CRITIQUE, Opéra. ORANGE, le 10 juillet 2021. SAINT-SAËNS: Samson et Dalila. Alagna / Lemieux. ABEL / GRINDA.

CRITIQUE, Opéra. ORANGE, le 10 juillet 2021. SAINT-SAËNS: Samson et Dalila. Alagna / Lemieux. ABEL / GRINDA. Centenaire de la mort de Saint-Saëns, distribution superlative, production magique et spectateurs en nombre, tous les ingrédients étaient réunis pour que cette soirée reste dans les annales des Chorégies d’Orange. Le plus vieux festival lyrique débutant au XIXème siècle avait dû pourtant se taire l’été dernier face au virus venu de Chine. La production prévue a heureusement pu être décalée d’un an. Le public a pu venir finalement en nombre, scanné mais libre de s’asseoir sur les gradins antiques sous la voûte étoilée … pour jouir de la plus belle musique qui soit. Car ce qui frappe à l’écoute de ce chef d’œuvre c’est la qualité constante de la partition. Les airs et duos très aimés et connus ne doivent pas occulter les chœurs qui sont tous splendides ; l’orchestration très subtile et efficace, et la musique de ballet, la plus belle qui soit à l’opéra. Une belle production de Samson doit donc compter sur un orchestre et des chœurs superlatifs. Ce soir l’Orchestre Philharmonique de Radio France et les chœurs des opéras Grand Avignon et de Monte-Carlo sont excellents. La direction du chef canadien Yves Abel mérite tous les honneurs. En chantre de la musique française celui qui la défend aux Amériques, dirige comme un dieu ce soir sous le ciel de Provence qui semble l’inspirer particulièrement.

Un Samson parfait à Orange

samson-dalila-saint-saens-orange-2021-alagna-lemieux-critique-operaCe n’est pas qu’un jeu de mots car ne l’oublions pas, Saint-Saëns avait prévu d’abord d’écrire un oratorio et quelque chose de ce projet premier est présent dans cette noble partition surtout aux actes extrêmes. Et c‘est peut-être la qualité la plus rare que possède Yves Abel, celle de garder toute la noblesse et la hauteur de la musique tout en donnant un élan dramatique progressif. Ainsi le premier acte est comme retenu pour, petit à petit, élargir le drame avec la passion du deuxième acte et le tragique mystique du dernier acte. L’orchestre est superbe de bout en bout. La parfaite acoustique du théâtre antique, nous le remarquons chaque année, permet une écoute de chaque instrument. Les solistes sont magiques, les bois en particulier, et par exemple, le pupitre de contrebasses est saisissant de présence. Les Chœurs tant au lointain que face au public ont la présence biblique attendue, conforme à ce supplément qui évoque l’Oratorio. Cet opéra français dont le texte de grande qualité de Ferdinand Lemaire mérite le meilleur en termes de diction. Les chœurs sont parfaits et le texte est limpide.  Délicatesse des chants féminins, vaillance des hommes et ampleur des vastes pages chorales, plaintes déchirantes… tout ravit l’amateur de chœurs.

