vendredi 30 octobre 2026

CRITIQUE CD, événement. « Inexorable amour », MARIE LYS, soprano. Cantates de Haendel : Il delirio amoroso, Sans y penser, Crudel tiranno amor… (1 cd CVS Château de Versailles Spectacles, mai 2025)

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Timbre cristallin voire finesse diamantine, articulation idéale, justesse des couleurs et du caractère, colorature naturelle et habitée… la soprano Marie Lys ne cesse de convaincre par la subtilité de son chant. L’interprète sait approfondir et caractériser chacune de ses incarnations, ne sacrifiant jamais l’intelligibilité pour l’expressivité. La cantatrice incarne un équilibre délectable entre ces deux pôles. C’est une chanteuse de grande classe doublée d’une interprète d’une rare finesse : l’intérêt est un travail remarquable sur la vérité des sentiments exprimés voire la profondeur de chaque caractère abordé.

 

 

 

 

REMARQUABLE AMOUREUSE

CVS Château de Versailles Spectacles accueille depuis plusieurs années une interprète souvent saisissante ; récemment, la soprano a contribué pour une bonne part (dans le rôle d’Herminie) à la remarquable recréation d’un opéra oublié, chef d’oeuvre du Baroque Français, la « Suite d’Armide » (1704), restitué à Philippe d’Orléans (futur Régent à la mort de Louis XIV), certainement assisté par le compositeur Gervais, superbe réalisation couronnée par notre CLIC de CLASSIQUENEWS en mars 2025 :  (CD événement, critique. PHILIPPE D’ORLÉANS : Suite d’Armide, 1704. Marie Lys, Véronique Gens, Victor Sicard… Cappella Mediterranea, Leonardo García-Alarcón [2 cd CVS CHÂTEAU DE VERSAILLES SPECTACLES, juin 2023] | ClassiqueNews).

 

Les mélomanes retrouvent dans ce récital Haendélien, ce feu ardent, sa nature embrasée qui irradie dans chaque séquence. En amoureuse éperdue, défaite ou entité conquérante et souveraine, Marie Lys ressuscite ce bel canto baroque sensible et lumineux, serti de mille nuances émotionnelles. Son chant ciselé, souple, incantatoire ou délicieusement voluptueux, enivre et enchante d’un bout à l’autre. Les cantates romaines de 1707 / 1708, puis plus tardive de Haendel (l’alma innamorata de 1721) ne pouvaient bénéficier d’une interprétation aussi juste et personnelle à la fois.

Les 4 cantates choisies, composées à Rome par le jeune Saxon la plupart pour l’Académie de l’Arcadie (et ses membres dont Benedetto Pamphili ou Francesco Maria Ruspoli), fondent un cycle intitulé « Inexorable amour ». Chacune mesure l’empire de l’amour, son omnipotence, son labyrinthe qui étreint les cœurs et précipite les âmes trop tendres… La langue de Haendel est majoritairement celle de la confession, de la prière, du lamento ; celle des amoureuses éprouvées… qui espèrent, s’alanguissent, s’illusionnent. Le verbe musical superbement habité de Haendel s’incarne ici dans un chant volubile, aussi nuancé que précis, juste et franc.

La seule cantate en français (« Sans y penser »), composée pour le Marquis Ruspoli (septembre 1707), légère et faussement badine, épingle la fugacité des plaisirs et les blessures causées par l’infidélité d’une bergère capricieuse. Plus courte et sans modèle connu dans son développement, la cantate regroupe sans beaucoup de cohésion plusieurs textes et séquences extraits entre autres du recueil de Christophe Ballard, alors disponible à Rome. Silvie avoue son amour pour Tirsis mais sait que tout peut se dénouer « sans y penser »… Eclectique, Haendel paraphrase le style parisien amoureux avec une fausse légèreté, badinerie sérieuse ou parodique dont se joue l’art délicieusement ambivalent de Marie Lys.

De ce corpus remarquablement écrit, nombre d’airs et mélodies, de solo instrumental seront ensuite développés dans les opéras à venir (ou contemporains). Toute la puissance passionnelle du jeune Haendel est déposée dans ces 4 cantates, mais condensée ainsi en 3 ou 4 airs avec récitatifs ; elles déploient comme des opéras miniatures, la violence vertigineuse des cœurs épris, amoureux, en souffrance ou (plus rares), épanouis, voluptueux…

 

 

 

CANTATES ROMAINES

A Rome début XVIIIè, le jeune Haendel (22 ans) écrit plusieurs cantates pour l’élite patricienne, les membres de l’Académie d’Arcadie dont les prélats et nobles les plus éminents, culturellement très actifs, sont tous passionnés de musique dramatique : ainsi le cardinal Benedetto Pamphili qui signe aussi sous son nom d’auteur initié « Le Phénix » (Fenicio Larisseo ), le livret du premier oratorio de Haendel, « Il trionfo del Tiempo e del Disinganno », comme celui de la cantate « Il delirio amoroso », en mai 1707. Ce bouillonnement créatif, entre virtuosité et profondeur émotionnelle allait aboutir à son premier opéra italien ambitieux, Agrippina, accueilli en triomphe à Venise (Teatro San Giovanni Grisostomo, 1708) : « il Caro Sassone » était né, promis à une carrière particulièrement marquante dans l’histoire de la musique baroque.

