Compte rendu, opéra. Toulouse.Halle-aux-Grains, le 3 février 2014. Modest Moussorgski (1839-1891) : Boris Godounov (version 1869). Ferrucio Furlanetto, Boris… Tugan Sokhiev, direction.

Le sacre lumineux de Tugan Sokhiev. Il est incontestable que les astres protègent Tugan Sokhiev et confirment ses choix. Pouvait-il imaginer en choisissant de diriger en février 2014 Boris à Toulouse, Paris et en Espagne qu’il viendrait d’être nommé directeur musical du Bolchoï ? Tugan Sokhiev porte dans ses veines une absolue passion pour l’âme slave. Il a éduqué le public toulousain depuis ses débuts en lui proposant des interprétations vibrantes des symphonies, opéras et ballets russes. Ce soir, soir de fièvre sur scène et dans le public, tout se jouait de la légitimité de Tugan Sokhiev qui n’a pas encore 40 ans car nombreux sont ceux qui le considère comme l’un des plus grands chefs actuels, avec un potentiel encore méconnu mais perceptible.  Le chœur basque, l’Orfeon Donostiarra,  mi professionnel mi amateur est bien connu des toulousains. Le voir s’installer sur scène rappelle tant de bons souvenirs, Requiem de Verdi et de Brahms en particulier, et promet beaucoup. Le rituel de l’entrée des musiciens de l’orchestre permet de découvrir la formation du soir car à présent l’orchestre est assez nombreux pour permettre deux concerts le même soir et de varier les musiciens. Tout le monde s’installe et tous attendent l’entrée du chef.

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Simple, concentré et souriant Tugan Sokhiev adresse un regard circulaire à ses musiciens, choristes et chanteurs. Il ne prend pas sa baguette et dirige à main nue cette vaste partition. On ressent immédiatement son amour pour une musique âpre, sauvage, abrupte dans ses nuances et riches d’accords surprenants de modernité. La direction de Tugan Sokhiev est de tout son corps, son engagement est total mais ce sont ces mains qui créent le son, le sculptent, le malaxent. La beauté de cette direction est faite danse, énergie, émotion canalisée. Il a des yeux partout et donne chaque entrée, murmurant souvent le texte russe (surtout celui du chœur). Il semble connaître la partition par cœur et préparer chaque moment étonnant pour surprendre le public. Ainsi la disposition habile des cloches saisi de stupeur plus d’un dans la salle. Chaque chanteur, choriste ou soliste est accompagné dans ses lignes, chaque instrumentiste concerné par cette direction enveloppante. Chacun donne donc le meilleur de lui-même et le résultat est ahurissant. La rigueur alliée à la souplesse caractérisant la direction de Tugan Sokhiev apporte une étonnante clarté dans cette partition si sombre dont la structure nous apparaît dans toute sa beauté.

La version des origines, interprétée sans entractes ( deux heures qui semblent légères) rend justice à la cohérence artistique intègre de Moussorgski et il est perceptible qu’il a dû lui couter d’ajouter l’acte polonais pour le « grand rôle féminin » et les ballets qui en affadissant le propos. Cet opéra est en fait un monument d’histoire et d’intelligence. Le pouvoir, ici en Russie (chez un homme qui veut devenir Tsar par tous les moyens) détruit l’âme. Mais de tous temps et partout dans le monde l’homme ne peut s’empêcher de courir à sa perte morale en cherchant toujours plus de pouvoir. Boris va juste un peu trop loin et sa chute concerne en fait tous les puissants. Ses remords sont celles d’un homme qui retrouve une introspection qui l’humanise à nouveau.
Pour ce Boris, ce vrai Boris de Moussorgski, Tugan Sokhiev a réuni une distribution sans faiblesse. C’est toutefois Ferruccio Furlanetto qui, sans entracte rappelons le, incarne scéniquement et vocalement toute la richesse de ce rôle. La voix est grande, la projection parfaite, la matière vocale est noble. Le vibrato est parfaitement contrôlé et le legato digne du bel canto. La rondeur de la voix, les couleurs et la gestion de la dynamique des nuances donnent une leçon de chant permanente. La diction est limpide et l’engagement de l’artiste qui chante par cœur est total. Il n’est pas surprenant avec de si grandes qualités, que la basse italienne ait conquis le public si exigeant du Mariinski comme du Bolchoï dans ce rôle écrasant.  L’intelligence de cette interprétation permet une véritable évolution psychologique toute en finesse du personnage délirant qui est au final si humain . Si humain en confondant la recherche de pouvoir et d’amour.
Il n’est pas possible sans lourdeurs de parler de chaque chanteur. Tous ont été engagés de toutes leurs forces dans cette soirée. Avec ou sans partitions… Distinguons la basse Ain Anger, Pimène de la plus belle autorité morale. Comme Fulanetto, il est un grand Philippe II. A coté des ces sommets qui permet d’entendre deux des plus grandes basses du moment il faut distinguer les ténors qui avec la lumière de leurs timbres apportent un contraste bienvenu. L’innocent de Stanislav Mostovoi est saisissant d’émotion. Marian Talaba est un jeune ténor prometteur et son engagement dans le rôle de Grigori est notable. Anastasia Kalagina est une Xénia touchante  avec un beau métal dans le timbre. Sarah Jouffroy et Hélène Delalande ajoutent leur féminité dans cet univers si noir avec efficacité. Alexander Teliga en Varlaam est également inoubliable de présence.
Le Chœur Orfeon Donostiarra est imposant en nombre et peut donc impressionner dans les scènes grandioses. Mais c’est dans les moments plus divisés que la beauté des pupitres s’exprime le mieux, tant dans les choeurs d’hommes que de femmes.
Le public a été embarqué dans un voyage dans l’espace et le temps. Géographiquement, en Russie. Dans les temps d’avant les lumières humanistes. C’est peut être le voyage intime de l’homme de pouvoir qui se réveille à l’humanité de sa condition qui est le voyage le plus édifiant. La version noire, âpre et sauvage des origines a retrouvé sa splendeur ce soir. En version de concert sans entracte, rien ne distrait le public de son théâtre intérieur.
Tugan Sokhiev, maître d’oeuvre de ce projet offre une vraie réhabilitation du chef d’ouvre de Moussorgski. Un enregistrement serait bienvenu pour se souvenir de cette merveilleuse interprétation et en analyser les détails. Paris et l’Espagne vont bénéficier de cette émotion musicale inouïe, made in Toulouse.

Toulouse. Halle-Aux-Grains, le 3 février 2014. Modest Moussorgski (1839-1891) : Boris Godounov, version originale de 1869. Version de concert. Ferruccio Furlanetto : Boris ; Anastasia Kalagina : Xénia ; Ain Anger : Pimène ; Vasily Efimov : Missail ; Stanislav Mostovoi : L’Innocent ;  John Graham-Hall : Prince Shuisky ;  Garry Magee : Andrei Tchelkalov ;  Pavel Chervinskiy : Nikitch, Mityukha ;  Alexander Teliga : Varlaam ; Marian Talaba : Grigori ; Svetlana Lifar : Fiodor ; Sarah Jouffroy : La Nourrice de Xeni ;   Hélène Delalande : L’Aubergiste ;  Vladimir Kapshuk : Un Boyard ; Chœur Orfeon Donostiarra : chef de chœur, José Antonio Sáinz Alfaro. Orchestre National du Capitole de Toulouse ; Tugan Sokhiev : direction.

Illustration : © P. Nin

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