COMPTE-RENDU, concert. LAGRASSE, le 8 sept 2019. BEETHOVEN. ARENSKI… R. SEVERE. A. LALOUM…

COMPTE-RENDU,Concert. LAGRASSE, Festival Les Pages musicales, Eglise Saint Michel, le 8 septembre 2019. L.V. BEETHOVEN. A. S. ARENSKI. R. SCHUMANN. I. STRAVINSKI. R. SEVERE. A. LALOUM. C. JUILLARD. L.HENNINO. F. MACGOWN. A. et G. BELLOM. A. CHAPELOT. Il en faut du cran à de si jeunes interprètes pour s’autoriser un programme aussi dense. Cela commence agréablement et presque sagement avec une magnifique sonate pour violoncelle et piano de Beethoven. Ce qui est terrible, c’est que chacun a dans l’oreille des versions d’ interprètes grandioses tant elles sont jouées et enregistrées. Pourtant les deux frères ont su imposer leur style simple et franc et leur belle musicalité dans la sonate n°2. Tout avance bien, les tempi sont évidents et l’entente mutuelle est belle à voir.

 

 
 

A LAGRASSE…
Un concert encore plus Ă©mouvant que la veille

 

 

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Le jeu impeccable de Guillaume et les belles nuances d’Adrien ont conduit l’écoute du public vers une forme de sérénité. Le quatuor d’Arenski est une vraie merveille. Équilibrant le son vers le grave en utilisant deux violoncelles, le compositeur russe obtient des effets d’une très grande originalité. La partition est riche en beautés romantiques et d’un lyrisme slave émouvant. Menée par Charlotte Juillard pleine de passion, les instruments graves sont animés du même enthousiasme. Les regards, les sourires, les gestes complices tout cela est aussi beau à voir qu’à entendre. Léa Hennino offre un son chaud et rond avec son alto. Les deux violoncellistes ont des parties très importantes et sont d’égale importance. Yan Levionnois et Adrien Bellom sont impliqués de la même manière. Les couleurs sombres sont ondoyantes et le violon plane souvent sur cette mer sombre avec un bel éclat. La partition écrite en hommage à Tchaikovski est parée de mélancolie slave de toute part avec une partie centrale très émouvante. Le final virtuose et flamboyant suscite l’ovation du public.
Le cycle Op. 39 de Schumann est d’une très grande beauté et s’ordonne un peu à la manière d’une quête amoureuse qui se termine avec une union après des états d’âmes romanesques remplis de craintes. Nous avions déjà entendu Adam Laloum dans ce cycle avec Martin Berner à Salon de Provence l’an dernier. Nous avions été totalement convaincus par son jeu très habité. Avec la mezzo-soprano Fiona McGown, la liberté prend son envol avec une connivence exceptionnelle entre la cantatrice et le pianiste. Ce cycle est ce soir théâtralisé avec un art particulier. La cantatrice semble déguster chaque mot et nous faire profiter de chaque scénette, trouvant le poids exact dans la narration générale. Le numéro 7 « Auf einer Burg » devient une scène cinématographique dans laquelle le temps suspendu est perceptible avec le tempo étiré choisi par les interprètes. La diction précise et dramatisée de la chanteuse trouvant dans le piano si sensible de Laloum, le décor sublime attendu. Le temps s’arrête avec une grâce infinie avant que reparte la narration vers le bonheur des amants réunis. La voix ronde et les phrasés amples de Fiona McGrown sont magnifiques. Les couleurs partagées entre le piano et la voix, les subtiles nuances qui se répondent tiennent d’une magie musicale où les mânes de Schumann en quête de l’âme soeur se retrouveraient sans peine. Le grand succès en retour prouve combien le public sait reconnaître les moments de poésie rares quand ils sont présents.

