COMPTE-RENDU, concert. LAGRASSE, le 8 sept 2019. BEETHOVEN. ARENSKI
 R. SEVERE. A. LALOUM


COMPTE-RENDU,Concert. LAGRASSE, Festival Les Pages musicales, Eglise Saint Michel, le 8 septembre 2019. L.V. BEETHOVEN. A. S. ARENSKI. R. SCHUMANN. I. STRAVINSKI. R. SEVERE. A. LALOUM. C. JUILLARD. L.HENNINO. F. MACGOWN. A. et G. BELLOM. A. CHAPELOT. Il en faut du cran Ă  de si jeunes interprĂštes pour s’autoriser un programme aussi dense. Cela commence agrĂ©ablement et presque sagement avec une magnifique sonate pour violoncelle et piano de Beethoven. Ce qui est terrible, c’est que chacun a dans l’oreille des versions d’ interprĂštes grandioses tant elles sont jouĂ©es et enregistrĂ©es. Pourtant les deux frĂšres ont su imposer leur style simple et franc et leur belle musicalitĂ© dans la sonate n°2. Tout avance bien, les tempi sont Ă©vidents et l’entente mutuelle est belle Ă  voir.

 

 
 

A LAGRASSE

Un concert encore plus Ă©mouvant que la veille

 

 

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Le jeu impeccable de Guillaume et les belles nuances d’Adrien ont conduit l’écoute du public vers une forme de sĂ©rĂ©nitĂ©. Le quatuor d’Arenski est une vraie merveille. Équilibrant le son vers le grave en utilisant deux violoncelles, le compositeur russe obtient des effets d’une trĂšs grande originalitĂ©. La partition est riche en beautĂ©s romantiques et d’un lyrisme slave Ă©mouvant. MenĂ©e par Charlotte Juillard pleine de passion, les instruments graves sont animĂ©s du mĂȘme enthousiasme. Les regards, les sourires, les gestes complices tout cela est aussi beau Ă  voir qu’à entendre. LĂ©a Hennino offre un son chaud et rond avec son alto. Les deux violoncellistes ont des parties trĂšs importantes et sont d’égale importance. Yan Levionnois et Adrien Bellom sont impliquĂ©s de la mĂȘme maniĂšre. Les couleurs sombres sont ondoyantes et le violon plane souvent sur cette mer sombre avec un bel Ă©clat. La partition Ă©crite en hommage Ă  Tchaikovski est parĂ©e de mĂ©lancolie slave de toute part avec une partie centrale trĂšs Ă©mouvante. Le final virtuose et flamboyant suscite l’ovation du public.
Le cycle Op. 39 de Schumann est d’une trĂšs grande beautĂ© et s’ordonne un peu Ă  la maniĂšre d’une quĂȘte amoureuse qui se termine avec une union aprĂšs des Ă©tats d’ñmes romanesques remplis de craintes. Nous avions dĂ©jĂ  entendu Adam Laloum dans ce cycle avec Martin Berner Ă  Salon de Provence l’an dernier. Nous avions Ă©tĂ© totalement convaincus par son jeu trĂšs habitĂ©. Avec la mezzo-soprano Fiona McGown, la libertĂ© prend son envol avec une connivence exceptionnelle entre la cantatrice et le pianiste. Ce cycle est ce soir thĂ©ĂątralisĂ© avec un art particulier. La cantatrice semble dĂ©guster chaque mot et nous faire profiter de chaque scĂ©nette, trouvant le poids exact dans la narration gĂ©nĂ©rale. Le numĂ©ro 7 « Auf einer Burg » devient une scĂšne cinĂ©matographique dans laquelle le temps suspendu est perceptible avec le tempo Ă©tirĂ© choisi par les interprĂštes. La diction prĂ©cise et dramatisĂ©e de la chanteuse trouvant dans le piano si sensible de Laloum, le dĂ©cor sublime attendu. Le temps s’arrĂȘte avec une grĂące infinie avant que reparte la narration vers le bonheur des amants rĂ©unis. La voix ronde et les phrasĂ©s amples de Fiona McGrown sont magnifiques. Les couleurs partagĂ©es entre le piano et la voix, les subtiles nuances qui se rĂ©pondent tiennent d’une magie musicale oĂč les mĂąnes de Schumann en quĂȘte de l’ñme soeur se retrouveraient sans peine. Le grand succĂšs en retour prouve combien le public sait reconnaĂźtre les moments de poĂ©sie rares quand ils sont prĂ©sents.

