Des voix superbes, un chœur incandescent, une mise en scène qui doute… Dans le Samson et Dalila de Camille Saint-Saëns proposé actuellement par le Dorset Opera, les voix sont fortes, le chœur exemplaire, et l’Orchestre du Dorset Opera placé sous la direction de Jeremy Carnall, joue avec une conviction réelle. Le metteur en scène Rufus Martin propose un décor unique, un temple lourdement dévasté, et il ne bougera pas de la soirée. J’y ai d’abord vu le sanctuaire ruiné des Hébreux vaincus, ce qui se lit fort bien ; au baisser du rideau, il est devenu le temple des Philistins eux-mêmes, celui que Samson fait s’effondrer sur leurs têtes lorsque sa force lui revient un instant.
L’idée, me semble-t-il, est de ne rattacher l’histoire à aucun lieu ni à aucune époque, la ruine valant pour toutes les guerres qui continuent de défigurer notre propre monde; ce qui, comme concept, ne manque pas de force. L’Histoire n’est qu’un long cortège de religions qui viennent et s’en vont, leurs temples élevés puis réduits aux gravats, et le procédé ne montre aucun signe d’essoufflement en notre siècle; qu’un seul sanctuaire en ruine les représente toutes, voilà qui a tout son sens. Les costumes de Libby Watson épousent cette intemporalité ; il en résulte toutefois que le spectateur arrivant sans quelque connaissance de l’ouvrage, ou du Livre des Juges, pourrait avoir peine à dire de quel temple il s’agit, ou pourquoi il gît en ruine avant même que le drame ait commencé.
Heureusement, la force du chant offre à la soirée une assise solide. La Dalila de Mae Heydorn est ce que l’on entend de plus beau ici, grâce à un instrument riche et sombre, employé avec une véritable intelligence, et doté d’une réelle profondeur. « Le Printemps qui commence » fut modelé avec une aisance ravissante, et « Mon cœur s’ouvre à ta voix » s’éleva avec cette assurance sans hâte qui fait que toute une salle retient son souffle. Elle colore le français admirablement et jamais ne force l’effet. Le Grand Prêtre de Dagon d’Alexey Gusev est une créature proprement effrayante, chantée d’un baryton ample et inflexible, jouée avec un plaisir manifeste pour la cruauté du personnage. Jonathan Eyers rend Abimélech parfaitement odieux dans le bref moment que lui laisse le rôle, et Aidan Smith prête une basse chaude et assurée au Vieillard hébreu, suppliant Samson de se souvenir de son Dieu et d’oublier la femme. Tous deux, soit dit en passant, tiennent aussi des rôles principaux dans L’Elisir d’amore du festival.
Le Samson de Won Whi Choi, pour ses débuts au Royaume-Uni, s’impose au fur et à mesure de la représentation. Au premier acte il parut un peu en retrait, la voix impressionnante mais le personnage pas tout à fait incarné, et je commençai à me demander comment tournerait la soirée. Après sa chute, il s’éleva à la hauteur du rôle et porta enfin tout le poids de la tragédie. Sa scène finale dans le temple fut d’une véritable puissance.
Choix de mise en scène ou non, il règne peu de chaleur entre les deux amants jusqu’après la fatale tonte, et Dalila avait fort à faire avec un Samson si chevelu. L’instant où elle saisit enfin les ciseaux a des conséquences à faire dresser les cheveux sur la tête: le jeu de Choi s’anime alors avec une vivacité soudaine. Vient ensuite le cordon rouge. Une longueur de corde écarlate paraît par intervalles pour lier Samson, et à d’autres moments pour ligoter ou relier divers autres personnages, et j’avoue qu’à la fin je ne savais plus trop ce qu’elle était censée signifier. Le destin, peut-être. La servitude, possiblement. Les liens de la foi, à la rigueur. Quelle qu’en fût l’intention, le sens en demeurait hors de portée. Une production aussi bien chantée n’a guère besoin d’un symbole qu’il faut déchiffrer.