Le final très impressionnant mĂ©rite une analyse. Car L’Histoire du Soldat de Stravinski est hallucinante de modernitĂ©. Les quatre artistes qui nous ont interprĂ©tĂ© cette partition si particulière ont fait preuve d’un esprit d’équipe inouĂŻ. Car un violon, une clarinette, un piano et un rĂ©citant doivent nous emporter dans ce conte philosophique et satirique sans que nous puissions nous y opposer par la raison froide qui n’y verrait qu’une histoire pour enfants. Ce soldat cède Ă  l’appât du gain, perd son temps, sa vie, son amour et son humanitĂ© face Ă  un diable cynique : c’est un peu nous chaque jour dans la course Ă  la consommation. Son ultime action de dĂ©possession de l’argent dont il voit enfin l’inutilitĂ©, lui permet de gagner l’amour de la princesse… Le grotesque de la partition n’a d’égal que sa terrible virtuositĂ©. Le texte a des significations de niveaux diffĂ©rents et demande un interprète douĂ© pour crĂ©er plusieurs personnages et les rendre prĂ©sents. Au violon, Charlotte Juillard dĂ©gage une Ă©nergie totalement incroyable. Raphael SĂ©vère joue de deux clarinettes, il est capable de dĂ©gager un esprit moqueur comme de crĂ©er des moments de grande tendresse. Guillaume Bellom au piano tient impeccablement le tempo et sert de rĂ©fĂ©rence stable Ă  toute cette agitation, tour Ă  tour joyeuse ou grotesque. Antoine Chapelot arrive Ă  incarner jusque dans le moindre de ses gestes ce soldat qui aspire Ă  un peu de repos ; homme simple et bon qui se laisse pourtant sĂ©duire par le diable.  Il arrive Ă  le vaincre de justesse en se dĂ©pouillant du superflu. La voix du diable sans ĂŞtre grossie a quelque chose de très effrayant dans sa simplicitĂ© apparente. L’acteur est très touchant Ă©galement et la pantomime finale est pleine de grâce.
Durant les moments de pur théâtre, il n’est pas rare que les instrumentistes restent bouche bée devant cette histoire si incroyable.
Il en faut du talent et une équipe soudée pour rendre accessible au public une partition si originale, complexe et si rarement donnée. Le succès a été au rendez vous avec un public absolument conquis, reconnaissant et enthousiaste.
Voilà donc un bien beau premier week-end pour ce cinquième Festival des pages Musicales de Lagrasse. Il reste encore cinq concerts jusqu’ au 15 septembre 2019. A suivre.

 

 

 

 

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COMPTE-RENDU, concert. 5ème festival des Pages Musicales de  Lagrasse. Lagrasse. Eglise Saint-Michel, le 8 septembre 2019. Ludwig Van Beethoven (1770- 1827) : Sonate pour violoncelle et piano Op.5 N°2 ; Anton Stepanovitch Areski ( 1861-1906) : Quatuor à cordes n°2 Op.35 ; Robert Schumann ( 1010-1856) : Liederkreis op.39 ; Igor Stravinski (1882-1971) : L’histoire du Soldat ;  Raphael Sévère, clarinette ; Natacha Kudritskaya, piano ; Charlotte Juillard, violon ; Léa Hennino, alto;  Adrien Bellom et Yan Levionnois, violoncelle ; Fiona McGown, soprano ; Adam Laloum et Guillaume Bellom, piano. Antoine Chapelot, récitant. Photos : © Hubert Stoecklin

 

 

Compte Compte rendu, concert. Cahors. Théâtre, le 9 août 2015. Weill/Brecht; Stravinsky/Ramuz. Éric Perez, récitant; orchestre Opéra Éclaté; Dominique Trottein, direction.

Stravinsky portrait faceEn ce quatrième jour de ballade lotoise, nous voici Ă  Cahors. Le mauvais temps ayant dĂ©cidĂ© de nous accompagner une journĂ©e de plus, nouveau repli stratĂ©gique au théâtre de Cahors en lieu et place de la cour de l’archidiaconĂ© (dure mĂ©tĂ©o, songez qu’Ă  Saint-CĂ©rĂ©, Nicole Croisille et ses musiciens, qui jouaient le mĂŞme soir qu’Éric Perez, ont dĂ» donner leur concert Ă  la Halle des sports). Pour cette quatrième soirĂ©e, c’est un programme très diffĂ©rent des prĂ©cĂ©dents que nous proposent les artistes invitĂ©s en ce dimanche soir mettant ainsi en avant l’Ă©clectisme qui est la marque de fabrique du festival. Les complices Éric Perez et Dominique Trottein travaillent rĂ©gulièrement ensemble ; ils ont eu, avec la tournĂ©e d’hiver, largement le temps de peaufiner leur vision d’un programme centrĂ© sur la musique moderne, avec des compositeurs et des librettistes contemporains les uns des autres, ce qui prĂ©figure dĂ©jĂ  ce que sera l’Ă©dition 2016 du festival.