Le final trĂšs impressionnant mĂ©rite une analyse. Car L’Histoire du Soldat de Stravinski est hallucinante de modernitĂ©. Les quatre artistes qui nous ont interprĂ©tĂ© cette partition si particuliĂšre ont fait preuve d’un esprit d’équipe inouĂŻ. Car un violon, une clarinette, un piano et un rĂ©citant doivent nous emporter dans ce conte philosophique et satirique sans que nous puissions nous y opposer par la raison froide qui n’y verrait qu’une histoire pour enfants. Ce soldat cĂšde Ă  l’appĂąt du gain, perd son temps, sa vie, son amour et son humanitĂ© face Ă  un diable cynique : c’est un peu nous chaque jour dans la course Ă  la consommation. Son ultime action de dĂ©possession de l’argent dont il voit enfin l’inutilitĂ©, lui permet de gagner l’amour de la princesse
 Le grotesque de la partition n’a d’égal que sa terrible virtuositĂ©. Le texte a des significations de niveaux diffĂ©rents et demande un interprĂšte douĂ© pour crĂ©er plusieurs personnages et les rendre prĂ©sents. Au violon, Charlotte Juillard dĂ©gage une Ă©nergie totalement incroyable. Raphael SĂ©vĂšre joue de deux clarinettes, il est capable de dĂ©gager un esprit moqueur comme de crĂ©er des moments de grande tendresse. Guillaume Bellom au piano tient impeccablement le tempo et sert de rĂ©fĂ©rence stable Ă  toute cette agitation, tour Ă  tour joyeuse ou grotesque. Antoine Chapelot arrive Ă  incarner jusque dans le moindre de ses gestes ce soldat qui aspire Ă  un peu de repos ; homme simple et bon qui se laisse pourtant sĂ©duire par le diable.  Il arrive Ă  le vaincre de justesse en se dĂ©pouillant du superflu. La voix du diable sans ĂȘtre grossie a quelque chose de trĂšs effrayant dans sa simplicitĂ© apparente. L’acteur est trĂšs touchant Ă©galement et la pantomime finale est pleine de grĂące.
Durant les moments de pur thĂ©Ăątre, il n’est pas rare que les instrumentistes restent bouche bĂ©e devant cette histoire si incroyable.
Il en faut du talent et une équipe soudée pour rendre accessible au public une partition si originale, complexe et si rarement donnée. Le succÚs a été au rendez vous avec un public absolument conquis, reconnaissant et enthousiaste.
Voilà donc un bien beau premier week-end pour ce cinquiùme Festival des pages Musicales de Lagrasse. Il reste encore cinq concerts jusqu’ au 15 septembre 2019. A suivre.

 

 

 

 

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COMPTE-RENDU, concert. 5Ăšme festival des Pages Musicales de  Lagrasse. Lagrasse. Eglise Saint-Michel, le 8 septembre 2019. Ludwig Van Beethoven (1770- 1827) : Sonate pour violoncelle et piano Op.5 N°2 ; Anton Stepanovitch Areski ( 1861-1906) : Quatuor Ă  cordes n°2 Op.35 ; Robert Schumann ( 1010-1856) : Liederkreis op.39 ; Igor Stravinski (1882-1971) : L’histoire du Soldat ;  Raphael SĂ©vĂšre, clarinette ; Natacha Kudritskaya, piano ; Charlotte Juillard, violon ; LĂ©a Hennino, alto;  Adrien Bellom et Yan Levionnois, violoncelle ; Fiona McGown, soprano ; Adam Laloum et Guillaume Bellom, piano. Antoine Chapelot, rĂ©citant. Photos : © Hubert Stoecklin

 

 

CD, événement. Denis Matsuev, piano : Rachmaninov, Stravinsky, Shchedrin (1 cd Mariinsky)

CLIC D'OR macaron 200CD, Ă©vĂ©nement. Denis Matsuev, piano : Rachmaninov, Stravinsky, Shchedrin (1 cd Mariinsky). Versatile mais pas artificiel, le piano de Denis Matsuev impose avec un style irrĂ©sistible sa furia interprĂ©tative : un volcan, un dragon capable d’audace et d’intĂ©rioritĂ©. Ce programme moins Ă©clectique qu’il n’y paraĂźt, Rachamaninov, Stravinsky, Shchedrin en tĂ©moigne : la puissante magie du sorcier Matsuev s’y dĂ©verse et y cisĂšle une digitalitĂ© sĂ»re, Ă©lectrique, d’une prodigieuse assurance, combinant, expressivitĂ© et poĂ©sie.

