Le projet à 2 cœurs est né dans les eaux méditerranéennes ; « French Kiss » est un hommage à la fluidité, l’élégance de la musique française. Les deux pianistes se retrouvent au clavier dans plusieurs pièces jouées à 4 mains, où l’imaginaire de Dimitri Naïditch comme compositeur, explore de nouvelles variations à partir de mélodies bien connues ; l’improvisation n’empêche pas l’écriture car chaque interprète doit tenir sa partie. Polina De Carlo ajoute une dose délectable de légèreté complice et aussi la présence de compositeurs romantiques comme Fauré…. Explications.
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Photo : © Marc Ribes
CLASSIQUENEWS : Quelles sont les qualités et les images que vous associez immédiatement à la musique française ? De quelle façon cela se manifeste-t-il concrètement dans ce programme ?
Dimitri
Pour moi, la musique française est souple, raffinée, élégante, gracieuse. Elle est souvent en demi-teinte, voluptueuse, amoureuse, légère, très intelligente et sophistiquée. Elle peut avoir la douceur d’un souffle, d’un vent de printemps, d’une brise de mai.
Ces impressions viennent peut-être de l’image de la France que je me suis construite enfant. Je suis né en 1963, en Ukraine soviétique : j’ai d’abord découvert la France à travers les livres et les films. Il m’en reste quelque chose aujourd’hui : les cours royales, Louis XIV, cette idée de finesse, de sophistication et de brillance.
Sans vouloir généraliser, je ressens un contraste avec la musique slave. Chez Moussorgski, Tchaïkovski ou Chostakovitch, les souffrances humaines et les émotions exacerbées occupent souvent une place centrale. Dans la musique française, ce ne sont pas les images tragiques qui me viennent d’abord à l’esprit. L’expression me paraît souvent plus pudique.
Je pense aux films de Claude Lelouch, mais aussi à la chanson, à Piaf, à cet amour si présent dans les œuvres françaises. Un amour comme parfumé, immense, mais qui garde quelque chose d’insaisissable. J’y associe aussi un savoir-vivre, un goût du plaisir, quelque chose de gourmet dans l’attention aux saveurs et aux nuances.
C’est ce charme, cette élégance et cette légèreté que je souhaite mettre en valeur comme un fil rouge dans French Kiss. Je les retrouve, sous des formes très différentes, chez Francis Lai, Michel Legrand, Debussy, Ravel ou Saint-Saëns. Ils traversent pour moi les frontières entre la musique classique, la chanson et le cinéma, et donnent une unité à ce programme.
CLASSIQUENEWS : Comment fonctionne votre duo dans l’enchaînement des pièces ? Comment avez-vous agencé les pièces de composition et les pièces d’interprétation ?
Dimitri
Notre duo fonctionne dans une unité sur l’ensemble du programme, mais de façon singulière selon chaque composition. J’ai laissé à Polina la place à droite du clavier, dans le registre aigu, plus visible, pour la mettre en valeur, mais aussi la mettre au défi en lui écrivant des parties très virtuoses. À gauche, j’assure souvent l’accompagnement et les bases rythmiques, importantes dans cette musique, que ma culture jazz m’aide à mettre en valeur. Toutefois, chaque pièce impose ses propres règles et un fonctionnement différent.
Travailler avec Polina est une source d’inspiration. Son talent, sa finesse, son élégance, mais aussi son tempérament nourrissent mon écriture. Je retrouve dans sa personnalité quelque chose de l’esprit de cette musique française auquel je suis attaché.
C’est un dialogue permanent entre quatre mains et deux âmes, tantôt unies, tantôt en contradiction. Les mains se complètent, les voix se parlent et échangent ; les deux âmes se contredisent, se disputent, puis se réconcilient dans des élans d’amour.
Pour l’ordre des pièces, nous n’avons pas établi de distinction particulière entre composition et interprétation. Le programme suit un fil conducteur dramaturgique fondé sur les contrastes d’intention et de sonorité : une matière plus sobre dans certaines pièces en solo, plus exubérante dans certaines autres à quatre mains.
L’idée de ce travail est justement de briser les cadres plutôt que de les imposer, notamment entre les styles : mettre en valeur ce qui les unit plutôt que ce qui les sépare. Les pièces recomposées comme les œuvres originales restent de la musique. Le langage de Ravel ou de Debussy n’est pas si éloigné de celui que j’emploie dans mes réécritures. Tout cela coexiste naturellement, sans contradiction.
Polina
Le programme de l’album a été soigneusement pensé et construit. Chaque pièce porte une atmosphère qui lui est propre, et il était important pour nous de penser à ce qu’elle laisse à l’auditeur et à la manière dont elle le conduit délicatement vers la suivante. Parmi les pièces à quatre mains, nous avons placé quelques œuvres en solo qui font partie du récit. Derrière de nombreuses compositions se trouvent des images personnelles et des moments de notre vie, et c’est ce fil qui relie l’ensemble du programme.