La distribution voulue francophone par Jean-Louis Grinda afin de faire honneur au texte sera-t-elle à ce niveau de limpidité attendu ? C’est effectivement le cas ce soir et cela mérite d’être souligné car ce n’est que rarement possible. Roberto Alagna n’a pas toujours été si bien entouré dans l’opéra français même à Orange. Les astres ont été en phase et rien, rien ne peut être critiqué. Alagna est tout simplement royal en termes de diction. C’est beau, tellement beau que le français semble la voix même du chant. Ce naturel, ces R non roulés, est un véritable régal dans chaque rôle abordé par Roberto Alagna. Dans Samson la qualité du livret rend tout cela encore plus impressionnant. Le chant de Roberto Alagna n’est peut-être plus aussi solaire ; il gagne dans l’homogénéité du timbre avec des graves devenus magnifiques et un medium parfaitement équilibré. Ce rôle très ample, long et exigeant avec des passages inconfortables, semble aujourd’hui parfaitement lui convenir. Roberto Alagna a la voix du rôle, il est un Samson crédible et nous rend son combat proche. Il construit son interprétation de manière limpide, le personnage prenant conscience de son destin religieux petit à petit, tout en essayant de brider la forte sensualité de sa passion pour Dalila. La mise en scène lui réserve de beaux moments tout en lui permettant une évolution progressive très intéressante. Roberto Alagna est un très, très grand Samson ! Ils ne sont pas nombreux ceux qui ont été un Roméo aussi parfait puis endossent aussi bien le large costume du héros biblique avec cette aisance. Marie-Nicole Lemieux est une Dalila aussi bien chantante que son Samson. Le timbre est somptueux, le vibrato contrôlé, la tessiture grave splendidement assumée et les aigus lumineux. Le chant est somptueusement séduisant, vraiment !  La diction (sans les « r » roulés habituels là encore) permet de déguster chaque mot. C’est scéniquement que la séduction est en deça outre ses deux costumes qui ne la servent pas.  Nicolas Cavalier, basse française, est un Grand Prêtre épatant. Puissant, méchant, intransigeant avec une voix noire bien conduite et une diction parfaite. Le duo avec Dalila à l’acte deux est effrayant à souhait. Et quelle tension y distille l’orchestre sous la direction dramatique d’Yves Abel ! Le duo avec Samson est vocalement torride ! Là aussi l’orchestre ainsi dirigé est envoûtant. Les autres petits rôles sont parfaitement tenus, ainsi le toulousain Julien Veronèse est à présent à son aise dans la cour des grands : son Abimélech est très impressionnant !  Et quel costume ! Nicolas Courjal est un vieillard hébreu émouvant. Rôle court mais au combien important ! Marc Larcher, Frédéric Caton, Christophe Berry tiennent leur rang en si belle compagnie tant en diction qu’en voix sonores. Bravo !

Tout est musicalement à la place attendue sans aucune faiblesse. La mise en scène de Jean-Louis Grinda venue de Monte-Carlo devant Auguste et le mur tient plus de la mise en espace ; rien ne vient perturber la plénitude du chant. Le petit ange aux ailes lumineuses qui guide Samson vers son destin est une idée très heureuse qui poétise la parabole biblique un peu austère. Aucune hystérisation de la passion n’a lieu dans l’acte deux. Les décors sont très réussis. Ils respectent le sublime mur qui reste nu et ce sont les admirables lumières de Laurent Castaingt et les vidéos d’Étienne Guiol et d’Arnaud Pottier, qui construisent les divers espaces. Des images sont fortes et belles (la nuit étoilée du duo d’amour), parfois très émouvantes (la course du peuple) ou spectaculaires (la roue et les chaînes de Samson, la destruction du temple). Le ballet est un moment tout à fait superbe. Les danseurs des ballets du Grand Avignon et de Metz sont magnifiques et la chorégraphie d’Eugénie Andrin trouve les accents d’une sensualité barbare très subtile en parfait accord avec la musique. Ils ont été à juste titre très applaudis ! Les costumes de Agostino Arrivabene sont magnifiques avec la petite réserve énoncée pour ceux de Dalila. Les plus spectaculaires sont ceux du Satrape de Gaza, Abimélech et ses terribles guerriers.

Reportée d’un an, cette soirée magique a fait oublier au public venu nombreux la partager (5000 personnes), la triste époque virale que nous traversons. Et c’est peut-être cela le message de Samson et Dalila qui nous est nécessaire : ce sont les épreuves qui fortifient les peuples en dépassant la jouissance individuelle.

Merci aux Chorégies d’Orange d’avoir monté à la perfection un opéra français rare. Distribution, musique, chœurs, scène, tout a été à la hauteur de ce chef d’œuvre. La vie reprend vraiment si Orange renait sous les étoiles de Provence. La réussite de ce Samson 2021 en témoigne.

