Compte rendu, opĂ©ra. Toulouse. Halle-aux-Grains, le 4 dĂ©cembre 2015 ; Giuseppe Verdi (1813-1901) : Nabucco ; Ernani ; Vespri Siciliani ; Macbeth ; Traviata ; Simon Boccanegra ; Don Carlo ; Forza del Destino ; Otello : Airs, ensembles, chƓurs et pages symphoniques ; Ferruccio Furlanetto, basse ; ChƓurs du Capitole, direction Alfonso Caiani ; Orchestre National du Capitole de Toulouse ; Tugan Sokhiev, direction.

Vague verdienne en juin 2014E VIVA VERDI. Le rĂ©cital d’air d‘opĂ©ras avec orchestre est parfois un genre un peu compassĂ©. L’enchainement de prĂ©ludes, airs, chƓurs, ensembles et autre ouverture peut ressembler Ă  une caverne d‘Ali Baba sans fil directeur ni grĂące. Ce soir est Ă  marquer d‘ une pierre blanche tant il a semblĂ© scellĂ© par la marque  de la perfection. Le public trĂšs nombreux (Ă  guichet fermĂ©) est sorti enthousiaste et ravi de cette belle soirĂ©e d‘opĂ©ra consacrĂ©e Ă  Verdi.

L’alchimie qui a fait s’assembler des Ă©lĂ©ments disparates doit beaucoup au sens thĂ©Ăątral combinĂ© de Tugan Sokhiev et du baryton basse Ferruccio Furlanetto. De mĂȘme qu’aucun air de basse de Verdi ne semble Ă©crit pour la voix de la basse italienne, de mĂȘme on ne sait quel opĂ©ra de Verdi ne convient pas admirablement  Ă  la   baguette passionnĂ©e et prĂ©cise du chef d’orchestre. Tugan Sokhiev excelle dans la maniĂšre dont il empoigne le son pour la musique de Verdi. Que ce soit dans les prĂ©ludes (la dĂ©licatesse soyeuse de la Traviata)  les rĂ©citatifs ou les airs, y compris dans les moments plus pompiers, surtout dans les chƓurs, il met immĂ©diatement un sens du drame qui Ă©meut. DĂšs les premiĂšres mesures de la cĂ©lĂ©brissime ouverture de la Force du Destin, le tempo allant, la tenue rythmique, le sens du phrasĂ© et la beautĂ© du son ouvrent un thĂ©Ăątre qui ne fera que d’avantage s’épanouir vers la passion. Sans respecter la chronologie des opĂ©ras de Verdi la construction comme l‘agencement des divers morceaux construit entre tension, dĂ©tente, Ă©nergie vive et Ă©motion suspendue… un parcours digne d‘un ouvrage scĂ©nique. Et quel plaisir d‘entendre dans une salle symphonique un orchestre de cette trempe dans Verdi. Adieu l’idĂ©e de la guitare gĂ©ante, le moindre accord, les pizzicati les plus tenus ont tout d’un sens dramatique Ă©vident.

Les solistes de l’Orchestre du Capitole ont brillĂ©, les violoncelles dont la soliste Sarah Iancu ont arrachĂ© des larmes, les cors dans Don Carlo ont Ă©tĂ© chargĂ©s d’angoisse. Les cordes dans la Traviata ont Ă©tĂ© voluptueuses. Le chƓur du Capitole admirablement prĂ©parĂ© par Alfonso Caiani comportait des supplĂ©mentaires. Les pages chorales ont Ă©tĂ© magnifiĂ©es par la prĂ©sence d’un tel chƓur. Les longues implorations de  Nabucco, les vifs Ă©changes du feu d’Otello, les effets de tension extrĂȘme comme les piani les plus flottants, tout Ă©tait lĂ . Et les pupitres bien timbrĂ©s et tous trĂšs homogĂšnes. Une diction impeccable a subjuguĂ© le public. Mais le plus fantastique Ă©vĂšnement a Ă©tĂ© la prĂ©sence chaleureuse et dramatique de Ferruccio Furlanetto. La basse italienne connaĂźt chaque rĂŽle par cƓur, il les a chantĂ© sur les plus grandes scĂšnes. Il sait dominer la vocalitĂ© verdienne avec une suprĂ©matie Ă©clatante. La diction, le sens du drame sont parfaits. La voix conduite avec art sait jouer de toutes les nuances, de toutes les couleurs. Le legato est suprĂȘme, le slancio Ă©lĂ©gant. Une telle conduite de son est un vĂ©ritable baume. Tous les rĂŽles ont Ă©tĂ© incarnĂ©s du simple prĂȘtre au monarque solitaire avec justesse. Noble voix pour nobles rĂŽles. Ferruccio Furlanetto, sait Ă©galement avec panache se lancer dans les cabalettes et l’énergie que met Tugan Sokhiev en fait un moment de dĂ©lice thĂ©Ăątrale et vocal. En bis le grand air d‘Attila avec cabalette a Ă©tĂ© d’un panache incroyable.