Un soldat millimétré, sublimé par Eric Pérez

L’Histoire du soldat d’Igor Stravinsky (1882-1971) et Charles-Ferdinand Ramuz (1878-1947) Ă©tant une oeuvre de courte durĂ©e (environ quarante cinq minutes), Éric Perez dĂ©bute la soirĂ©e avec des oeuvres de Kurt Weill (1900-1950) conçues avec son complice Bertold Brecht (1898-1956). Après un dĂ©but en fanfare dans une interprĂ©tation remarquable de la Complainte de Mackie, tirĂ©e du fameux OpĂ©ra de quat’sous (composĂ© et crĂ©Ă© en 1928), Perez, comĂ©dien et chanteur chevronnĂ©, enchaĂ®ne avec de charmantes mĂ©lodies de Weill dont un extrait de Marie Galante : Les filles de Bordeaux. Si la diction reste perfectible pour Und was bekam des soldaten weib?, la dernière des oeuvres de cette première partie, l’ensemble des mĂ©lodies profitent d’un panache et d’une maitrĂ®se indiscutables, dignes de l’artiste accompli qu’est Éric Perez, lequel n’hĂ©site pas Ă  prendre gentiment Ă  parti le chef et le violoniste pour lancer leur solo au piano et au violon.

Après une courte pause, -le temps d’enlever le piano-, l’orchestre, qui adopte une forme très jazzy (souhaitĂ©e par le compositeur qui voulait bousculer les codes Ă©tablis), entame L’Histoire du soldat d’Igor Stravinsky (1882-1971) et Charles-Ferdinand Ramuz (1878-1947). Conçue pendant la première guerre mondiale, l’oeuvre est nĂ©e de la rencontre de ces deux grands artistes tous deux installĂ©s en Suisse (Stravinsky y Ă©tait mĂŞme exilĂ© Ă  l’Ă©poque). Éric Perez qui a fait des Ă©tudes de théâtre avant de faire de la musique, alterne les deux disciplines sans efforts, fait ressortir avec talent les sentiments contradictoires du soldat Joseph et des habitants de son village. Stravinsky et Ramuz exploitent le contraste nĂ© de la succession des moments martiaux, et donc dĂ©clamĂ©s alla militaire, de manière carrĂ©e, concise avec des moments de “pauses” narrĂ©s de façon plus calme. Perez, excellent comĂ©dien, prend la voix de chaque personnage (le diable sous ses divers dĂ©guisements, Joseph, les gardes du château, le roi …) avec des intonations si justes qu’on se croirait vĂ©ritablement en face d’un vieillard, d’une vieille femme, de jeunes gens. L’art du conteur diseur est total et captivant. Cette version revisitĂ©e du mythe de Faust (le pacte avec le diable, plus ou moins imposĂ© ici) dĂ©montre qu’on ne peut pas tout avoir en mĂŞme temps, fortune et amour par exemple, de mĂŞme que nul ne saurait prĂ©tendre avoir Ă©tĂ© et ĂŞtre : on devient ce que notre passĂ© fait de nous et nous ne saurions espĂ©rer redevenir tel que nous Ă©tions dans le passĂ©. Et d’ailleurs Ramuz le dit fort joliment dans la morale finale du conte : “un bonheur est tout le bonheur, deux c’est comme s’ils n’existaient pas”. La direction de Dominique Trottein, aussi bien dans l’oeuvre de Weill que dans celle de Stravinsky, est dynamique, claire, nette, prĂ©cise. Songeste suit les nuances affinĂ©es par l’acteur principal au jeu polymorphe. Le chef connait d’autant mieux le rĂ©pertoire moderne qu’il le dirige rĂ©gulièrement (Lost in the stars en 2011 puis en 2012 et pendant les tournĂ©es qui on suivi par exemple). La rĂ©ussite de la soirĂ©e tient aussi Ă  la complicitĂ© qu’il entretient avec ses musiciens et avec Ă©videmment Éric Perez.

La performance des artistes (comédien, instrumentistes, chefs) est totale : elle sert idéalement le génie de compositeurs aussi hétéroclites et délirants que Kurt Weill et Igor Stravinsky.

Cahors. Théâtre, le 9 aoĂ»t 2015. Kurt Weill (1900-1950)/Bertold Brecht (1898-1956) : Le grand lustukru, Ballade de la bonne vie, Bilbao song, Je ne t’aime pas, la complainte de Mackie (extrait de l’OpĂ©ra de quat’sous), Les filles de Bordeaux (extrait de Marie Galante), Und was bekam des soldaten weib?; Igor Stravinsky (1882-1971)/Charles-Ferdinand Ramuz (1878-1947) : L’histoire du soldat. Éric Perez, rĂ©citant; orchestre OpĂ©ra ÉclatĂ©; Dominique Trottein, direction.