CLASSIQUENEWS : Parmi les œuvres que vous avez composées, quelle serait celle qui vous touche le plus, vous paraît la plus emblématique ? Pour quelles raisons ?
Dimitri
Il m’est difficile de parler de préférences : ces œuvres recomposées sont comme des enfants auxquels on a donné naissance. On les aime tous.
Les pièces que je joue en solo sont surtout des improvisations. Elles me sont chères parce qu’elles expriment la vérité du moment : une synthèse entre l’œuvre originale, mon ressenti le jour de l’enregistrement, mon vécu, ce qui m’entoure, tout ce qu’il y a dans l’air. C’est un moment fugitif dont le miracle technique perpétue l’existence.
Parmi les réécritures, les deux où j’ai peut-être poussé le plus loin mon travail de compositeur sont la fantaisie sur Padam Padam et les variations autour du fameux « Chabadabada » de Francis Lai.
Avec Padam Padam, la chanson devient une véritable fantaisie au développement symphonique, dont les germes me semblent déjà présents dans l’original. J’ai construit une trame dramaturgique et ajouté des parties personnelles. L’introduction lyrique, bien que fondée sur les éléments du thème, peut évoquer les Tableaux d’une exposition de Moussorgski ou les chants traditionnels ukrainiens. D’autres moments sarcastiques sont proches de Chostakovitch ou de Prokofiev. Le thème traverse des transformations, des ruptures, des attaques du destin et de grandes envolées dramatiques. Puis la musique se fige dans une atmosphère étrange, ensorcelée. Après toutes ces souffrances et péripéties, le thème revient glorieusement, cette fois proche de l’original.
Autour de « Chabadabada », les quatre variations présentent chacune un esprit totalement différent. Dans la première, le thème est réharmonisé avec des harmonies jazz suaves, éloignées de l’original : on l’entend comme un souvenir lointain et nostalgique. La deuxième traverse des moments brumeux, soutenus par des pulsations instables. La troisième évoque plutôt les chants slaves. Enfin, dans la quatrième, nous retrouvons le thème, comme pour le chanter tous ensemble, dans une union d’amour. C’est ainsi qu’est née notre nouvelle composition, Une femme et un homme
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CLASSIQUENEWS : Parmi les pièces du répertoire que vous avez choisi d’interpréter, quelle est celle qui vous touche le plus et pour quelles raisons ?
Polina
L’une des œuvres qui me sont particulièrement chères est cette petite pièce que j’interprète en solo, l’Improvisation en do dièse mineur de Fauré. Cette musique a été pour moi une véritable révélation : malgré l’étonnante concision de son écriture, elle frappe par sa richesse émotionnelle. J’ai essayé d’y exprimer mon propre ressenti, et j’espère que chaque auditeur y découvrira quelque chose de personnel.
Je me sens très proche du caractère de cette pièce : la beauté envoûtante de sa mélodie, empreinte d’une impulsivité contenue, son caractère immédiatement accessible et la liberté qu’elle donne à l’imagination. Mon monologue musical s’inscrit naturellement dans nos dialogues avec Dimitri, et cet accord me paraît très naturel.
Dimitri
Pour ma part, je joue La plus que lente de Debussy. Cette valse lente, douce et rêveuse me semblait trouver une place naturelle dans le programme, par sa légèreté.
CLASSIQUENEWS : Un enchaînement que vous aimez particulièrement dans le programme ? Pourquoi ?
Polina
Notre album est construit de telle sorte que même le son du silence entre les pièces revêt un sens particulier. Toutes les pièces sont reliées en un seul cycle, aussi bien par la musique que par les silences, qui participent à la continuité émotionnelle de l’ensemble.
CLASSIQUENEWS : Comment s’inscrit ce nouvel album par rapport à ceux déjà réalisés ?
Dimitri
French Kiss marque une nouvelle étape dans mon parcours. Il prolonge ma démarche de réécriture, tout en ouvrant une expérience différente, aussi bien dans le langage musical et la façon de travailler que sur le plan personnel.
Il s’inscrit dans la continuité de New Time Classics, la série que j’ai initiée en 2019 : réécrire de grandes pièces du répertoire classique en y apportant des éléments du jazz, de l’improvisation, mais aussi le regard d’un compositeur d’aujourd’hui, avec toutes les influences qui le traversent.
Chaque disque de la série était consacré à un compositeur : Bach, puis Mozart, Liszt et Chopin. Ils ont été enregistrés en trio, avec Gilles Naturel à la contrebasse et Arthur Alard à la batterie, puis Lukmil Perez pour Chopin Sensation. L’écriture occupait une place importante, mais laissait toujours une large part à l’improvisation. Puisque je jouais moi-même les parties de piano, je n’étais pas obligé de tout écrire.