Sublime et très crédible, la cantate « Il delirio amoroso » offre à Marie Lys, un terreau riche en vertiges dramatiques, d’autant plus raffinés que Haendel convoque un ensemble d’instruments concertants (cantata con stromenti ) qui enveloppent avec génie le chant de la soprano et caractérise ses interventions selon les 3 personnages qu’elle incarne et les sentiments convoqués : le narrateur, l’inconsolable Chloris qui pourtant délaissée, pleure le dédaigneux Thyrsis… ; ainsi doubles de l’âme chantante, s’invitent le violon (« Un pensiero voli in cieli »), puis le violoncelle ( « Per te lasciar la luce ») qui accompagne les tourments éplorés de la bergère esseulée, laquelle cependant ose franchir les enfers (et l’Achéron) pour rejoindre les champs élyséens (« Lascia mai le brune vele »).

Pour Pâques 1708, Haendel compose son oratorio « La Resurrezione » au Palazzo Brunelli, pour son propriétaire, le flamboyant marquis Ruspoli (autre arcadien). Y brille la soprano Durastanti (future créatrice d’Agrippina l’année suivante et bientôt vedette de la troupe londonienne de Haendel à partir de 1720). Pour elle, le jeune Haendel écrit la cantate « Un’alma innamorata » (1707), cycle moins développée qu’il delirio (2 grands airs au lieu de 3) mais tout aussi profonde et psychologique : Marie Lys y exprime le martyr d’un cœur aimant, possédé, esclave (« Quel povero core », avec violon obligé), confronté à un autre plus cynique, dont le rire affirme son souverain mépris des rigueurs de l’amour (« ben impari comme s’ama »), rien de désinvolte dans cet opéra miniature dont la soprano se délecte à exprimer là encore chaque nuance émotionnelle avec une rondeur agile, superlative.

Plus tardive, la cantate « Crudel tiranno amor » (1721) affirme et confirme la souveraine inspiration du Cher Saxon, à l’opéra comme dans une forme aussi réservée que la cantate. Composée à Londres avec la Durastanti et aussi le castrat vedette Senesino, « Crudel tiranno amor » développe le même plan qu’« Il delirio » : soit 3 récitatifs et 3 airs développés, dans un appareillage mélodique que Haendel recyclera dans son opéra suivant Floridante. Ici Marie Lys exhorte et se rebelle (« Crudel tiranno amor »), se lamente et prie (« O dolce mis spéranza ») – le dernier air, conclusion pleine de promesses, « O caro spene », s’inscrit dans l’espérance et la constance, une fin plus tendre et caressante dont instrumentistes, chef et cantatrice expriment l’intense élan sincère, la somptueuse caresse musicale et vocale.

 

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CRITIQUE CD, événement. « Inexorable amour », Marie Lys, soprano. Cantates de Haendel – Orchestre de l’Opéra Royal / Gaétan Jarry, direction  (1 cd CVS Château de Versailles Spectacles, mai 2025) – CLIC de CLASSIQUENEWS été 2026

 

 

 

autre cd avec Marie Lys critiqué sur classiquenews

CD événement, critique. PHILIPPE D’ORLÉANS : Suite d’Armide, 1704. Marie Lys, Véronique Gens, Victor Sicard… Cappella Mediterranea, Leonardo García-Alarcón [2 cd CVS CHÂTEAU DE VERSAILLES SPECTACLES, juin 2023] :
CD événement, critique. PHILIPPE D’ORLÉANS : Suite d’Armide, 1704. Marie Lys, Véronique Gens, Victor Sicard… Cappella Mediterranea, Leonardo García-Alarcón [2 cd CVS CHÂTEAU DE VERSAILLES SPECTACLES, juin 2023] | ClassiqueNews
https://www.classiquenews.com/cd-evenement-critique-philippe-dorleans-suite-darmide-1704-marie-lys-veronique-gens-victor-sicard-cappella-mediterranea-leonardo-garcia-alarcon-2-cd-cvs-chateau-de/

Torche vivante, Marie Lys, – entre intelligibilité, finesse, expressivité et nuances d’une diseuse accomplie, exprime tous les tourments de la princesse d’Antioche, prisonnière d’Armide elle aussi, sorte de double sentimental de la souveraine, et qui comme elle, souffre sans limites. De toute évidence, la soprano a trouvé personnage à la mesure de son immense talent tragique d’autant que le texte ne se perd jamais, intensifiant davantage la moindre inflexion de sa ligne vocale. Ce focus intimiste (« Malheureuse Herminie »), aux sources raciniennes, impose d’emblée et avec quel génie, la pâte du prince compositeur, très habile faiseur entre théâtre et chant.

 

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