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CRITIQUE, Opéra. ORANGE, Théâtre antique, le 10 Juillet 2021. Camille Saint-Saëns (1835-1921) : Samson et Dalila, opéra en 3 actes et quatre tableaux sur un livret de Ferdinand Lemaire. Mise en scène : Jean-Louis Grinda. Costumes : Agostino Arrivabene. Lumières : Laurent Castaingt. Chorégraphie : Eugénie Andrin. Vidéo : Étienne Guiol et Arnaud Pottier. Avec : Marie-Nicole Lemieux, Dalila ; Roberto Alagna, Samson ; Nicolas Cavallier, Le Grand Prêtre ; Julien Véronèse, Abimélech ; Christophe Berry, Le messager philistin ; Nicolas Courjal, Le Vieillard Hébreu ; Marc Larcher, premier philistin ; Frédéric Caton, deuxième philistin. Chœur des Opéras Grand Avignon et Monte Carlo. Ballets des Opéras Gand Avignon et Metz. Orchestre Philharmonique de Radio France, direction : Yves Abel.

CRITIQUE, opéra. Orange, Chorégies, le 10 juillet 2021. Saint-Saëns : Samson et Dalila. Alagna, Lemieux… Abel / Grinda

CRITIQUE, opéra. Orange, Chorégies, le 10 juillet 2021. Saint-Saëns : Samson et Dalila. Alagna, Lemieux… Abel / Grinda. Créée à Monte-Carlo en 2018, programmée à Orange en 2020, puis reportée à l’été 2021, covid oblige, et reportée en cet été 2021 du fait de la pandémie, la production de Samson et Dalila par Jean-Louis Grinda, souligne opportunément le centenaire Saint-Saëns 2021.
La direction d’acteurs est claire et efficace, sans grille de lecture décalée, plaquée artificiellement sur l’action originelle. JL Grinda soigne la lisibilité des mouvements de foule (le chœur est essentiel ici, exprimant attentes et prières des Hébreus, révoltés, réduits en esclaves par les Philistins ; les philistins eux-mêmes, dépravés au III, et punis car écrasés sous les ruines du temple). Saluons le choeur, très impliqués en particulier dans le I et le III, il porte l’action à l’identique des protagonistes.

 

 

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Samson (très convaincant Roberto Alagna, héros humain et tristement naïf) y paraît guidé par l’Ange de Jehova, investi par sa mission divine, bientôt trahi / vaincu par Dalila, sirène fatale, pilotée par le Prêtre de Dagon. Libérateur malgré tout des hébreux, Samson / Alagna démontre dans le III, une intensité qui convainc et émeut, une grandeur vulnérable et pourtant surnaturelle. En séductrice lascive, Marie-Nicole Lemieux, affirme peu à peu son esprit de revanche, sa nature charnelle et dominatrice, sa ligne finement énoncée; la beauté voluptueuse envoûte et captive Samson jusqu’à la mort ; son air hypersensuel, rendu célèbre par Maria Callas, « Mon cœur s’ouvre à ta voix / ah verse moi l’ivresse !» (scène III, Acte II) fait fondre toute réserve. Les deux chanteurs réussissent le fameux duo du II, confrontation puis victoire de la femme coupeuse des cheveux de son amant défait, rompant sec le naziréat de son amant vaincu (qui a dévoilé naïvement le secret de sa force). Le secret du pouvoir de Dalila reste ici le très solide Prêtre de Dagon, Nicolas Cavallier, qui impose sa tension virile, son emprise sur la courtisane Dalila, au point de la manipuler totalement. Tout aussi forts et bien caractérisés les personnages du vieil hébreux (Nicolas Courjal), du satrape Abimélech (Julien Véronèse), deux basses francophones, impeccables. A l’instar de leur comparse, Frédéric Caton, parfait en « deuxième Philistin ».

Belle direction d’Yves Abel, qui écarte toute épaisseur surexpressive, en particulier dans la bacchanale qui ouvre le III ; l’écriture d’une subtilité inouïe d’une Saint-Saëns à la fois orfèvre et peintre, y rayonne grâce à la prestation des instrumentistes du Philharmonique de Radio France.

