Deux choses nous ramènent sans cesse au Dorset Opera Festival, et toutes deux étaient ici réunies à foison. La première est un chœur d’une taille qui lui permet de faire ce qu’un chœur est censé faire… et la seconde, une musicalité d’un niveau à faire honte à des maisons dix fois mieux dotées. Ajoutez-y une mise en scène aussi limpide et posée que celle d’Andy Morton, pour cette nouvelle production de L’Elisir d’amore de Gaetano Donizetti, et vous tenez une soirée qui vous renvoie chez vous le sourire aux lèvres !
Le cadre est victorien, et cela fonctionne à merveille. Les décors automnaux de Rufus Martin et les costumes de Libby Watson nous donnent un village de pommiers, de haies vives et de dur labeur, franchement anglais plutôt qu’italien de convention. Que ce soit le Dorset, on le comprend surtout par les surtitres, rédigés dans un curieux parler rustique dont on m’a assuré qu’il était bien celui d’un campagnard du cru, encore que, vivant essentiellementà Blandford Forum, le public soit assez bien placé pour en juger lui-même. Ces mêmes surtitres font refiler à Dulcamara du gin de Plymouth en guise d’élixir miraculeux.
Puis l’ère industrielle fait son entrée fracassante: le charlatan arrive en train à vapeur, et Belcore repart par un convoi ultérieur une fois éconduit. Le trait est plus fin qu’il n’y paraît. L’arrivée du chemin de fer à Blandford fut l’un des grands événements du siècle victorien de la ville, et elle a laissé partout son empreinte: l’architecture industrielle qui subsiste, les hôtels et les auberges qui prirent des noms ferroviaires et les gardèrent. Un public assis à deux ou trois kilomètres de là n’a besoin d’aucune note en bas de page. D’un seul geste, la production nous dit que le monde extérieur a pénétré dans cette vallée, et que plus rien n’y sera tout à fait pareil.
Il ne faut d’ailleurs pas un grand effort pour deviner de quel comté il s’agit. Placez une fermière indépendante, un soldat fanfaron en uniforme et un valet de ferme honnête et patient dans un village du Dorset, et vous obtenez Bathsheba Everdene, le sergent Troy et Gabriel Oak. C’est Loin de la foule déchaînée mis en airs, et les caractérisations le confirment: l’Adina de Haeran Hong a l’assurance vive de Bathsheba et son penchant à jouer d’un soupirant pour voir ce qui arrivera, le Belcore de Jonathan Eyers tout en superbe, et le charme superficiel de Troy, et le Nemorino de Jay Broadhurst a la patience d’Oak et son refus d’abandonner. La résonance locale fait la moitié du travail de Morton, et donne à l’ouvrage un poids de sentiment vrai que la sempiternelle carte postale italienne gorgée de soleil n’atteint jamais.
C’est dans la direction d’acteurs que tout se joue vraiment. En Adina, Haeran Hong est en plein dans le rôle, brillante et vive d’esprit dans la colorature, et jamais réduite à l’ornement. Elle laisse voir le calcul derrière la taquinerie, et lorsque la tendresse affleure enfin, elle touche parce qu’elle l’avait si soigneusement dissimulée. Son timbre est chaleureux là où il pourrait si aisément se faire vitreux, ce qui convient à une fermière victorienne bien mieux que l’habituelle approche de porcelaine. Le Nemorino de Jay Broadhurst tient l’ensemble. À vingt-quatre ans, il est fort impressionnant et jamais ne bascule dans le ridicule. La célèbre aria « Una furtiva lagrima » fut admirablement délivrée, calme et sans apprêt. De son côté, Jonathan Eyers nous donne un Belcore d’un amour-propre énorme et d’une bien mince conscience de soi, paradant en kilt, tout à fait certain d’être un don du ciel, et chantant d’un baryton ferme qui rend la fanfaronnade drôle plutôt que lassante. Mieux encore, le Dulcamara d’Aidan Smith, charlatan d’un charme fou et sans la moindre vergogne, travaillant la foule comme un camelot qui sait la maréchaussée à trois rues de là. Le débit du parlando est net, chaque mot audible, et le minutage comique superbe. Sa scène de jeu avec Belcore est l’un des délices de la soirée, deux filous se jaugeant par-dessus les cartes, chacun convaincu d’être le plus malin, et tous deux dans l’erreur. Daisy Lapworth tire de Giannetta bien plus que le rôle n’en offre d’ordinaire, et la scène des commérages n’en est que meilleure.
L’une des gloires de la soirée, comme si souvent ici, est le Chœur du Dorset Opera, dressé de main de maître par Stephen Harris. Car le Dorset Opera aligne des effectifs que la plupart des maisons ne peuvent qu’envier, et lorsqu’ils déferlent tous sur le plateau, l’effet est proprement grisant, d’une manière qu’aucune ingéniosité scénographique ne saurait remplacer. La chorégraphie est du plus haut niveau d’un bout à l’autre, et les scènes avec les villageoises en sont le meilleur, vivantes et fouillées. Il y a une savoureuse partie de pêche aux pommes, têtes plongées dans le baquet et villageois en ressortant trempés et triomphants, qui arrache un franc éclat de rire et enracine le tout dans un été de campagne anglaise. On peut regarder n’importe quel coin du plateau et y trouver quelqu’un à la tâche. Quand la nouvelle de l’héritage de Nemorino se répand et que les femmes fondent sur lui, la mise en place est si bien réglée que le comique se fait tout seul.
Frank Zielhorst tient un Orchestre du Dorset Opera en pleine forme, dosant ses tempi avec finesse. Voilà, avec le chœur maison, ce qui fait d’une visite à Dorset Opera un plaisir si particulier. Rien ici ne cherche à choquer qui que ce soit, et Dieu merci. À la place, une production qui se fie à son ouvrage, ne vous laisse aucun doute sur l’histoire, trouve les rires et les laisse venir naturellement, puis vous brise doucement le cœur une minute et demie durant au second acte. Ajoutez-y une troupe de chanteurs qui, de toute évidence, s’amusent énormément, et vous tenez exactement ce que devrait être un festival d’opéra (estival) !
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CRITIQUE, festival. BLANDFORD FORUM, Dorset Opera Festival (Coade Theatre), le 21 juillet 2026. DONIZETTI : L’Elisir d’amore. H. Hong, J. Broadhurst, J. Eyers, A. Smith… Andy Morton / Frank Zielhorst. Crédit photographique (c) Droits réservés







