Compte rendu, opéra. Lille. Opéra de Lille, le 4 octobre 2015. Cavalli / Lully : Xerse (version Parisienne, en italien 1660). Ugo Guagliardo, Emöke Barath, Pascal Bertin, Emmanuelle de Negri… Le Concert d’Astrée, orchestre. Emmanuelle Haïm, direction. Guy Cassiers, mise en scène.

xerse cavalli paris 1660 opera de lille le roi et l'Infante Amastre et Xerse se marient clip video classiquenewsSéjour baroque à l’Opéra de Lille avec une nouvelle production du rare Xerse de Cavalli (1660), dans une version hybride en langue italienne incluant la musique des ballets composée par Lully à l’occasion de sa reprise parisienne en 1660 ! Un événement d’exception qui compte avec le Concert d’Astrée dirigé par Emmanuelle Haïm dans la meilleure des formes et une sympathique distribution des chanteurs-acteurs. La mise en scène est signée Guy Cassiers. Francesco Cavalli est le plus distingué représentant de l’opéra vénitien au 17ème siècle et le digne successeur de Monteverdi. Ses opéras étaient si célèbres que le cardinal Mazarin l’invite en France pour une nouvelle commande à l’occasion du mariage du jeune Louis XIV. Péripéties et vicissitudes font que le nouvel opéra ne voit jamais le jour. Cavalli présente alors un ancien opéra, Xerse datant de 1655 et se voit obligé d’adapter le livret et la dramaturgie pour inclure la musique des ballets obligatoires de Lulli, florentin, futur père de la musique française. Si l’oeuvre est donc « adaptée » au goût français de l’époque, la reprise audacieuse de l’Opéra de Lille en coproduction avec le CMBV et le Théâtre de Caen, mérite évidemment d’être réalisée, rendant opportune une évaluation du goût de Mazarin à l’époque du mariage de Louis XIV.

« La beauté est un don fugace… »

Guy Cassiers décide de transposer l’action à l’endroit de la première, la Petite Galerie du Musée du Louvre (actuelle Galerie d’Apollon). Remarquons les décors astucieux de Tim Van Steenbergen, qui signe également les costumes, sympathiques mais peu mémorables. La décision paraîtra donc tout aussi intelligente que les décors, tenant en compte les spécificités et longueurs des livrets baroques. Or, le résultat n’est ni solennel ni comique, ni tragique, ni particulièrement touchant. Les chanteurs font preuve d’un travail d’acteur soigné, avec un clair penchant pour un certain expressionnisme qui touche le mélodrame, dans le sens moins noble du terme. Or, l’intention sérieuse avec un texte qui malgré les adaptations reste plus comique que tragique, est quelque peu discordante. Rien de grave, mais rien d’exceptionnel non plus. De bons chanteurs extrêmement investis d’un point de vue dramatique et théâtral racontent des blagues en vers et en font pleurer, mais pas grâce à une affectation quelconque évoquée mais par l’incongruence qui touche le ridicule. On dirait que le metteur en scène avait des impératives concernant le ton de l’œuvre, et qu’il a essayé son mieux de s’adapter aux exigences des commandeurs. Une approche qui n’est pas sans qualités mais qui demeure peu efficace. Des bons efforts tout à fait louables.

xerse_01La performance des chanteurs l’est aussi. La distribution est très solide et à l’investissement théâtral indéniable se joignent des voix saines et quelques personnalités musicales se distinguent. Xerse, le Roi Perse aux amours contrariés est interprété par Ugo Guagliardo avec panache. Il a une certaine prestance qui sert superbement le personnage, même si le rôle est plutôt ingrat voire ridicule. S’il ne réussit pas à effrayer par sa fureur, en l’occurrence plutôt comique, il est agréable à l’ouïe et aux yeux, avec un beau timbre. Ce trait, il le partage avec la Romilda d’Emöke Barath, qui nous impressionne dès son entrée par un phrasé soigné tout à fait délicieux ! L’Arsamene de Tim Mead commence avec un « Va te barbaro ! » plein de brio, mais sa performance est inégale. L’Elviro de Pascal Bertin est excellent, peut-être le seul à exploiter la farce inhérente à l’oeuvre mais que l’équipe artistique paraît vouloir éviter à tout prix. Il contrôle sa voix de façon réussie et amuse l’auditoire pour des bonnes raisons. L’Amastre d’Emmanuelle de Negri est réussie. Outre ses qualités vocales et son art de l’articulation, la soprano est très convaincante dans le rôle travesti. Nous remarquerons également les performances d’Emiliano Gonzales Toro, malin et vivace en Eumène ; d’un Carlo Allemano, un Ariodate à la voix imposante (airs de triomphes d’un caractère héroïque) ; ou encore celles de Camille Poul, très touchante en confidente de Romilda, et Frédéric Caton, Aristone de belle déclamation.

Puisque qui dit Lully, dit danse, nous avons droit à une compagnie de danse (Leda) dont les danseurs masculins décorent les intermèdes de ballet du maître baroque… Un autre effort qui paraît bon, mais qui nous laisse surtout perplexes. La chorégraphie a un je ne sais quoi d’extrêmement amateur, ni narrative ni vraiment abstraite. Elle ne raconte absolument rien, et n’ajoute rien à l’œuvre. Au contraire, elle nuit à notre avis à l’intelligibilité de l’action. Un souvenir que nous oublierons vite. Il y a heureusement la performance, elle, inoubliable, du fabuleux Concert d’Astrée sous la direction non moins fabuleuse d’Emmanuelle Haïm. La plus grande réussite de la soirée et la seule raison d’être de cette production. L’orchestre se montre vraiment maître du langage, et cavallien et lullyste, et vénitien et français donc, avec ses affects bien contrastés, le continuo intelligent et sensible de Haïm, et une complicité indéniable avec le plateau. Vivacité, brio, amour et humour sont tous au rendez-vous grâce à la baguette magique de la chef !

Compte rendu, opéra. Lille. Opéra de Lille, le 4 octobre 2015. Cavalli / Lully : Xerse (version Parisienne, en italien 1660). Ugo Guagliardo, Emöke Barath, Pascal Bertin, Emmanuelle de Negri… Le Concert d’Astrée, orchestre. Emmanuelle Haïm, direction. Guy Cassiers, mise en scène.

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