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Diffusion sur France 5 le 16 juillet 2021, à 22h10.
Photos (© Philippe Gromelle)

SAMSON et DALILA sur FRANCE 5 (Chorégie d’Orange 2021)

FRANCE-5-SAMSON-ET-DALILAFRANCE 5, 16 juil 2021, 22h10. SAINT-SAËNS : SAMSON ET DALILA  -  opéra biblique, Samson et Dalila est créé à Weimar en déc 1877 grâce à Liszt, premier admirateur de Saint-Saëns. La partition regorge d’épisodes somptueux qui affirment le génie lyrique de celui qui renouvelle ainsi le grand opéra à la française. Action dramatique et spectaculaire, foule et duo intimiste, sans compter le ballet « institutionnel », la fameuse Bacchanale qui tout en soulignant l’érotisme et la sensualité assumée de la partition, confirme aussi l’immense talent du Saint-Saëns orchestrateur.
Sur la scène du Théâtre Antique d’Orange, deux tempéraments vocaux s’emparent des rôles-titres : Roberto Alagna et Marie-Nicole Lemieux, Samson et Dalila Dans la mise en scène de Jean-Louis Grinda, directeur des Chorégies d’Orange. Production événement d’autant plus attendue et suivie que 2021 marque le centenaire de la mort de Camille Saint-Saëns. Roberto Alagna et Marie-Nicole Lemieux ont déjà chanté ensemble à Orange dans Le Trouvère de Verdi, superbe duo Manrico / Azucena (été 2015)…

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France 5, vendredi 16 juillet à 22h10, précédée du documentaire d’Andy Sommer sur le ténor Roberto Alagna, « Ma vie est un opéra ».

 

 

 

SAINT-SAËNS : Samson et Dalila, 1877

DALILA : Marie-Nicole Lemieux
SAMSON : Roberto Alagna
LE GRAND PRÊTRE DE DAGON : Nicolas Cavallier
ABIMÉLECH, SATRAPE DE GAZA : Julien Véronèse
UN MESSAGER PHILISTIN : Christophe Berry
UN VIEILLARD HÉBREU : Nicolas Courjal
PREMIER PHILISTIN : Marc Larcher
DEUXIÈME PHILISTIN : Frédéric Caton

Orchestre philharmonique de Radio France
Chœurs des Opéras Grand Avignon et de Monte-Carlo
Ballets des Opéras Grand Avignon et de Metz
DIRECTION MUSICALE : Yves Abel
MISE EN SCÈNE : Jean-Louis Grinda

COSTUMES : Agostino Arrivabene
ECLAIRAGES : Laurent Castaingt
CHORÉGRAPHIE : Eugénie Andrin

Opéra en 3 actes et 4 tableaux
Musique de Camille Saint-Saëns (1835-1921)
Livret de Ferdinand Lemaire
Création : Théâtre Grand-Ducal de Weimar, 2 décembre 1877
Durée : 2h40

Photo © (c) Alain Hanel

 

 

 

 

 

 

COMPTE-RENDU, opéra. Strasbourg, ONR, le 16 oct 2020. Saint-Saëns : Samson et Dalila. Marie-Eve Signeyrole / Ariane Matiakh.

