lundi 26 février 2024

CRITIQUE, concert. UTAH BEACH, le 8 juillet 2023. PHILHARMONIE DE BADEN BADEN : Dvorak, F. Joosten, D. Probst, Gershwin. Concert des 60 ans du Traité de Élysée. Heiko Mathias Forster, direction.

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Le concert revêt d’abord une importance symbolique capitale. Sur le lieu même du débarquement, Utah Beach, devant l’entrée du musée qui contient la trace bouleversante des héros du 6 juin 1944, l’Orchestre Philharmonique de Baden Baden offre un programme qui souligne les 60 ans du Traité de l’Élysée et célèbre le courage et la fraternité.

 

Le courage c’est celui de John Steele, parachutiste dont le saut l’achemine jusqu’au toit de l’église de Sainte-Mère l’église ; perché, empêtré, le héros du débarquement s’en sortira, mais sourd à cause des cloches de l’église. Combien d’autres soldats parachutés depuis les airs sur le Cotentin [inondé pour partie par les allemands] ont donné leur vie pour que réussisse le Débarquement sur les plages normandes. Dans « Emerged from nothingness« , ainsi joué en première mondiale, Fabian Joosten, jeune compositeur en délivre un portrait foisonnant, d’une imaginaire dense et cinématographique, qui en création ce soir, édifie le plus bel hommage et même l’apothéose du jeune allié aéroporté. Le solo du premier violon Yasushi Ideue incarne avec brio et élégance le profil du jeune combattant martyr. Son violon idéalement articulé, sensible, offre une brillante guirlande lyrique au courage du jeune soldat.

 

 

Première à UTHA BEACH

La Philharmonie de Baden Baden
est le premier orchestre allemand
à jouer sur les plages du Débarquement

 

Sur l’esplanade du musée, le programme se poursuit en présence des Maires de Baden Baden et de Sainte Marie du Mont dont les discours respectifs, en préambule au concert, soulignent les valeurs que l’on célèbre ce soir : l’honneur des combattants dont la ténacité a percé le mur Atlantique, amorçant la libération de l’Europe occupée par les nazis.

En début de soirée l’Orchestre a pu se chauffer avec les deux hymnes nationaux français et allemand puis celui européen qui est le produit de leur rapprochement exemplaire. Le dernier mouvement de la 9ème de Dvorak, symphonie du « Nouveau Monde » offre ensuite un formidable lever de rideau qui souligne d’emblée la nationalité des alliés qui ont sauvé l’Europe. L’énergie et le contrôle du chef Heiko Mathias Förster assure la réussite globale de ce concert mémorable dont les conditions en plein air faisait craindre qu’il soit annulé en raison d’une météo premièrement adverse. C’est un contraire une percée bleutée, immaculée et les derniers rayons du soleil couchant, qui ont accompagné les instrumentistes dans l’exercice toujours périlleux d’un concert à ciel ouvert.

Ensuite le directeur musical du Philharmonique de Baden Baden joue une pièce qu’il connaît bien pour l’avoir dirigée il y a presque 15 ans : »l’île de lumière » , ballade en 7 séquences [1994], de Dominique Probst qui l’a dédicacée à son frère aîné, le chef Jean-Claude Casadesus. De fait, la partition est le fruit d’une commande de l’Orchestre national de Lille fondé par Jean-Claude Casadesus ; contrastée et poétique, elle évoque en filigrane les souvenirs familiaux vécus sur l’île de Ré. Célébration de la nature, partition d’essence impressionniste, l’œuvre collectionne des épisodes aux contrastes saisissants, tous traversés par la lumière miroitante du bord de mer ; l’air, l’eau et même les parfums d’une enfance heureuse, s’y mêlent, affleurent ou jaillissent ; produisant une écriture elle aussi dramatique, souvent tournée vers l’ombre et le mystère quand elle ne s’enivre pas d’un goût sûr, rayonnant, pour le jeu et l’humour, violon solo à l’appui [dans l’esprit du jazz le mieux improvisé, avec l’aplomb élégantissime du même violon solo, Yasushi Ideue] et sur les rythmes chaloupés swingués, jalonnés par le marimba et le vibraphone. Comme traversée par les éléments complices qui persistent dans le souvenir, la partition exprime la présence de paysages ouverts et changeants [I. « Perspective resplendissante des baleines »] filtrés par une mémoire active et colorée ; riche en caractères et climats, parfois sombres [début], hyperactifs et syncopés [VI : en bateau sur le « Fier » d’Ars]. Elle n’écarte ni jubilation de l’instant ni l’hédonisme sonore. Finement architecturé, le cycle offre à l’Orchestre un festival de seynettes ciselées, où le choix de timbres personnels accentue ce passage de l’intime au poétique. La nomenclature dit assez ce souci du timbre et de la suggestivité : paire de galets, glockenspiel, arbre à pluie, machine à vent ; c’est un régal pour le chef et les instrumentistes, prêts à défendre les proportions ténues d’une partition qui se révèle ce soir dans tous ses scintillements sonores malgré les contraintes du plein air.

Quelle heureuse conclusion que de jouer Un américain à Paris de Gershwin, claire hommage aux alliés salvateurs et dans un esprit léger, subtil, grâce à une orchestration agile facétieuse, aux éclairs poétiques ravéliens. A la fois narratifs et pétillants, les instrumentistes, cordes, bois et vents brillent et se répondent, portés par le geste précis et fédérateur de Heiko Mathias Forster. Arndt Joosten, directeur de la Philharmonie de Baden Baden, souligne non sans justesse combien cette soirée couronne plusieurs années de préparation, en coopération avec Sylvie Clopet de l’agence Toccata-Europe, seconde cheville ouvrière de cet événement musical. Rappelons que la Philharmonie de Baden Baden est le premier orchestre allemand à jouer sur les plages du Débarquement.

En traduisant les propos du Maire de Baden Baden, Arndt Joosten précisait justement combien au delà des discours et des mots, la musique langage universel concourrait au rapprochement des peuples, furent-ils adversaires farouches dans le passé. Alors que résonnent les bombes russes en Ukraine, ce concert pour la fraternité et la paix, qui souligne l’œuvre réparatrice du chant orchestral, ne peut susciter que l’adhésion.

 

 

Arndt Joosten (avec le micro), directeur de la Philharmonie de Baden Baden et le compositeur Dominique Probst, avant l’audition de L’Île de Lumière (© CLASSIQUENEWS 2023)

 

 

 

 

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CRITIQUE, concert. UTAH BEACH (Cotentin), le 8 juillet 2023. DVORAK, F. JOOSTEN, D. PROBST, GERSHWIN. Philharmonie de BADEN BADEN. Heiko Mathias Förster, direction.

 

 

 

 

 

Approfondir

JOHN STEELE, immortalisé par le film LE JOUR LE PLUS LONG… le Sauveur légendaire de Sainte-Marie l’église (6 juin 1944) – la véritable histoire (2019)

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