mercredi 28 octobre 2026

CRITIQUE, festival. 80e FESTIVAL D’AVIGNON, Chartreuse de Villeneuve lez Avignon, le 20 juillet 2026. « Muette » par Boris CHARMATZ

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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Pour ceux qui avaient été éblouis par les trois œuvres foisonnantes présentées par Boris Charmatz à l’occasion de sa carte blanche, lors de la 78ᵉ édition du Festival d’Avignon (en 2024) – nous pensons notamment à la puissance communiante de sa pièce Liberté Cathédrale, puis à son bouleversant hommage à Pina Bausch dans Forever – Immersion dans le Café Müller (nous n’avions pas pu assister à sa troisième pièce, Cercles...) -, la nouvelle création de Charmatz, « Muette », présentée ces jours-ci dans le sublime cadre de la Chartreuse de Villeneuve lez Avignon, apparaît comme un choc esthétique et émotionnel d’une tout autre nature.

 

Loin des foules dansantes et des architectures monumentales qu’il affectionne, le chorégraphe savoyard revient ici à l’essence même de son art : le corps solitaire, vulnérable, offert dans son dénuement le plus total. Dans la petite Salle Tinel de la Chartreuse, le silence n’est pas une absence, mais une matière vivante, presque palpable. Boris Charmatz, qui a dirigé le fameux Tanztheater Wuppertal de 2022 à 2025, poursuit son exploration en solo du corps et de la danse – comme un contrepoint nécessaire à ses pièces de groupe -, en poussant la porte d’un monde étrange où le langage ne sort pas, où la bouche béante suggère des abîmes d’émotion.

Dès son entrée, vêtu de noir, il joue l’enfant puni, le corps en retrait dans un des coins du bâtiment, puis se dépouille de ses vêtements pour apparaître nu, un cœur noir dessiné sur le torse. C’est alors que naît l’image sidérante de cette bulle de salive qui grandit au coin de ses lèvres, fragile et irisée, comme un ultime rempart contre le cri. Ce spectacle est une plongée vertigineuse dans le silence comme phénomène sonore et politique. Pas de musique pour accompagner la danse, mais seulement les bruits de son corps en lutte : frottements sur le sol, souffles retenus, ou râles étouffés.

 

 

La performance est d’une incroyable force. Le corps de l’artiste (qui a aujourd’hui 53 ans), parcouru de tremblements et de convulsions, se tord dans des mouvements désarticulés, oscillant entre la grâce d’une figure antique et le désarroi d’un survivant. On y lit l’horreur du monde, l’aliénation, une révolte sourde contre l’enfermement. Muette n’est pas une simple suite de Somnole, son avant-dernier solo (que nous avions vu au Festival Uzès Danse en 2022), il en est l’aboutissement brutal. Là où il sifflait jadis des airs pour créer sa propre musique, il nous confronte aujourd’hui à la musique organique et angoissante d’un corps en apnée. Dans ce face-à-face avec la nudité et le silence, Boris Charmatz livre une œuvre d’une beauté crue, qui saisit le spectateur au ventre et le laisse, longtemps après, sans voix. Un spectacle choc – et assurément l’un des temps forts de cette 80e édition du Festival d’Avignon !

 

 

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CRITIQUE, festival. 80e FESTIVAL D’AVIGNON, Chartreuse de Villeneuve lez Avignon, le 20 juillet 2026. « Muette » par Boris CHARMATZ. Crédit photographique (c) Christophe Raynaud de Lage

 

 

 

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