Compte-rendu, opéra. Paris, Opéra Bastille, le 31 janvier 2016. Verdi: Il trovatore. Anna Netrebko, Ludovic Tézier…

netrebko-anna-leonora-verdi-trovatore-review-presentation-dossier-classiquenewsIl est de rares occasions où l’univers lyrique scintille d’émotions… La première de la nouvelle production d’Il Trovatore de Verdi à l’Opéra Bastille est une de ces occasions. Il s’agît d’une coproduction avec l’Opéra National à Amsterdam, dont la mise en scène est signée Alex Ollé, du fameux célèbre collectif catalan La Fura dels Baus. Les véritables pépites d’or résident dans la distribution des chanteurs, avec nulle autre que la soprano Anna Netrebko, Prima Donna Assoluta, avec un Marcelo Alvarez, une Ekaterina Semenchuk et surtout un Ludovic Tézier dans la meilleure de leurs formes ! L’Orchestre maison est dirigé par le chef milanais Daniele Callegari.

Verdi de qualité

Enrico Caruso a dit une fois (selon l’anecdote) que tout ce qu’il fallait pour une performance réussie d’Il Trovatore de Verdi n’était pas moins que les quatre meilleurs chanteurs du monde. Avec l’excellente distribution d’ouverture (sachant qu’il y en une deuxième), la nouvelle administration de la maison parisienne montre sa volonté d’ouverture, de progrès, d’excellence. Si nous ne comprenons toujours pas l’absence (ou presque) de grandes vedettes lyriques lors du dernier mandat, nous nous réjouissons d’être témoins d’une première à l’Opéra Bastille avec un si haut niveau vocal. Il Trovatore de Verdi est au centre de ce qu’on nomme la trilogie de la première maturité de Verdi, avec Rigoletto et La Traviata. De facture musicale peut-être moins moderne que Rigoletto, une œuvre moins formelle, Il Trovatore reste depuis sa première, l’un des plus célèbres opéra, joué partout dans le monde, uniquement surpassé par… La Traviata.

L’histoire moyenâgeuse inspirée d’une pièce de théâtre espagnole du XIXe siècle d’Antonio Garcia Gutiérrez, est le prétexte idéal pour le déploiement de la force et l’inventivité mélodique propres à Verdi. Dans l’Espagne du XVe siècle ravagée par des guerres civiles, deux ennemis politiques se battent également pour le cœur de Leonora, dame de la cour. L’un est un faux trouvère élevé par une gitane, l’autre est un Duc fidèle au Roi d’Espagne. Ils sont frères sans le savoir. On traverse une marée de sentiments et d’émotions musicales, et théâtralement très invraisemblables, avant d’arriver à la conclusion tragique si aimée des romantiques.

trovatore_1La Leonora d’Anna Netrebko étonne dès son premier air « Tacea la notte placida… Di tale amor » pyrotechnique à souhait et fortement ovationné. Depuis ces premiers instants, elle ne fait que couper le souffle de l’auditoire avec l’heureux déploiement de ses talents virtuoses. Non seulement elle réussit à remplir l’immensité de la salle, mais elle le fait avec une facilité vocale confondante, complètement habitée par la force musicale (plus que théâtrale) du personnage. Nous avons droit avec elle à une technique impeccable, un enchaînement de sublimes mélodies, un timbre tout aussi somptueux baignant la salle en permanence… Dans ce sens, elle rayonne autant (et parfois même éclipse ses partenaires) dans les nombreux duos. Si son bien-aimé Manrico est solidement joué par le ténor Marcelo Alvarez, d’une grande humanité, avec une diction claire du texte et du sentiment dans l’interprétation, nous sommes davantage impressionnés par la performance de Ludovic Tézier en Conte di Luna. Son air « Il balen del suo sorriso » au IIe acte, où il exprime son amour passionné pour Leonora est un moment d’une beauté terrible. Le Luna de Tézier brille de prestance, de caractère, de sincérité. Une prise de rôle inoubliable pour le baryton Français. Son duo avec la Netrebko au IVe acte est aussi de grand impact et toujours très fortement ovationné par le public. L’Azucena d’Ekaterina Semenchuk, faisant ses débuts à l’Opéra de Paris, offre une prestation également de qualité, avec un timbre qui correspond au rôle à la fois sombre et délicieux (ma non tanto!), et une présence scénique aussi pertinente.

trovatore3Les choeurs de l’Opéra de Paris dirigés par José Luis Basso est l’autre protagoniste de l’oeuvre. Que ce soit le choeur des nonnes, des militaires ou des gitans, leur dynamisme est spectaculaire et leur impact non-négligeable, notamment lors de l’archicélèbre choeur des gitans au deuxième acte « Vedi ! Le fosche notturne spoglie » ,  bijou d’intelligence musicale, coloris et efficacité, particulièrement remarquable. Ce choeur qui enchaîne sur une chansonnette d’Azucena est aussi une opportunité pour le chef Daniele Callegari de montrer les capacités de la grosse machine qu’est l’Orchestre de l’Opéra. Sous sa direction les moments explosifs le sont tout autant sans devenir bruyants, et les rares moments élégiaques le sont tout autant et sans prétention. Si l’équilibre est parfois délicat, voire compromis, l’ensemble imprègne la salle sans défaut et pour le plus grand bonheur des auditeurs.

L’audience paraît moins réceptive de la proposition scénique d’Alex Ollé, quelque peu huée à la fin de la représentation. L’un des « problèmes » dans certains opéras est toujours le livret, en tout cas pour les metteurs en scène. Dans Il Trovatore, la structure en 4 actes est telle qu’un déroulement formel et logique opère quoi qu’il en soit, mais ce uniquement grâce à la force dramatique inhérente à la plume de Verdi. Le collectif catalan propose une mise en scène mi-abstraite, mi-surréaliste, même dans les décors et costumes, elle est mi-stylisée, mi-historique. Si les impressionnants décors font penser à un labyrinthe anonyme, avec des blocs très utilitaires -parfois murs, parfois tombes, etc.-,  les déplacements de ces blocs demeurent très habiles ; il nous semble qu’au-dessous de tout ceci (et ce n’est pas beaucoup), il y a quelques chanteurs-acteurs de qualité parfois livrés à eux-mêmes. Quelques tableaux se distinguent pourtant, comme l’entrée des gitans au deuxième acte notamment, et la proposition, quoi qu’ajoutant peu à l’œuvre, ne lui enlève rien, et l’on peut dire qu’on est plutôt invité à se concentrer sur la musique. D’autant que musicalement cette production est une éclatante réussite ! A voire encore les 3, 8, 11, 15, 20, 24, 27 et 29 février ainsi que les 3, 6, 10 et 15 mars 2016, avec deux distributions différentes (NDLR : pour y écouter le chant incandescent d’Anna Netrebko, vérifier bien la date choisie encore disponible)

 

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Compte rendu, opéra. Paris. Opéra National de Paris, Opéra Bastille. le 31 janvier 2016. G. Verdi : Il Trovatore. Anna Netrebko, Marcelo Alvarez, Ludovic Tezier… Choeur et Orchestre de l’Opéra National de Paris. José Luis Basso, chef des choeurs. Daniele Callegari, direction musicale. Allex Ollé (La Fura dels Baus), mise en scène. Illustrations : Anna Netrebko, Ludovic Tézier (DR)

 

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