saint-saens-camille-portrait-carre-classiquenewsCOMPTE-RENDU, opéra. Strasbourg, ONR, le 16 oct 2020. Saint-Saëns : Samson et Dalila. Marie-Eve Signeyrole / Ariane Matiakh.Il aura donc fallu attendre 8 mois pour que Strasbourg puisse présenter une nouvelle production à l’Opéra national du Rhin : peu avant le spectacle, son directeur Alain Perroux, nommé l’an passé suite au décès inattendu d’Eva Kleinitz, remercie au micro l’ensemble des intervenants, dans leurs domaines technique et artistique respectifs, avec une émotion visible. Venu en nombre, le public a été réparti dans la salle dans le respect des mesures de distanciation, avant que la discipline de sortie en fin de soirée montre combien chacun respecte les nécessaires consignes d’organisation. Musicalement, ce contexte permet d’entendre le choeur réparti dans les deux derniers balcons en hauteur, …une satisfaction paradoxale à laquelle on ne s’attendait guère : on se régale de cette spatialisation où chaque pupitre s’oppose avec force détail, faisant de cette particularité l’un des grands moments de la soirée. On se félicite aussi d’avoir fait appel à Ariane Mathiakh (née en 1980) pour diriger la fosse, tant la Française insuffle une énergie sans pareil : à force de détails, sa direction sans vibrato, piquante et allégée (COVID oblige, les cordes ont été réduites), est un modèle d’élégance aérienne. Pour autant, l’ancienne lauréate de la première édition « Talents chefs d’orchestre Adami », en 2008, n’en oublie jamais le drame, donnant dès l’ouverture des couleurs sombres par des scansions appuyées aux contrebasses. Elle sait aussi ralentir le tempo dans des moments plus étonnants (premières mesures vénéneuses de “Mon coeur s’ouvre à ta voix” au 2e acte ou dans la Bacchanale au 3e acte, d’une grande tenue rythmique). On espère retrouver très vite cette baguette très imaginative, sur scène comme au disque.

 
 

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Face à cette direction enthousiasmante, le plateau vocal se montre plus inégal. Convaincants : Jean-Sébastien Bou (son Dagon est d’une grande force théâtrale, bien épaulé par sa parfaite diction, idéalement projetée) ; de même, les seconds rôles superlatifs ne sont pas en reste : Wojtek Smilek et Patrick Bolleire – ce dernier familier du rôle (voir notamment à Metz https://www.classiquenews.com/compte-rendu-opera-metz-le-5-mai-2018-samson-et-dalila-saint-saens-jacques-mercier-paul-emile-fourny/ et Massy en 2018). Les deux rôles-titres sont plus problématiques : la Dalila de Katarina Bradic, dont le manque de puissance est audible dans les ensembles. C’est certainement ce qui explique pourquoi la mezzo serbe s’épanouit principalement dans le répertoire baroque, là où ses superbes couleurs cuivrées dans les graves font merveille – pianissimos très maitrisés. Ici, l’aigu est plus tendu dans les changements de registre au I, avec un manque d’éclat constant dans les forte. Même déception pour le très inégal Massimo Giordano (Samson), à l’émission instable et serrée dans l’aigu, sans parler de son vibrato prononcé. Seule la voix en pleine puissance séduit en de rares occasions, dans un rôle il est vrai redoutable.

La mise en scène de Marie-Eve Signeyrole joue la carte d’une transposition contemporaine réussie, imaginant deux camps irréconciliables, entre conservateurs au pouvoir et mouvement anarchique des clowns – ces derniers rappelant inévitablement leurs lointains cousins les gilets jaunes. Comme à son habitude (voir notamment son Nabucco https://www.classiquenews.com/compte-rendu-critique-opera-lille-le-19-mai-2018-verdi-nabucco-rizzi-brignoli-signeyrole/), Signeyrole s’appuie sur les dispositifs vidéo souvent filmés en direct et projetés sur plusieurs écrans, tout en expliquant son uchronie en un générique à la double fonction, didactique et satirique : la vision du monde politique, ainsi montrée, ressemble à une émission de télé-réalité, dont les spectateurs suivraient chaque épisode rocambolesque. Certains personnages n’hésitent pas à s’adresser directement à la caméra, tandis que l’utilisation d’un plateau tournant permet des allers-retours saisissants entre vies privée et publique : le ballet visuel incessant entre les différents tableaux est une grande réussite tout au long de la soirée, révélant un grand art dans les transitions. Juste aussi l’idée force de Signeyrole, de montrer Samson en handicapé physique, comme s’il revivait sans cesse le cauchemar de sa chute : le dîner de con organisé en son honneur au III donne à voir toute l’horreur de sa situation, tandis que la mise en scène se saisit astucieusement de l’accélération du récit à la fin : ici, le châtiment divin disparait au profit d’une sorte d’entartage politique à base de goudron et de plumes, en un final clownesque cohérent. Un travail global d’une belle richesse visuelle, toujours au service de l’oeuvre.