FluiditĂ© et virilitĂ© du Concerto n°1 de Rachmaninov : nervositĂ© scintillante, un feu d’une rare vitalitĂ© grĂące Ă  un toucher alliant Ă©nergie et ductilitĂ©. La vĂ©locitĂ© digitale dont est capable Denis Matsuev, ne sacrifiant jamais la finesse allusive sur l’autel de la facile virtuositĂ©, s’impose Ă  nous dans ce premier volet dont il sait exprimer toutes les nostalgies et les langueurs Ă  peine tenus assumĂ©es par l’expatriĂ© Rachma,toujours profondĂ©ment tentĂ© par le dĂ©mon des gouffres lisztĂ©ens (derniĂšre sĂ©quence du I “Vivace”).

matsuev denis review compte rendu classiquenews CLIC de classiquenews compte rendu critique Cover_MAR0587_1024x1024Dans sa version tardive de 1949, le Capriccio pour piano et orchestre de Stravinsky prĂ©pare Ă  la mĂ©canique apocalytique de Shchedrin, par sa coupe syncopĂ©, ses accents tragico-cyniques auxuquels Matsuev aime Ă  ciseler mais sans duretĂ© chaque trait incisif. LĂ  encore, la maĂźtrise expressive et suggestive, la mise en place assurĂ©e par le maestro Gergiev, un partenaire fiable assurant la rĂ©ussite de ses deux artistes en pleine complicitĂ©, contribuent Ă  la grande sĂ©duction du morceau, formidable mouvement de bascule permanent entre tragique et comique ; s’y insinuent Ă©videmment la morsure du cynisme, de l’angoisse rentrĂ©e, la peur et le visage de toutes les terreurs politiques, proches en cela de Chostakovitch. SĂ©rieux, insouciant, fantaisiste ou profond… tout l’art de l’insaisissable Stravinsky est magistralement exprimĂ©. L’andante Rapsodico et ses dĂ©lires nĂ©obaroques ou nĂ©oclassiques aprofondit encore la portĂ©e d’autodĂ©rision et de satire Ă  peine voilĂ©e. Le toucher prĂ©cis, contrĂŽlĂ© du pianiste offre au mouvement, une grandeur tendre, une coloration de sincĂ©ritĂ© (malgrĂ© les masques que le compositeur aime y user jusqu’Ă  l’Ă©cƓurement), totalement irrĂ©sistible.

 

 

 

Rachmaninov, Stravinsky, Shchdrine, un triptyque de la modernitĂ© russe…

Piano fauve et allusif du félin Matsuev

 

 

matsuev denis piano russe classiquenewsLe Concerto pour piano n°2 de  Rodion Shchedrin (ChĂ©drine, nĂ© en 1932) s’impose plus encore par sa carrure de l’Ă©trange, un cycle d’atmosphĂšres et de climats qui perturbent et dĂ©stabilisent. L’opus composĂ© en 1966 et dĂ©diĂ© comme l’ensemble de ses 6 Concertos Ă  son Ă©pouse la danseuse Ă©toile MaĂŻa PlissetskaĂŻa (dĂ©cĂ©dĂ©e en 2015) tĂ©moigne de l’inspiration contrastĂ©e, ardente, efficace de son auteur. Morsures hallucinĂ©es, et inquiĂ©tudes finales quasi murmurĂ©es (entre dĂ©sespoir et renoncement total) de “Dialogues” (I); rythmicitĂ© mĂ©canique d’Improvisations : allegro (trĂšs courts scherzo parfois grimaçant et sec) ; l’intĂ©rioritĂ© du compositeur s’affirme vĂ©ritablement dans le dernier et troisiĂšme mouvement notĂ© “Contrastes : Andante – allegro” oĂč le cadre lĂ  encore resserrĂ©, fait l’inventaire d’un champs de ruines, dĂ©vastĂ©, criant d’effrayante vĂ©ritĂ©. Le piano Ă  la fois funambule et comme hagard de Matsuev saisit par sa juste pudeur, introspective, tĂ©nue, mesurĂ©e oĂč des gouffres s’ouvrent sans filet, contrastant avec des sĂ©quences jazzy d’une inconscience / insouciance d’autant plus inquiĂ©tante que la dualitĂ© des deux climats paraĂźt bien ĂȘtre le miroir de notre Ă©poque : dĂ©ni collectif des sociĂ©tĂ©s consommatrices et violence barbare en plein expansion… tout le mouvement dernier tire sa force hypnotique du contraste nĂ© des deux styles. Shchedrin a ressenti le dĂ©rĂšglement profond de notre sociĂ©tĂ© dans un Concerto dĂ©concertant Ă  bien des Ă©gards. DĂ©stabilisant mais terriblement Ă©loquent. La musique nous tend le miroir… ce que nous  voyons, grĂące au pianiste en transe, relĂšve de l’horreur absolu. Le rĂ©cital, conçu tel le triptyque de la modernitĂ© russe captive du dĂ©but Ă  la fin. Le piano fauve et allusif du fĂ©lin Mastuev saisit par sa prĂ©cision, son mordant, sa justesse, sa maturitĂ© et sa musicalitĂ©. CLIC de classiquenews de janvier 2016.