Curieux, aussi, le sort réservé aux surtitres. Saint-Saëns et Ferdinand Lemaire ne sont point pudiques : les Hébreux invoquent le Dieu d’Israël, ils chantent Israël brisant ses chaînes, et le mot retentit sans cesse depuis le plateau dans un français parfaitement audible. Or les surtitres anglais écartent doucement le nom. Étant donné le souhait affiché de Carr de ne lier l’ouvrage à aucun conflit particulier tandis que brûle le Proche-Orient, on conçoit aisément la pensée ; c’est simplement une pensée qui résiste mal au contact du plateau. L’opéra est un récit biblique sur les Israélites et les Philistins, tiré du seizième chapitre du Livre des Juges, et l’est depuis 1877. Nul ne vient à Samson et Dalila en attendant une prise de position sur le Proche-Orient, et faire dire aux surtitres autre chose que ce que chantent clairement les interprètes ne résout rien ; cela ne fait que décaler d’un pas les surtitres par rapport à la scène.
C’est pourtant dans la chorégraphie confiée au chœur que je fus le moins convaincu. Les intentions d’Alicia Frost dans la célèbre Bacchanale sont assez claires, et intéressantes : elle a cherché la menace là où l’on nous sert d’ordinaire l’étalage érotique, nous offrant une grappe de combattants ivres de conquête, et sur le papier l’idée est excellente. À la place de la sensualité, nous eûmes un piétinement pesant d’une bande de sbires à la mine patibulaire, tandis qu’ailleurs les Philistins passèrent une grande partie de la soirée à onduler et à agiter les bras d’une manière qui évoquait davantage un cours de bien-être qu’une civilisation décadente au bord du châtiment divin. Dans la Bacchanale, où la partition réclame l’abandon, nous eûmes beaucoup d’affairement.
Il y avait un certain plaisir, tout de même, à voir les brutes d’un soir… reparaître en soldats en kilt, éclopés, éméchés et parfaitement grivois, dans l’autre production du festival (L’Elisir). Le chœur, préparé par Stephen Harris, est le cœur battant de ce festival, et il était dans une forme magnifique, se jetant dans le drame avec autant d’ardeur que dans le chant : la lamentation initiale avait le poids et la désolation voulus, et les grandes effusions chorales emplissaient le Coade Theatre d’une manière qui rappelle pourquoi l’on fait le voyage. Jeremy Carnall tint la fosse nette et sûre d’un bout à l’autre, et la merveilleuse orchestration de Saint-Saëns, tout de menace, passait la rampe avec éclat. Sans que Dorset Opera y fût pour rien, le plaisir de la soirée fut mis à l’épreuve par une chaleur accablante ; quelques spectateurs s’éclipsèrent, et à un moment de fatigue aussi, je me surpris à songer: pardonne-moi, Dalila, je ne suis pas sûr d’en pouvoir supporter davantage. Mais, à la différence de Samson, je gardai la foi.
Une soirée chaude, donc, et curieusement partagée. Sur le plan purement musical, c’est une réussite considérable, superbement chantée et finement jouée, et il fut de longs moments où je laissais simplement la scénographie s’effacer pour écouter. Si le jeu manqua parfois de dynamisme, et si l’alchimie entre les amants ne vient jamais tout à fait, vocalement le doute n’était pas permis : le Samson de Choi gagne régulièrement en puissance au fil de la soirée pour finir en voix souveraine. Mais un opéra du désir a besoin d’un peu de désir, et un opéra sur une civilisation condamnée doit faire paraître cette civilisation dangereuse plutôt qu’un brin ridicule. Paul Carr a réuni les ingrédients, et quelques idées véritablement intéressantes, sans tout à fait se fier ni aux uns ni aux autres. Allez-y pour les voix et pour le chœur, qui valent à eux seuls le déplacement; vous constaterez peut-être que le chant demeure longtemps après que la mise en scène s’est effacée. Une production aux fondations un peu fragiles, à l’image du temple qu’elle fait crouler.
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CRITIQUE, festival. BLANDFORD FORUM, Dorset Opera Festival (Coade Theatre), le 22 juillet 2026. SAINT-SAENS : Samson et Dalila. M. Heydorn, W. W. Choi, A. Gusev… Paul Carr / Jeremy Carnall. Crédit photographique (c) droits réservés