 
 
 
 

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COMPTE-RENDU, opéra. Strasbourg, ONR, le 16 oct 2020. Saint-Saëns : Samson et Dalila. Katarina Bradic (Dalila), Massimo Giordano (Samson), Jean-Sébastien Bou (Le grand prêtre de Dagon), Patrick Bolleire (Abimélech), Wojtek Smilek (Un vieillard hébreu), Damian Arnold (Un messager philistin), Nestor Galvan (Premier Philistin), Damien Gastl (Deuxième Philistin), ChÅ“urs de l’Opéra national du Rhin, Orchestre symphonique de Mulhouse. Ariane Matiakh / Marie-Eve Signeyrole. A l’affiche jusqu’au 28 oct 2020 à Strasbourg puis les 6 et 8 novembre 2020 à Mulhouse. Photo : HDN Presse

Nouveau Samson de Saint-Saëns à Bastille

saint-saens-camille-portrait-carre-classiquenewsParis, Opéra Bastille : Samson et Dalila de Saint-Saëns : 1er octobre – 5 novembre 2016. Nouvelle production attendue, Samson et Dalila de Saint-Saëns se faisait attendre depuis des années sur les planches parisiennes (près d’un quart de siècle !). C’est dire l’abandon dont a souffert un opéra pourtant majeur de l’histoire de l’opéra français romantique) ; la faute probablement à un manque d’estime pour notre patrimoine romantique français dans l’Hexagone, et surtout, l’absence de grandes voix pour défendre les deux rôles écrasants du héros trahi, Samson et de la séductrice pernicieuse, Dalila. Héros blanc à la façon d’un Hercule trop humain, envoûté ; grande prêtresse de l’amour qui a vendu son âme au diable religieux, … l’intrigue, entre épopée historique et érotisme à peine voilé, fait valoir ses formidables arguments dramatiques et poétiques. Qu’il s’agisse des scènes d’intimisme voluptueux (comme les séquences de séduction entre Samson et Dalila), ou les tableaux collectifs (évocation des Philistins, danses ou orgie et Bacchanale, reconstuituées…), Saint-Saëns démontre une maestria irrésistible.

L’HISTOIRE BIBLIQUE SELON SAINT-SAËNS… Quand il aborde l’Antiquité biblique, Camille Saint-Saëns, génie romantique français qui n’obtint jamais le Prix de Rome, s’intéresse à la figure de Dalila, donneuse et séductrice implacable, bras armé du prêtre de Dagon : en elle coule la veine d’une Kundry – grande tentatrice au chant voluptueux et serpentin…, elle trahit le puissant Samson, – défenseur des hébreux et d’Israel, pour découvrir sa faiblesse et le livrer aux Philistins : séduire le héros magnifique pour capter sa force et l’anéantir totalement… ainsi le plus bel air de tout l’opéra romantique en France au XIXè : « Mon cÅ“ur s’ouvre à ta voix comme s’ouvrent les fleurs aux baisers de l’aurore », – immortalisé par Maria Callas, est le chant d’une sirène fatale, consciente de ses agissements trompeurs. L’amour est une arme qui sert un dessein machiavélique ; rien ne résiste ici à l’ensorceleuse haineuse et destructrice. Mais la vengeance d’un Samson à présent affaibli, humilié et aveugle (III) accomplit un suprême miracle, recouvrant in extremis sa force originelle pour détruire le temple païen et y ensevelir les ennemis de son dieu…

Créé dès 1877 à Weimar grâce l’engagement et au soutien indéfectible de Liszt, grand ami et protecteur des compositeurs de son époque, Samson et Dalila attendit encore 15 années pour être enfin joué (et applaudi) à Paris. Pour cette création parisienne, Saint-Saëns écrit évidemment un complément : soit pour satisfaire les codes de la Maison française, une danse inédit : le ballet « des prêtresses de Dagon ». Inimaginable oubli, depuis plus de 25 ans : l’ouvrage avait déserté les planches de l’Opéra national de Paris, voici qu’il ressuscite dans une distribution très prometteuse.

