Fille de musiciens (son père est violoncelliste à l’Opéra de Paris et sa mère, pianiste), élève de Paul Dukas, Prix de Rome à 19 ans (1929), Elsa Barraine est l’une des compositrices majeures dont l’œuvre orchestrale renaît avec entrain, grâce à l’initiative de producteurs avisés ; grâce au disque dont cet enregistrement superlatif de l’Orchestre National sous la direction de son directeur musical Cristian Macelaru.
L’énergie et l’articulation emblématique de la baguette de ce dernier, éclaire l’écriture de Barraine avec un éclat évident ; preuve que s’il en manquait à présent, nous tenons là une compositrice attachante, un vrai tempérament symphonique qui sait trouver à l’époque de Chostakovitch et de Prokofiev, de Debussy et de Dukas, sa propre voie.
L’étendue de son imagination, la maîtrise de son langage orchestral débordent en réalité dans chaque partition ; en particulier dans les 2 symphonies. Les mouvements sont courts, intenses ; ils manifestent une tentation maîtrisée pour l’écriture dramatique et contrastée.
La Symphonie n°1 est un envoi de Rome (achevée à Venise en 1931), créé par l’Orchestre Colonne et Paul Paray en 1937 : adepte d’une conception souvent foisonnante, Barraine, dès le premier mouvement de la Symphonie n°1, enchaîne les atmosphères lentes et grimaçantes, doublé introductif avant la fureur impérieuse de l’Allegro. Ce que saisit avec fougue et détails aussi, les instrumentistes du National de France et leur chef ; l’épisode central, le plus intéressant à notre avis, étire une pause évanescente et mystérieuse ; elle cultive aussi la même richesse expressive que le mouvement précédent, avec citation beethovénienne pleinement assumée : la saillie du lied Adélaïde, « tourné en ridicule » selon les mots d’Elsa Barraine. Le climat crépusculaire, d’un enchantement peu à peu brucknérien de ce 2è mouvement (« adagio – vivace ») est remarquablement compris par les interprètes, exprimant dans cet épisode développé de plus de 10 mn, le mystère et la pudeur suspendue. Volubiles et précis, orchestre et chef redoublent d’énergie expressive, dans le Finale joyeux, dont le flux dansant et léger est la marque de tous les finales de la compositrice (on en retrouve le caractère et la motricité dans la conclusion de la Symphonie n°2).
Plus rythmique encore voire martiale, justement la 2è Symphonie (commande de l’Etat en 1938) se fait miroir des tensions géopolitiques en Europe. Témoin du nazisme, la compositrice, construit son arche orchestrale en 3 mouvements concentrés; elle l’inscrit dans le climat d’inquiétude et d’angoisse comme le titre l’indique « Voïna » (guerre en russe). Une tension continue porte tout l’édifice (rappelant d’ailleurs les scintillements électriques du 7è épisode de la Suite « Song-Koï / Le Fleuve rouge» : à la fois souple et fluide, furieux et voluptueux. Quand sont signés les accords de Munich, livrant les Sudètes à l’appétit de l’ogre hitlérien, Elsa Barraine compose un triptyque éloquent, comme foudroyé, – emblème de sa conscience et de son discernement sur son époque. La 2è en est le terreau révélateur, maîtrisant l’équation du jeu parodique (à l’égal de Chostakovtich déjà cité : en particulier dans le climat trouble, ambivalent du Finale; à ce titre même la marche funèbre , « lento », est jalonnée d’éclairs plus mordants). S’enchaînent selon ses écrits, les thèmes des 3 mouvements ainsi : la guerre, la mort et le deuil, le retour à la vie… Orchestre et chef abordent avec fougue et nuances, l’éclat martial du I ; la profonde langueur du II ; le brio chorégraphique du III. Après la guerre, l’œuvre est jouée à Londres en 1946, par l’Orchestre de la BBC sous la baguette de Manuel Rosenthal, ardent défenseur de son œuvre.
Âme engagée et d’un courage exceptionnel, Elsa Barraine rejoint le PCF, et son antenne de la Résistance, créant le Front national des musiciens avec Louis Durey et Roger Désormière : tous entendent dénoncer dans un journal clandestin, la propagande culturelle nazie.
Ce caractère militant, doué pour les ambiances nerveuses et profondes, mystérieuses, ancrées dans les ténèbres, s’entend aussi dans les 8 épisodes du « Fleuve rouge » créé en 1947 par Rosenthal : autre révélation de ce programme. Les interprètes en expriment toute la charge expressive et la verve narrative, dense, dramatique, exigeant de tous les pupitres un engagement sans réserve ; mais dans l’esprit d’une clarté continue défendue par le chef visiblement très inspiré par l’écriture de Barraine. Décrivant chaque péripétie du fleuve rouge depuis sa source (chinoise) jusqu’à son embouchure (à Hanoï, Viet-Nam) ; en poétesse orchestrale, douée pour de superbes climats tendus et suggestifs, qui savent aussi étendre et densifier la texture du mystère, Barraine rend aussi hommage au communisme (la couleur rouge) comme aux indépendantistes du Viet-Minh, qui dès 1945, se dressent contre les coloniaux indochinois. La somptuosité de l’orchestration intègre
parfaitement outre une évidente expressivité, sa fascination intime pour l’Orient, pour sa spiritualité inspirante, transmise par son maître Dukas. D’ailleurs, l’idée d’un cheminement souterrain, d’ordre mystique, de la mort à la renaissance, se déploie en parallèle le long du fleuve évoqué. Double lecture que saisit parfaitement le chef, insufflant au cycle entier, une épaisseur onirique qui dépasse son strict prétexte narratif. La pièce fut écrite pour la radio : elle constitue aujourd’hui une suite d’orchestre particulièrement évocatrice et flamboyante. La lecture dévoilant enfin une matière orchestrale passionnante, et une écriture puissante, décroche le CLIC de CLASSIQUENEWS hiver 2025-2026.
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CRITIQUE CD, événement. Elsa BARRAINE (1910 – 1999) : le Fleuve rouge (1947),
Symphonies n°1 et 2,… Orchestre National de France, Cristian Macelaru (direction) – Enregistré en sept 2024,PARIS, Maison de la Radio – 1 cd Warner classics – CLIC de CLASSIQUENEWS hiver 2025
critique concert
LIRE aussi notre critique du concert Symphonie n°2 d’Elsa Barraine par l’Orchestre de la Garde Républicaine / Invalides, le 6 fév 2025 : https://www.classiquenews.com/paris-invalides-le-26-fevrier-2025-elsa-barraine-symphonie-n2-henri-tomasi-requiem-pour-la-paix-orch-de-la-garde-republicaine-billard-direction/
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