mercredi 4 novembre 2026

CRITIQUE, festival. 3ème CHAMONIX VALLEE CLASSICS FESTIVAL (Eglise Saint-Michel), le 30 juillet 2026. CHOSTAKOVITCH & TCHAÏKOVSKY par le Quatuor DANEL

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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Après l’incandescence du récital de Jean-Efflam Bavouzet la veille à l’Espace Michel Croze 2, le Chamonix Vallée Classics Festival prenait ses quartiers dans le  somptueux cadre de l’Eglise Saint-Michel de Chamonix, pour une soirée placée sous le signe des cordes et des âmes slaves. Le Quatuor Danel, considéré comme l’ensemble instrumental de référence pour l’exécution de la musique de chambre de Dimitri Chostakovitch – et l’on comprend pourquoi en les entendant !… –, avait fait le déplacement jusqu’au pied du Mont-Blanc, et c’est un public conquis, mêlant une fois encore les mélomanes chevronnés à des amateurs curieux, qui s’était massé dans la nef pour cette soirée d’anthologie. Et là, dans ce lieu chargé d’histoire et de spiritualité, la musique de chambre a pris une dimension presque transcendante, portée par quatre musiciens – mais avant tout Marc Danel au premier violon, qui ne se contentait pas de jouer : il vivait, ils souffrait, ils exultait chaque note comme s’il s’agissait de la dernière.

 

Dans le Quatuor à cordes No. 1 en do majeur, Op. 49 de Dimitri Chostakovitch, donné en ouverture du concert, on a senti que cette soirée serait différente. Marc Danel, au premier violon, a immédiatement imposé sa présence flamboyante, ce mélange unique de virtuosité acrobatique et d’engagement physique dont nous avions déjà eu l’occasion de témoigner, dans ces mêmes colonnes, lors de leur concert au Théâtre du Capitole de Toulouse en janvier dernier, auprès de la grande Elisabeth Leonskaja, pour une mémorable exécution du Quintette avec Piano du même Chostakovitch. Nous avions déjà évoqué ses fameuses contorsions, cette manière qu’il a de se pencher, de se redresser, de danser littéralement avec son violon, comme si chaque note lui arrachait un morceau de lui-même ; ce soir-là, à Chamonix, il a poussé cette gestuelle jusqu’à l’extase, les yeux levés vers la voûtes en se levant parfois comme s’il prenait son envol pour quelque Paradis – et l’on ne savait plus si c’était lui qui jouait l’instrument ou l’instrument qui le possédait. Mais derrière ce spectacle fascinant, il y avait une intelligence musicale hors du commun, une compréhension viscérale de l’univers de chostakovitch, ce premier quatuor encore lumineux, presque néoclassique, où l’on perçoit déjà les prémices de ce langage si singulier, entre ironie mordante et mélancolie profonde. Le Quatuor Danel en a restitué toutes les nuances, du chant pastoral du premier mouvement aux rythmes dansants du finale, avec une précision d’orfèvre et une cohésion d’ensemble qui force l’admiration, tout en prenant le temps de commenter l’œuvre avec une pédagogie généreuse, rendant ces chefs-d’œuvre accessibles à ce public chamoniard si réceptif, exactement comme Bavouzet l’avait fait la veille – décidément, ce festival a le don de mettre les artistes à hauteur d’hommes.