 

 

 

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Samson et Dalila de Camille Saint-Sans à l’Opéra Bastille, Paris
Opéra en trois actes et quatre tableaux (1877)
Du 1er octobre au 5 novembre 2016
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Livret : Ferdinand Lemaire
Nouvelle production > 2h50 dont 2 entractes

Distribution
Direction musicale : Philippe Jordan
Mise en scène : Damiano Michieletto

Dalila : Anita Rachvelishvili
Samson : Aleksandrs Antonenko
Le Grand Prêtre de Dagon : Egils Silins
Abimélech : Nicolas Testé
Un Vieillard hébreu : Nicolas Cavallier
Un Messager philistin  : John Bernard
Premier Philistin  : Luca Sannai
Deuxième Philistin : Jian-Hong Zhao

Décors : Paolo Fantin
Costumes : Carla Teti
Lumières : Alessandro Carletti
Chef des Choeurs : José Luis Basso

Orchestre et Chœurs de l’Opéra national de Paris

 

 

 

Approfondir

CAMILLE SAINT-SAËNS (1835-1921)
saint saens1008550-Camille_Saint-SaënsTempérament précoce, Saint-Saëns suit l’enseignement de Halévy, dès ses 13 ans. Il échoue à deux reprises au Prix de Rome, mais son génie, d’abord comme pianiste puis comme compositeur s’affirme très vite, obtenant nombre de récompenses et titres prestigieux : il devient académicien, membre de l’Institut en 1881 (à 46 ans). Aux côtés du piano, Saint-Saëns éblouit le parisiens à l’orgue, en particulier de la Madeleine dont il est titulaire (1857-1877). Très engagé pour la défense du patrimoine français, Saint-Saëns est le premier à rééditer Gluck et Rameau. Et comme Liszt, sut développer une curiosité d’esprit, admirant Schumann et Wagner. En 1871, à 36 ans, Saint-Saëns fonde alors que la France connaît une défaite historique, la Société national de de musique (pour en démissionner 15 ans plus tard, en 1886 : car Saint-Saëns est un esprit libre et indépendant ; à sa création, la SNM comme parmi ses membres fondateurs : Franck, Guiraud, Saint-Saëns, Massenet, Garcin, Fauré, Castillon, Duparc, Dubois, Taffanel et Bussine. L’objectif est de créer les oeuvres des membres devant le public, opération exemplaire visant la promotion des oeuvres contemporaines, précisément écrits par les compositeurs qui sont ses propres membres. Les récitals de musique de chambre sont donnés dans les salons Pleyel ; les concerts symphoniques, salle Erard et église Saint-Gervais. Bussine, Franck, puis d’Indy en sont les premiers présidents. En 1886, quand est décidé d’élargir le profil des compositeurs joués et défendus par la SNM, soit en faveur des compositeurs non membres et des étrangers, le bureau fondateur implose pour divergence de vues : Saint-Saëns comme Bussine, démissionne. Mais l’élan pour la musique moderne était lancé et persistant : rejoignent la Société ainsi renouvelée, Debussy et Ropartz (1888), puis Schmitt (1894), et enfin Ducasse et Ravel (1898-1899)

Saint-Saëns laisse une oeuvre importante dans tous les genres : 5 Symphonies dont la dernière avec orgue ; 5 Concertos pour piano ; 4 poèmes Symphonique et plusieurs opéras dont Samson et Dalila (1877), Henry VIII (1883).

