Compte Compte rendu, concert. Cahors. Théâtre, le 9 août 2015. Weill/Brecht; Stravinsky/Ramuz. Éric Perez, récitant; orchestre Opéra Éclaté; Dominique Trottein, direction.

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Stravinsky portrait faceEn ce quatrième jour de ballade lotoise, nous voici à Cahors. Le mauvais temps ayant décidé de nous accompagner une journée de plus, nouveau repli stratégique au théâtre de Cahors en lieu et place de la cour de l’archidiaconé (dure météo, songez qu’à Saint-Céré, Nicole Croisille et ses musiciens, qui jouaient le même soir qu’Éric Perez, ont dû donner leur concert à la Halle des sports). Pour cette quatrième soirée, c’est un programme très différent des précédents que nous proposent les artistes invités en ce dimanche soir mettant ainsi en avant l’éclectisme qui est la marque de fabrique du festival. Les complices Éric Perez et Dominique Trottein travaillent régulièrement ensemble ; ils ont eu, avec la tournée d’hiver, largement le temps de peaufiner leur vision d’un programme centré sur la musique moderne, avec des compositeurs et des librettistes contemporains les uns des autres, ce qui préfigure déjà ce que sera l’édition 2016 du festival.

Un soldat millimétré, sublimé par Eric Pérez

L’Histoire du soldat d’Igor Stravinsky (1882-1971) et Charles-Ferdinand Ramuz (1878-1947) étant une oeuvre de courte durée (environ quarante cinq minutes), Éric Perez débute la soirée avec des oeuvres de Kurt Weill (1900-1950) conçues avec son complice Bertold Brecht (1898-1956). Après un début en fanfare dans une interprétation remarquable de la Complainte de Mackie, tirée du fameux Opéra de quat’sous (composé et créé en 1928), Perez, comédien et chanteur chevronné, enchaîne avec de charmantes mélodies de Weill dont un extrait de Marie Galante : Les filles de Bordeaux. Si la diction reste perfectible pour Und was bekam des soldaten weib?, la dernière des oeuvres de cette première partie, l’ensemble des mélodies profitent d’un panache et d’une maitrîse indiscutables, dignes de l’artiste accompli qu’est Éric Perez, lequel n’hésite pas à prendre gentiment à parti le chef et le violoniste pour lancer leur solo au piano et au violon.

Après une courte pause, -le temps d’enlever le piano-, l’orchestre, qui adopte une forme très jazzy (souhaitée par le compositeur qui voulait bousculer les codes établis), entame L’Histoire du soldat d’Igor Stravinsky (1882-1971) et Charles-Ferdinand Ramuz (1878-1947). Conçue pendant la première guerre mondiale, l’oeuvre est née de la rencontre de ces deux grands artistes tous deux installés en Suisse (Stravinsky y était même exilé à l’époque). Éric Perez qui a fait des études de théâtre avant de faire de la musique, alterne les deux disciplines sans efforts, fait ressortir avec talent les sentiments contradictoires du soldat Joseph et des habitants de son village. Stravinsky et Ramuz exploitent le contraste né de la succession des moments martiaux, et donc déclamés alla militaire, de manière carrée, concise avec des moments de “pauses” narrés de façon plus calme. Perez, excellent comédien, prend la voix de chaque personnage (le diable sous ses divers déguisements, Joseph, les gardes du château, le roi …) avec des intonations si justes qu’on se croirait véritablement en face d’un vieillard, d’une vieille femme, de jeunes gens. L’art du conteur diseur est total et captivant. Cette version revisitée du mythe de Faust (le pacte avec le diable, plus ou moins imposé ici) démontre qu’on ne peut pas tout avoir en même temps, fortune et amour par exemple, de même que nul ne saurait prétendre avoir été et être : on devient ce que notre passé fait de nous et nous ne saurions espérer redevenir tel que nous étions dans le passé. Et d’ailleurs Ramuz le dit fort joliment dans la morale finale du conte : “un bonheur est tout le bonheur, deux c’est comme s’ils n’existaient pas”. La direction de Dominique Trottein, aussi bien dans l’oeuvre de Weill que dans celle de Stravinsky, est dynamique, claire, nette, précise. Songeste suit les nuances affinées par l’acteur principal au jeu polymorphe. Le chef connait d’autant mieux le répertoire moderne qu’il le dirige régulièrement (Lost in the stars en 2011 puis en 2012 et pendant les tournées qui on suivi par exemple). La réussite de la soirée tient aussi à la complicité qu’il entretient avec ses musiciens et avec évidemment Éric Perez.

La performance des artistes (comédien, instrumentistes, chefs) est totale : elle sert idéalement le génie de compositeurs aussi hétéroclites et délirants que Kurt Weill et Igor Stravinsky.

Cahors. Théâtre, le 9 août 2015. Kurt Weill (1900-1950)/Bertold Brecht (1898-1956) : Le grand lustukru, Ballade de la bonne vie, Bilbao song, Je ne t’aime pas, la complainte de Mackie (extrait de l’Opéra de quat’sous), Les filles de Bordeaux (extrait de Marie Galante), Und was bekam des soldaten weib?; Igor Stravinsky (1882-1971)/Charles-Ferdinand Ramuz (1878-1947) : L’histoire du soldat. Éric Perez, récitant; orchestre Opéra Éclaté; Dominique Trottein, direction.

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