Mais c’est avec le Quatuor à cordes No. 8 en do mineur, Op. 110 que le Quatuor Danel a véritablement atteint des sommets. Cette œuvre bouleversante, dédiée par Chostakovitch aux victimes du fascisme et de la guerre, est une descente aux enfers, une autopsie de l’âme humaine où le compositeur s’est littéralement mis à nu, et les Danel nous en ont offert une lecture d’une intensité presque insoutenable. Dès le premier mouvement, ce Largo désespéré où le motif DSCH – les initiales du compositeur – se tisse comme un leitmotiv funèbre, on a été pris à la gorge, happé par cette spirale de douleur et de rage contenue, et le quatuor a su faire monter la tension crescendo, jouant avec les dynamiques, accentuant les silences, faisant craquer l’archet sur les cordes pour mieux souligner la violence sourde de cette musique. Marc Danel, toujours aussi acrobatique, semblait littéralement en transe, son corps épousant chaque inflexion, chaque coup d’archet rageur, chaque pianissimo presque inaudible qui faisait retenir son souffle à l’assistance. Les Allegretto suivants, avec leurs rythmes de valse macabre, leurs pizzicati sardoniques, leurs dissonances qui déchirent l’air, ont été interprétés avec une férocité jubilatoire, presque provocatrice, comme pour mieux rappeler que cette musique est aussi un acte de résistance, un cri de révolte contre l’absurde. Et ce finale, ce Presto qui s’emballe et s’éteint dans un murmure, un ultime pizzicato qui semble s’effondrer sur lui-même, a laissé le public médusé, suspendu à ce vide sidéral qui s’est installé, personne n’osant applaudir… avant que Marc Danel ne choisisse de se lever pour rompre le silence, et qu’une salve d’applaudissements, retenue puis déchaînée, ne vienne saluer – comme il se devait – cette lecture magistrale !

 

 

Après l’entracte, venu couper ce trop-plein d’émotions, place à Piotr Illitch Tchaïkovski avec son Quatuor à cordes No. 1 en ré majeur, Op. 11, et le contraste était saisissant. Là où Chostakovitch nous avait plongés dans les abysses, Tchaïkovski nous a offerts un bain de lumière, de lyrisme et de mélodie pure, et le Quatuor Danel, qui n’est pas seulement un spécialiste du répertoire russe du XXe siècle, s’est montré tout aussi éblouissant dans ce registre romantique. Dès l’Allegro moderato, on a été emporté par cette énergie débordante, ces thèmes chantants et populaires que les cordes faisaient vibrer avec une chaleur communicatrice, et l’on a savouré chaque contraste, chaque passage où la virtuosité cède la place à l’intimité, où les quatre instruments dialoguent comme des amis autour d’une table. Mais le clou du spectacle, bien évidemment, fut le légendaire Andante cantabile, cet air si célèbre que Tchaïkovski avait emprunté à une chanson populaire ukrainienne et qui, sous les archets du Quatuor Danel, est devenu un moment de pure magie, un chant d’une simplicité et d’une beauté déchirantes, porté avec une pudeur et une émotion communicative qui avait fait pleurer le grand Léon Tolstoï, comme l’a rappelé un des instrumentistes juste avant les premiers accords. Et dans ce cadre magnifique de l’église Saint-Michel, avec l’acoustique généreuse qui enveloppait chaque note d’une réverbération dorée, on a compris pourquoi ce festival est si unique : cette communion entre des musiciens de génie, un public conquis et un lieu chargé d’histoire, c’est la promesse tenue de David et Denise Joseph (et tous leurs merveilleux soutiens et collaborateurs…) qui, une fois encore, œuvrent dans l’ombre avec une passion inépuisable pour offrir à Chamonix des instants de grâce.

Après la longue standing ovation, le Quatuor Danel, visiblement ému, a offert un bis inattendu et magnifique : trois courtes pièces extraites des Visions fugitives de Sergueï Prokofiev, admirablement retranscrites pour quatuor à cordes. Ces miniatures, d’une poésie et d’une concision confondantes – Prokofiev les avait écrites pour piano entre 1915 et 1917, s’inspirant d’un poème de Balmont sur les « visions fugitives »  –, ont pris sous les doigts de nos quatre musiciens une couleur et une vie nouvelles, oscillant entre l’onirisme délicat de certaines pièces et l’énergie débridée des autres, et l’on a salué cette trouvaille qui, en quelques minutes, venait parfaire ce voyage au cœur de la musique slave. 

Ce deuxième concert, à l’instar de l’ouverture de la veille, restera gravé comme un moment d’exception dans l’histoire déjà riche de ce festival pas comme les autres, qui, au fil des ans, s’affirme comme l’un des rendez-vous incontournables de l’été dans les Alpes !

 

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CRITIQUE, festival. 3ème CHAMONIX VALLEE CLASSICS FESTIVAL (Eglise Saint-Michel), le 30 juillet 2026. CHOSTAKOVITCH & TCHAÏKOVSKY par le Quatuor DANEL. Crédit photographique (c) Emmanuel Andrieu

 

 

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