Montpellier. Opéra Comédie, le 18 octobre 2015. Jules Massenet : Chérubin. Marie-Adeline Henry, Cigdem Soyarslan, Norma Nahoun, Igor Gnidii. Jean-Marie Zeitouni, direction musicale. Juliette Deschamps, mise en scène

Massenet jules cherubin Jules_Massenet_portraitPour inaugurer la première véritable saison de son mandat à la tête de l’Opéra National de Montpellier, Valérie Chevalier a fait le pari de la rareté, avec un petit bijou trop peu représenté dans le paysage lyrique : Chérubin de Jules Massenet. Créé en 1905 à Monte-Carlo, l’ouvrage demeure l’un des plus amoureusement caressés par le compositeur, et on se laisse vite enivrer par ses harmonies chatoyantes et la douce langueur de ses mélodies. On retrouve le personnage qu’on a tant chéri chez Mozart, avec quelques années de plus mais toujours aussi pleinement passionné par le beau sexe, amoureux de l’amour à en perdre l’esprit. Un portrait qui demande à la fois timidité, pudeur, et pourtant érotisme et sensualité. Ce qui manque en somme à la mise en scène imaginée par Juliette Deschamps.

Tendresse de Chérubin, où es-tu?

Si dans le programme de salle, la scénographe paraît avoir saisi l’essence même de l’œuvre, ce doux parfum semble s’être évaporé une fois porté à la scène. Trop de géométrie, trop d’angles et d’arêtes, trop de brutalité pour une musique réclamant rondeurs et caresses. La transposition dans la Californie des années 30, pour originale qu’elle soit, apporte finalement peu de choses et entre trop souvent en contradiction avec l’esprit profondément espagnol qui règne tout au long des trois actes. Si l’androgynie qui paraît être la règle pour les personnages principaux se justifie aisément pour le rôle-titre – et ne manque pas d’allure dans ce cas précis, rappelant irrésistiblement Marlene Dietrich –, on demeure plus circonspect envers un Philosophe affublé d’un tutu malgré son frac, et un Duc aux manières caricaturalement efféminées. Seule l’Ensoleillad, surréaliste et onirique grâce à son immense robe formée d’une multitude de mains – celles de ses innombrables admirateurs –, semble à sa place. En outre, on ne parvient pas à apprécier, malgré leur professionnalisme, la présence des danseurs obligés de se trémousser… y compris lorsque le climat musical est tendre et doux. Un comble !

 

 

 

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Musicalement, par bonheur, le plaisir est au rendez-vous, notamment grâce à la direction remarquable de Jean-Marie Zeitouni, galvanisant les musiciens de l’Orchestre National de Montpellier. Le chef canadien aime profondément Massenet, et cela s’entend. Le brillant de la première partie laisse vite place, une fois l’entracte passé, à la volupté du tapis orchestral, véritable velours sonore dans lequel l’oreille se roule avec délice. A ce titre, on n’oubliera pas de sitôt l’accompagnement déchirant du Testament de Chérubin ouvrant le troisième acte, l’un des plus beaux moments de la représentation.

Dans le rôle-titre, Marie-Adeline Henry fait valoir l’étendue et la puissance de sa voix ainsi que le raffinement de ses nuances, en outre excellente actrice. Seule la diction mériterait davantage de clarté pour permettre à cette jeune chanteuse d’occuper la place qu’elle mériterait dans ce répertoire.

L’Ensoleillad de la soprano turque Cigdem Soyarslan, malgré une belle élocution française et de beaux moyens vocaux, déçoit quelque peu. En cause : un instrument paraissant en ce dimanche comme terni et alourdi, manquant de l’apesanteur rayonnante qu’appelle la partition.

Lumière pure que possède en revanche la Nina délicieuse de Norma Nahoun, qui fait notamment de son air « Lorsque vous n’aurez rien à faire », authentique joyau de la partition, un pur moment de suspension musicale.

Philosophe tendre et paternel, Igor Gnidii offre une composition très réussie, nonobstant une émission un rien sombrée, qui n’empêche pourtant pas un legato bien conduit et un aigu percutant.

On retrouve avec plaisir Michèle Lagrange pour ce qui constitue ses adieux au public, dans une Comtesse drôle et toujours aussi sonore, et on salue une très grande artiste. A ses côtés, le jeune baryton Philippe Estèphe incarne un Comte aussi rageur et que bien chantant.

Baronne excellente bien que moins charismatique d’Hélène Delalande, tandis qu’on apprécie une fois encore la présence scénique et la voix généreuse de Julien Véronèse, et qu’on rit sans réserve devant le numéro impayable de François Piolino, incisif et admirable diseur. Le Ricardo exemplaire de Denzil Delaere ainsi que l’Aubergiste sympathique et ronchon de Jean-Vincent Blot complètent cette excellente distribution presque exclusivement francophone.

Beau travail également que celui des chœurs de la maison montpelliéraine, toujours impeccablement préparés et d’une homogénéité jamais prise en défaut. Un après-midi dont on revient néanmoins heureux et ému d’avoir pu déguster une si belle musique.

Montpellier. Opéra Comédie, 18 octobre 2015. Jules Massenet : Chérubin. Livret de Francis de Croisset et Henri Cain. Avec Chérubin : Marie-Adeline Henry ; L’Ensoleillad : Cigdem Soyarslan ; Nina : Norma Nahoun : Le Philosophe : Igor Gnidii ; La Comtesse : Michèle Lagrange ; Le Comte : Philippe Estèphe ; La Baronne : Hélène Delalande ; Le Baron : Julien Véronèse ; Le Duc : François Piolino ; Capitaine Ricardo : Denzil Delaere ; L’Aubergiste : Jean-Vincent Blot. Chœurs de l’Opéra National Montpellier Languedoc-Roussillon ; Chef de chœur : Noëlle Gény ; Orchestre National Montpellier Languedoc-Roussillon. Direction musicale : Jean-Marie Zeitouni. Robert Tuohy. Mise en scène : Juliette Deschamps ; Décors : Macha Makaïeff ; Costumes : Vanessa Sannino ; Lumières : François Menou. Illustration : © M Ginot / Opéra de Montpellier 2015

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