Un trĂšs beau concert consacrĂ© Ă  Verdi dans lequel la magie nĂ©e de l‘association de grands artistes dans un choix artistique admirablement pensĂ©, a fait le bonheur du public toulousain.

Compte rendu, opĂ©ra. Toulouse.Halle-aux-Grains, le 3 fĂ©vrier 2014. Modest Moussorgski (1839-1891) : Boris Godounov (version 1869). Ferrucio Furlanetto, Boris… Tugan Sokhiev, direction.

Le sacre lumineux de Tugan Sokhiev. Il est incontestable que les astres protĂšgent Tugan Sokhiev et confirment ses choix. Pouvait-il imaginer en choisissant de diriger en fĂ©vrier 2014 Boris Ă  Toulouse, Paris et en Espagne qu’il viendrait d’ĂȘtre nommĂ© directeur musical du Bolchoï ? Tugan Sokhiev porte dans ses veines une absolue passion pour l’ñme slave. Il a Ă©duquĂ© le public toulousain depuis ses dĂ©buts en lui proposant des interprĂ©tations vibrantes des symphonies, opĂ©ras et ballets russes. Ce soir, soir de fiĂšvre sur scĂšne et dans le public, tout se jouait de la lĂ©gitimitĂ© de Tugan Sokhiev qui n’a pas encore 40 ans car nombreux sont ceux qui le considĂšre comme l’un des plus grands chefs actuels, avec un potentiel encore mĂ©connu mais perceptible.  Le chƓur basque, l’Orfeon Donostiarra,  mi professionnel mi amateur est bien connu des toulousains. Le voir s’installer sur scĂšne rappelle tant de bons souvenirs, Requiem de Verdi et de Brahms en particulier, et promet beaucoup. Le rituel de l’entrĂ©e des musiciens de l’orchestre permet de dĂ©couvrir la formation du soir car Ă  prĂ©sent l’orchestre est assez nombreux pour permettre deux concerts le mĂȘme soir et de varier les musiciens. Tout le monde s’installe et tous attendent l’entrĂ©e du chef.

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Simple, concentrĂ© et souriant Tugan Sokhiev adresse un regard circulaire Ă  ses musiciens, choristes et chanteurs. Il ne prend pas sa baguette et dirige Ă  main nue cette vaste partition. On ressent immĂ©diatement son amour pour une musique Ăąpre, sauvage, abrupte dans ses nuances et riches d’accords surprenants de modernitĂ©. La direction de Tugan Sokhiev est de tout son corps, son engagement est total mais ce sont ces mains qui crĂ©ent le son, le sculptent, le malaxent. La beautĂ© de cette direction est faite danse, Ă©nergie, Ă©motion canalisĂ©e. Il a des yeux partout et donne chaque entrĂ©e, murmurant souvent le texte russe (surtout celui du chƓur). Il semble connaĂźtre la partition par cƓur et prĂ©parer chaque moment Ă©tonnant pour surprendre le public. Ainsi la disposition habile des cloches saisi de stupeur plus d’un dans la salle. Chaque chanteur, choriste ou soliste est accompagnĂ© dans ses lignes, chaque instrumentiste concernĂ© par cette direction enveloppante. Chacun donne donc le meilleur de lui-mĂȘme et le rĂ©sultat est ahurissant. La rigueur alliĂ©e Ă  la souplesse caractĂ©risant la direction de Tugan Sokhiev apporte une Ă©tonnante clartĂ© dans cette partition si sombre dont la structure nous apparaĂźt dans toute sa beautĂ©.