Avec French Kiss, pour la première fois, j’écris un programme à quatre mains avec Polina De Carlo, qui est une brillante pianiste classique. Cela demandait une écriture complète pour elle et, en grande partie, pour moi — même si je me suis réservé des espaces d’improvisation.
C’est probablement mon projet le plus proche de la musique classique. L’empreinte du jazz et de l’improvisation demeure, mais nous sommes davantage dans la musique de chambre. C’est un exercice particulièrement exigeant : les deux parties de piano doivent s’accorder avec une grande précision. Le piano reste un instrument percussif ; le moindre décalage s’entend.
À cette évolution musicale s’ajoute une logique personnelle. Quand la guerre a commencé, ma part ukrainienne a cherché à exprimer ses souffrances et son désarroi à travers un disque en solo, Ukraine — Les chansons sans voix. Aujourd’hui, après plus de trente-cinq ans de vie en France et ma naturalisation, le moment était venu de rendre hommage à mon pays d’adoption. French Kiss, c’est aussi un baiser à la France, une façon de lui exprimer ma reconnaissance.
Polina, de son côté, aime la culture et la musique françaises depuis son enfance. Nous nous sommes rencontrés à Paris, et notre histoire est née et a pris racine en France. Elle méritait, elle aussi, d’être racontée à travers ce disque. Les relations entre les femmes et les hommes, si présentes dans les œuvres choisies, trouvent ainsi un écho dans notre propre histoire.
CLASSIQUENEWS : Une anecdote, un souvenir que vous aimeriez partager, lié à la réalisation du programme et à son enregistrement ?
Dimitri
L’anecdote amusante, c’est la naissance même de l’idée du disque. Il y a deux ans, nous nous baignions en Sardaigne, dans les eaux calmes et transparentes de la Méditerranée. Le doux soleil de septembre nous berçait et nous rendait rêveurs.
« Et si on faisait un projet ensemble ? — Mais oui, quelle bonne idée ! » Au fil de la discussion, nous parlons de la France, de cette musique française que Polina adore et qui est si importante pour moi. L’idée d’un programme à quatre mains prend forme.
Puis nos regards se croisent, nous nous rapprochons à la nage, un baiser s’impose… et le titre vient aussitôt : « Et si on appelait ça French Kiss ? » Nous éclatons de rire. C’était décidé !
La réalisation n’a pas tardé : je me suis aussitôt mis à écrire, en m’inspirant des Jeux d’eau de Ravel. Une semaine plus tard, toujours en Italie, j’avais terminé une première composition, construite à partir de la première phrase des Jeux d’eau, à laquelle nous avons donné le titre amusant Les Jeux à deux.
C’est ainsi que le soleil de Sardaigne et la Méditerranée, du côté italien, ont fait naître un hommage à la musique française. Ce moment restera dans notre mémoire.
Polina
L’une de mes œuvres préférées dans notre album est Les Jeux à deux, écrite par Dimitri à partir des Jeux d’eau de Ravel. Créer une composition à quatre mains sur ce thème pour notre album était une idée et un souhait qui me tenaient à cœur. L’image de l’eau m’est venue très naturellement, avec une intensité particulière lorsque nous étions au bord de la mer en Italie, au point de devenir presque une idée fixe.
Grâce à Dimitri, la musique merveilleuse et envoûtante de Ravel s’est transformée en une œuvre singulière et pleine de charme. Elle me rappelle encore ces moments où notre projet prenait forme et reste l’une des compositions de l’album qui me sont les plus chères. C’est aussi l’une des pièces les plus virtuoses pour la partie de primo, la partie aiguë que j’interprète.
Pièce fondatrice de notre projet, Les Jeux à deux est pour moi l’œuvre la plus optimiste de notre duo et celle qui reste la plus chargée de souvenirs.
Propos recueillis en octobre 2026
cd
CD annonce. Dimitri NAÏDITCH : « FRENCH KISS », nouvel album avec Polina de Carlo (sortie : 16 oct 26 / concert le 7 nov 26, PARIS, Salle Cortot)
Conçu par le pianiste Dimitri Naïditch, réalisé avec la complicité de Polina de Carlo, l’album « FRENCH KISS » est un hommage à la musique française, de Maurice Ravel à Michel Legrand dans un cycle pour piano à quatre mains.
concert
samedi 7 nov 2026, 20h – Salle Cortot, PARIS : https://www.classiquenews.com/paris-salle-cortot-sam-7-nov-2026-french-kiss-dmitri-naiditch-polina-de-carlo-piano/
Dans leur dernier album à 4 mains, « FRENCH KISS », le duo de pianistes Dimitri NAÏDITCH et Polina DE CARLO rendent un saisissant hommage à la musique française, de Maurice Ravel à Michel Legrand. Les deux interprètes plus complices que jamais, jouent plusieurs pièces de leur nouvel album salle Cortot…
PARIS, Salle Cortot, sam 7 nov 2026. « French Kiss ». Dimitri NAÏDITCH, Polina DE CARLO, piano
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