Quel bonheur de retrouver les deux seuls opéras de Maurice Ravel réunis sur une même affiche, et dans une production d’une telle qualité ! L’Opéra Royal de Wallonie-Liège offre-là au public liégeois une soirée dont on ressort avec le sourire aux lèvres. Porté par une distribution vocale d’une superbe homogénéité et la baguette superlative d’un Jean-Yves Ossonce des grands soirs, ce diptyque L’Heure espagnole / L’Enfant et les sortilèges est un triomphe.
Jean-Louis Grinda, qui connaît la maison liégeoise pour en avoir été le directeur, revient dans son ancien fief avec une production qui force l’admiration. Loin de vouloir artificiellement unifier deux univers que tout oppose, il traite chaque ouvrage selon sa propre logique, avec une intelligence théâtrale remarquable. Pour L’Heure espagnole, il assume pleinement l’artifice et transforme la boutique de Torquemada en un véritable dessin animé vivant. La scénographie de Rudy Sabounghi, avec ses traits de bande dessinée, ses horloges monumentales et son esthétique de film muet, est une merveille de drôlerie. Les personnages, tels des marionnettes mécaniques, s’adressent directement au public plutôt que d’interagir entre eux, renforçant un comique irrésistible. C’est un vaudeville horloger d’une précision diabolique, où le ridicule des passions humaines est désamorcé par un humour décapant.
Puis, après l’entracte, le basculement est total. L’Enfant et les sortilèges nous entraîne dans un tout autre monde : celui de l’inconscient, du rêve et des peurs enfantines. Grinda relève avec un à-propos psychologique souverain le défi de faire vivre une théière, un fauteuil ou un écureuil sur scène. Plutôt que de déguiser ses chanteurs en objets, il les transforme en une domesticité d’une grande demeure bourgeoise, étouffante de rigidité, qui se rebelle contre l’enfant. La scénographie, dominée par un lit colossal et des lumières sublimes de Laurent Castaingt, devient le théâtre d’un animisme freudien. L’effondrement de la tapisserie cynégétique laissant place à un jardin féérique est un moment de théâtre magique, porté par la chorégraphie millimétrée d’Eugénie Andrin. On passe du rire à l’émotion pure avec une fluidité désarmante.
Comment ne pas s’extasier devant une telle cohésion d’ensemble ? Chaque artiste semble habité par son personnage, et l’on sent une troupe soudée, pétillante et d’une rigueur exemplaire. Dans L’Heure espagnole, Anne-Catherine Gillet incarne une Concepcion tout feu tout flamme, irradiant la scène de sa présence, de son énergie débordante et d’une verve délicieusement gouailleuse. Elle insuffle au personnage une sensualité exigeante et une impatience érotique d’une drôlerie assumée. On la retrouve avec le même bonheur en Bergère et en Chouette fantomatique dans la seconde partie. Ivan Thirion campe le muletier d’un aplomb et d’une palette de nuances splendides. Sa stature contraste avec une vocalité suave et une réserve presque maladive qui rendent son personnage follement attachant. En Gonzalve, Pierre Derhet brosse un poète précieux, mielleux et fanfaron à la perfection. Son phrasé, tout en nuances et en déclamations ironiquement décalées, fait merveille. Patrick Bolleire, en Don Iñigo Gomez, déploie une voix et une stature phénoménales. Il semble presque s’amuser de l’embonpoint et du ridicule assumé de ce financier piégé dans une horloge. Enfin, Vincent Ordonneau (Torquemada), seul élément non belge du plateau, campe un horloger parfaitement croqué, entre naïveté stupide et innocence décalée, avec un comique irrésistible.
Dans L’Enfant et les sortilèges, la mezzo Aya Wakizono incarne l’enfant avec une justesse poignante. Son français impeccable et sa silhouette menue accentuent la vulnérabilité du personnage face à l’immensité anxiogène du décor. Dans les trois rôles de La Maman / la Bergère / la Chouette, Lotte Verstaen apporte une présence enveloppante et rassurante en figure maternelle, grâce à la rondeur de son timbre et à la plénitude de sa voix. On retrouve Patrick Bolleire, impérial et péremptoire, donnant au Fauteuil des allures de Commandeur patriarcal. En Horloge comtoise et en Chat, Pierre Doyen se montre souverain, et forme avec Aurore Daubrun un duo de Chats irrésistible de malice et de sensualité féline. Marie Kalinine s’avère Délicieusement ductile, campant une Tasse d’un exotisme régressif et une Libellule d’une légèreté tout aérienne. Loïc Félix offre numéro de charme et d’humour, passant du chic swing de la Théière à la bondissante Rainette avec une aisance confondante. Marlène Assayag, grâce à une métamorphose vocale inouïe, passe de la supplique à la menace péremptoire en Princesse, avant de devenir un Rossignol frondeur et virtuose. Aurore Daubrun insuffle à l’Écureuil blessé un humanisme douloureux qui serre le cœur, et forme avec Pierre Doyen un duo de félins d’une drôlerie féroce. Enfin, Julie Mossay campe une Chauve-souris sémillante et versatile, et capte la lumière dans toutes ses interventions.
Enfin, comment ne pas saluer l’immense travail de Jean-Yves Ossonce ? Le chef français, spécialiste incontesté du répertoire, fait ses débuts à Liège et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il marque les esprits, sa direction musicale se montrant tout simplement superlative. Il parvient à faire ressortir avec une clarté et une couleur infinies les trésors d’orchestration de Ravel, sans jamais perdre l’énergie et la théâtralité de l’ensemble. Sous sa baguette, l’Orchestre de l’Opéra Royal de Wallonie respire, swingue, frissonne et enchante. Il soutient les chanteurs avec une attention de chaque instant, faisant de cette soirée un véritable enchantement.
Courrez-y, si ce n’est déjà fait !…
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CRITIQUE, opéra. LIEGE, Opéra Royal de Wallonie, le 3 nov 2026. M. RAVEL : L’Heure espagnole / L’Enfant et les sortilèges. Jean-Louis GRINDA / Jean-Yves OSSONCE. Crédit photo (c) Jonathan Berger








