Et si on pouvait entrer dans un rêve ? Et si ce rêve durait sept heures, le temps d’une nuit blanche ou d’une journée entière, sans jamais se répéter ? C’est ce vertige qu’offre Forever – Immersion dans Café Müller, la proposition aussi audacieuse qu’hypnotique de Boris Charmatz pour le Tanztheater Wuppertal, et présentée à la Fabbrica d’Avignon – quelques jours seulement après son spectacle « Liberté Cathédrale » donné en ouverture de cette même 78e édition du Festival d’Avignon. Loin du simple hommage, le chorégraphe signe ici une expérience liminale, une plongée en apnée dans l’œuvre la plus viscérale et intime de Pina Bausch.
« Forever » à la Fabbrica : L’éternité selon Boris Charmatz, une odyssée sensorielle au cœur du mythe Pina
Tout est clair d’entrée de jeu, on ne vient pas assister à un spectacle, on vient le traverser. Le dispositif, conçu comme une installation chorégraphique vivante, brouille d’emblée les frontières. Dans la salle et le long des coursives de La Fabricca, l’on est invité à déambuler, à s’asseoir, à se lever, à changer de perspective. Le temps n’est plus linéaire ; il se courbe, s’étire, se suspend. Boris Charmatz a eu cette intuition géniale : faire de Café Müller de Pina Bausch une œuvre qui n’a ni début ni fin, comme si elle avait toujours été là, murmurant ses secrets avant même l’arrivée des spectateurs et continuant à vibrer bien après leur départ.
Pendant sept heures, du 14 au 21 juillet, vingt-cinq interprètes se relaieront avec une ferveur presque monacale, en ne se contentant pas de reproduire la pièce fondatrice, mais en la réincarnant, la transformant, ou la fragmentant. On croise des bribes de cette chorégraphie mythique, ces corps qui se heurtent à l’invisible, ces portes qui claquent dans le vide, cette femme en chemise de nuit qui cherche sans jamais trouver. Mais chaque passage est unique, chaque interprète apporte sa chair, son souffle, son histoire. Parfois, la danse s’efface pour laisser place à la parole. Des textes d’autrices et d’auteurs, des témoignages d’interprètes marqués par l’œuvre de Bausch, viennent tisser une toile narrative et émotionnelle autour des corps en mouvement.
Ce qui frappe, c’est l’intensité de cette transmission. Boris Charmatz ne commet pas l’erreur de la momification ; il insuffle une vie nouvelle à une pièce que l’on croyait connaître, en révélant des facettes insoupçonnées. Ici, Café Müller devient une matière première, un matériau noble que l’on travaille à vif. L’immersion est totale, presque physique. Le spectateur, en déambulant, devient acteur de sa propre expérience. Il peut choisir de suivre un interprète, de s’attarder sur un geste infime, de se perdre dans le regard d’un autre. Chaque regard est un angle, chaque déplacement est un nouveau spectacle.
La Fabbrica, avec son architecture brute et ses recoins secrets, se prête à merveille à ce jeu de cache-cache mémoriel. On se surprend à ralentir, à retenir son souffle, à écouter le silence entre les notes de la musique. Car Forever, c’est aussi une méditation sur la mémoire, la fugacité et l’héritage. Comment garder vivant ce qui semble appartenir à un autre temps ? La réponse de Charmatz est lumineuse : en le dépossédant de son aura de relique pour le rendre au présent, au corps, au collectif.
Après être entré dans la salle avignonaise pour assister à ce fabuleux spectacle, on ressort à jamais transformé, imprégné de cette poésie mélancolique et furieuse qui traverse toute l’œuvre de Pina Bausch. Avec Forever, Boris Charmatz offre une clé, un sésame pour entrer dans l’intimité d’une icône. C’est un geste d’amour et de rébellion, un pari risqué qui s’achève en apothéose. Dans cette édition 2024 du Festival d’Avignon, Forever n’est rien moins qu’une expérience existentielle, une boucle temporelle dans laquelle on a envie de se perdre… pour toujours et à jamais.
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CRITIQUE, festival. 78EME FESTIVAL D’AVIGNON, La Fabricca, le 15 juillet 2024. « Forever – Immersion dans Café Müller » (d’après Pina Bausch) par Boris CHARMATZ et la Tanztheater Wuppertal. Crédit photographique (c) Christophe Raynaud de Lage