 

 

GRAND RETOUR de SAINT-SAËNS à l'Opéra de PARISL’OPERA FRANCAIS ROMANTIQUE A L’ÉPOQUE DE SAINT-SAËNS : A l’époque de Saint-Saëns, l’opéra est le genre noble par excellence, un défi et un but pour tout compositeur digne de ce nom. Le Conservatoire de Paris assure la formation des futurs compositeurs lyriques. Chacun souhaite à terme faire créer son « grand opéra » à l’Académie (l’opéra national de Paris actuel), en sacrifiant entre autres à la convention du ballet intégré dans l’action. L’opéra français connaît ses heures de gloires avec Auber (La Muette de Portici, 1828), Meyerbeer (Robert Le Diable en 1831 ; L’Africaine en 1865), puis Halévy, Gounod, Thomas, Reyer et … Saint-Saëns. Simultanément aux productions française (grand sepctacle) ainsi donné à l’Académie, Le Théâtre-Italien préféré par les princes et aristocrates, affiche les opéras italiens, écrins du bel canto signés Cimarosa, Rossini, Bellini, Donizetti. Héritier des oeuvres cocasses, délirantes et souvent parodiques de la Foire, L’opéra-comique accueille le genre lyrique spécifique qui alterne le chanter et le parler, cultivant plutôt la veine comique mordante, d’abord illustrée par Boieldieu, Hérold, Adam, … puis Thomas, Delibes, Bizet avec lequel (Carmen, 1875), le genre ayant très évolué ne présente plus guère d’accents humoristiques, mais intensément dramatiques voire tragiques. Défenseurs de la veine comique et facétieuse, deux compositeurs innovant, enrichissent encore l’offre lyrique parisienne : Hervé fonde le théâtre des Folies-Nouvelles (1854) ; Offenbach, les Bouffes-Parisiens (1855) : ils y inventent simultanément un nouveau genre : l’opérette, nouveau théâtre musical, faussement léger car il ne manque pas de profondeur. Dans ce contexte, le classique Saint-Saëns fait créer Samson en 1892, suscitant un triomphe éclatant, grâce à son orchestration raffinée et flamboyante, à la séduction de ses mélodies, à ce orientalisme qui n’empêche pas de furieux accents voluptueux : car la sirène Dalila, astucieuxe manipulatrice, est surtout une puissante force érotique, aux élans lascifs irrésistibles, que la musique de Saint-Saëns a parfaitement exprimé.
Wagner 2014 : Le Ring nouveau de BayreuthWAGNERISME QUAND TU NOUS TIENS… Ainsi dans sa texture riche, colorée, somptueuse, l’orchestre de Saint-Saëns se montre lui aussi très perméable au wagnérisme, même s’il a comme Nietzsche, révoqué ensuite comme Debussy, l’attraction du maître de Bayreuth (d’ailleurs, même dans le cas de Debussy, cf son opéra Pelléas et Mélisande, la force de l’orchestre, demeure d’essence wagnérienne.) Tel est la contradiction des compositeurs français… Car en dépit de la création sulfureuse de Tannhaüser en 1861, dont le choc fut reçu et fixé par Baudelaire, Wagner ne cesse pendant toute la seconde moitié du XIXème d’influencer profondément les Français (dont surtout les wagnériens affichés, déclarés, tels Joncières, Franck, Duparc, Chausson, Ropartz…). Par les réactions vives et souvent passionnées qu’il a suscité, qu’il soit source de fascination féconde et inspiratrice ou sujet de détestation, par les réactions qu’il a suscité, le wagnérisme, très actif encore dans les années 1870 et 1890 (Wagner a inauguré le premier festival de Bayreuth avec la Tétralogie intégralement représentée en 1876, puis s’est éteint en 1883), reste le mouvement esthétique du XIXè le plus fondamental en France, du Second Empire à la IIIè République. Qu’il l’est minimisé ou non, Saint-Saëns fait partie des auteurs qui l’ayant reçu, n’en sont pas sortis indemnes. L’orchestre de son Samson en présente la trace.

 

 

 

Discographie : Saint-Saëns, cd récemment enregistrés : Concertos pour piano n°1 et 2 par Louis Schwizgebel (2015) 

 

Recréations récentes : Les Barbares (opéra de 1901, recréé à Saint-Etienne en 2014)