleue de Béla Bartók et Oedipus Rex d’Igor Stravinsky, sous la direction scénique de Joe Hill-Gibbins. Le programme affichait une ambition claire : faire dialoguer deux œuvres du vingtième siècle autour du pouvoir, du destin et de l’enfermement psychologique. Le résultat vocal a largement tenu cette promesse. La cohérence scénique, en revanche, laisse une impression plus mitigée, la maison galloise ayant repris telle quelle une mise en scène déjà vue à l’English National Opera, plutôt que de bâtir une lecture qui lui soit propre.

 

Le décor, unique pour les deux ouvrages, reprend en effet le dispositif conçu à
Londres : une longue tablée dépouillée, blanche pour Barbe-Bleue, repeinte en
rouge et fragmentée en plusieurs tables pour Oedipus Rex, où elle évoque
davantage une cantine d’une entreprise qu’un lieu de tragédie antique. Les chanteurs y grimpent, s’y agrippent, déplacent sans relâche des chaises dont la fonction
dramaturgique demeure obscure. On comprend l’intention de continuité entre les deux volets, mais la parenté visuelle est si étroite qu’elle finit par brouiller ce qui
distingue les deux univers, l’un intime et conjugal, l’autre collectif et politique.

 

 

Chez Bartók, l’accumulation d’accessoires, fleurs maculées de sang, confettis dorés figurant les joyaux, couverts détournés en armes, et surtout une quinzaine d’anciennes épouses en robe de mariée accompagnées d’un chœur de femmes, dilue le compte précis voulu par Bartók et son librettiste Béla Balázs, qui n’évoquaient que trois épouses, rencontrées à l’aube, à midi et au crépuscule. Cette multiplication transforme un chagrin soigneusement mesuré en scène de foule et affaiblit la portée du septième tableau. Le Prologue rappelle pourtant que rien de tout cela ne doit se lire au premier degré, Balázs situant explicitement l’action à l’intérieur de l’esprit du Duc. Une version de concert, portée par des voix de cette qualité, aurait sans doute mieux servi cette dimension intérieure qu’une agitation de noce déréglée.

Christine Rice a incarné Judith avec une intensité constante, jamais du côté du
mélodrame facile, la voix conservant chaleur et projection jusque dans les phrases
les plus tendues du dernier tableau. Nathan Berg lui a donné la réplique en Barbe-
Bleue avec une noirceur nuancée, révélant une vulnérabilité qui évite au personnage
de sombrer dans la simple figure du monstre. Après l’entracte, les deux chanteurs sont réapparus en Jocaste et Tirésias dans Oedipus Rex, la production revendiquée cette fois comme une véritable création maison. La parenté esthétique avec le premier volet reste toutefois si marquée que l’on croit assister à la suite d’un même spectacle plutôt qu’à une œuvre distincte, jusque dans la présence d’un chœur d’hommes reproduisant les déplacements du chœur féminin précédent.

Peter Hoare, vêtu de rouge, a livré un Œdipe habité par le doute et la culpabilité, la
voix ductile jusque dans les passages les plus déclamatoires. Stephen Richardson a
assuré avec autorité les rôles de Créon et du Messager. Alun Rhys-Jenkins, membre du chœur du WNO, a chanté un Berger de belle tenue ; on notera que ce chanteur familier de la scène galloise apporte à chacune de ses interventions une solidité qui doit beaucoup à sa pratique régulière du chœur maison. L. J. Parkinson, qui dit le Prologue de Barbe-Bleue, ne quitte jamais vraiment le plateau : il y reste en majordome du Duc pendant tout le premier volet avant de revenir, après l’entracte, dans le rôle du récitant d’Oedipus Rex. On regrettera que cette narration, portée en anglais, n’ait pas été confiée au gallois, alors que la partition elle-même juxtapose déjà le français de Cocteau et le latin de la traduction liturgique. Le choix aurait donné tout son sens à une production montée dans la capitale galloise ; en l’état, il ajoute simplement une troisième langue à une œuvre
qui en comptait déjà deux, sans que l’anglais n’apporte de résonance particulière au
projet.

 

 

Lidiya Yankovskaya a dirigé les deux ouvrages avec un sens sûr de la tension,
l’Orchestre du WNO répondant avec une élégance certaine dans les pages les plus intimes et une vigueur bienvenue dans les épisodes les plus âpres, une réussite
d’autant plus notable au regard des difficultés financières traversées par la compagnie ces dernières saisons. Un éclairage blanc très cru, virant sans nuance au rouge, a par moments rendu les surtitres illisibles, contrariant la lecture d’une partition déjà dense. Reste la question de fond que pose ce diptyque : une compagnie nationale subventionnée peut-elle se contenter d’importer une production déjà vue à Londres pour habiller, dans les mêmes teintes, l’œuvre qu’elle présente comme sa création propre ? La saison prévoit par ailleurs une Bohème provenant du festival de Glyndebourne, elle aussi reprise telle quelle… La qualité des voix réunies à Cardiff ne fait aucun doute ; celle du projet scénique qui les accueille laisse, elle, la question ouverte.

 

 

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CRITIQUE, opéra. CARDIFF, Wales Millennium Centre, le 20 septembre 2026. BARTOK : Le Château de Barbe-Bleue / STRAVINSKY : Oedipus Rex. C. Rice, N. Berg, P. Hoare… Joe Hill-Gibbins / Lidiya Yankovskaya. Crédit poto (c) Dafydd Owen

 

 

 

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