La version des origines, interprĂ©tĂ©e sans entractes ( deux heures qui semblent lĂ©gĂšres) rend justice Ă  la cohĂ©rence artistique intĂšgre de Moussorgski et il est perceptible qu’il a dĂ» lui couter d’ajouter l’acte polonais pour le « grand rĂŽle fĂ©minin » et les ballets qui en affadissant le propos. Cet opĂ©ra est en fait un monument d’histoire et d’intelligence. Le pouvoir, ici en Russie (chez un homme qui veut devenir Tsar par tous les moyens) dĂ©truit l’ñme. Mais de tous temps et partout dans le monde l’homme ne peut s’empĂȘcher de courir Ă  sa perte morale en cherchant toujours plus de pouvoir. Boris va juste un peu trop loin et sa chute concerne en fait tous les puissants. Ses remords sont celles d’un homme qui retrouve une introspection qui l’humanise Ă  nouveau.
Pour ce Boris, ce vrai Boris de Moussorgski, Tugan Sokhiev a rĂ©uni une distribution sans faiblesse. C’est toutefois Ferruccio Furlanetto qui, sans entracte rappelons le, incarne scĂ©niquement et vocalement toute la richesse de ce rĂŽle. La voix est grande, la projection parfaite, la matiĂšre vocale est noble. Le vibrato est parfaitement contrĂŽlĂ© et le legato digne du bel canto. La rondeur de la voix, les couleurs et la gestion de la dynamique des nuances donnent une leçon de chant permanente. La diction est limpide et l’engagement de l’artiste qui chante par cƓur est total. Il n’est pas surprenant avec de si grandes qualitĂ©s, que la basse italienne ait conquis le public si exigeant du Mariinski comme du BolchoĂŻ dans ce rĂŽle Ă©crasant.  L’intelligence de cette interprĂ©tation permet une vĂ©ritable Ă©volution psychologique toute en finesse du personnage dĂ©lirant qui est au final si humain . Si humain en confondant la recherche de pouvoir et d’amour.
Il n’est pas possible sans lourdeurs de parler de chaque chanteur. Tous ont Ă©tĂ© engagĂ©s de toutes leurs forces dans cette soirĂ©e. Avec ou sans partitions
 Distinguons la basse Ain Anger, PimĂšne de la plus belle autoritĂ© morale. Comme Fulanetto, il est un grand Philippe II. A cotĂ© des ces sommets qui permet d’entendre deux des plus grandes basses du moment il faut distinguer les tĂ©nors qui avec la lumiĂšre de leurs timbres apportent un contraste bienvenu. L’innocent de Stanislav Mostovoi est saisissant d’émotion. Marian Talaba est un jeune tĂ©nor prometteur et son engagement dans le rĂŽle de Grigori est notable. Anastasia Kalagina est une XĂ©nia touchante  avec un beau mĂ©tal dans le timbre. Sarah Jouffroy et HĂ©lĂšne Delalande ajoutent leur fĂ©minitĂ© dans cet univers si noir avec efficacitĂ©. Alexander Teliga en Varlaam est Ă©galement inoubliable de prĂ©sence.
Le ChƓur Orfeon Donostiarra est imposant en nombre et peut donc impressionner dans les scĂšnes grandioses. Mais c’est dans les moments plus divisĂ©s que la beautĂ© des pupitres s’exprime le mieux, tant dans les choeurs d’hommes que de femmes.
Le public a Ă©tĂ© embarquĂ© dans un voyage dans l’espace et le temps. GĂ©ographiquement, en Russie. Dans les temps d’avant les lumiĂšres humanistes. C’est peut ĂȘtre le voyage intime de l’homme de pouvoir qui se rĂ©veille Ă  l’humanitĂ© de sa condition qui est le voyage le plus Ă©difiant. La version noire, Ăąpre et sauvage des origines a retrouvĂ© sa splendeur ce soir. En version de concert sans entracte, rien ne distrait le public de son thĂ©Ăątre intĂ©rieur.
Tugan Sokhiev, maĂźtre d’oeuvre de ce projet offre une vraie rĂ©habilitation du chef d’ouvre de Moussorgski. Un enregistrement serait bienvenu pour se souvenir de cette merveilleuse interprĂ©tation et en analyser les dĂ©tails. Paris et l’Espagne vont bĂ©nĂ©ficier de cette Ă©motion musicale inouĂŻe, made in Toulouse.

Toulouse. Halle-Aux-Grains, le 3 fĂ©vrier 2014. Modest Moussorgski (1839-1891) : Boris Godounov, version originale de 1869. Version de concert. Ferruccio Furlanetto : Boris ; Anastasia Kalagina : XĂ©nia ; Ain Anger : PimĂšne ; Vasily Efimov : Missail ; Stanislav Mostovoi : L’Innocent ;  John Graham-Hall : Prince Shuisky ;  Garry Magee : Andrei Tchelkalov ;  Pavel Chervinskiy : Nikitch, Mityukha ;  Alexander Teliga : Varlaam ; Marian Talaba : Grigori ; Svetlana Lifar : Fiodor ; Sarah Jouffroy : La Nourrice de Xeni ;   HĂ©lĂšne Delalande : L’Aubergiste ;  Vladimir Kapshuk : Un Boyard ; ChƓur Orfeon Donostiarra : chef de chƓur, JosĂ© Antonio SĂĄinz Alfaro. Orchestre National du Capitole de Toulouse ; Tugan Sokhiev : direction.

Illustration : © P. Nin