CD, Ă©vĂ©nement. Denis Matsuev, piano : Rachmaninov (Concerto pour piano n°2, version de 1917), Stravinsky (Capriccio pour piano et orchestre, version de 1949), Shchedrin (Concerto pour piano n°2). Mariinsky Orchestra. Valery Gergiev, direction – Enregistrement rĂ©alisĂ© en 2014 (Rachma), avril 2015 Ă  Saint-Petersbourg, Mariinsky Theatre Concert Hall – 1 cd SACD Mariinsky MARO 587.

CD, compte rendu critique. Coffret Stravinsky : complete edition (30 cd Deutsche Grammophon).

stravinsky complete edition deutsche grammophon review presentation account of compte rendu critique CLASSIQUENEWS CLIC de classiquenews octobre 2015CD, annonce. Coffret Stravinsky : complete edition (30 cd Deutsche Grammophon). SimultanĂ©ment aux autres coffrets Ă©vĂ©nement dĂ©diĂ©s Ă  Martha Argerich (the complete recordings on Deutsche Grammophon) et Sibelius Ă  l’occasion du 150 Ăšme anniversaire du compositeur finnois, DG nous gratifie en octobre 2015 d’un troisiĂšme somptueux coffret, celui lĂ  consacrĂ© Ă  Igor Stravinsky, regroupant l’essentiel de ses bandes prestigieuses globalement trĂšs convaincantes pour une intĂ©grale Stravinsky qui fera date. La boĂźte est d’autant plus miraculeuse et apprĂ©ciĂ©e qu’elle ne correspond en vĂ©ritĂ© Ă  aucune cĂ©lĂ©bration particuliĂšre… C’est de l’aveu du responsable Ă©ditorial, l’aboutissement d’un travail de recherche de plusieurs annĂ©es, Roger Wright, conscient dĂšs les annĂ©es 1990, quand il collaborait activement Ă  l’enrichissement du catalogue de la major, de la richesse exceptionnelle du fonds Stravinsky chez DG. L’idĂ©e d’une intĂ©grale discographique a donc trĂšs rapidement germĂ© : elle se concrĂ©tise aujourd’hui, permise grĂące Ă  un jeu d’enregistrements rĂ©alisĂ©s en divers lieux, Ă  diffĂ©rentes pĂ©riodes… afin de constituer Ă  terme, une intĂ©grale digne de son intention premiĂšre.

CLIC D'OR macaron 200Tour d’horizon. Piliers de ce coffret Stravinsky 2015 : Pulcinella d’Abbado, (1978), Les Noces de Bernstein (avec les pianistes Argerich et Zimerman, 1977), le Concerto pour violon par Anne-Sophie Mutter, surtout Oedipus Rex (1926) de 1991 enregistrĂ© Ă  Chicago par un James Levine Ă©ruptif et affĂ»tĂ© avec l’excellentissime tĂ©nor Philip Langridge (et Jules Bastin en narrateur français), l’Histoire du soldat avec Tom Courtenay, sans omettre The Rake’s progress pilotĂ© alors par Gardiner en1997 (avec deux chanteurs au sommet de leur potentiel expressif, Bryn Terfel, le baryton gallois en Nick Shadow et Ian Bostridge dans le rĂŽle-titre : Rake) ; les trois ballets pour Diaghilev par Pierre Boulez (nouvelles versions particuliĂšrement reprĂ©sentatives de l’engagement du chef français chez DG en 1990) ; soit un noyau de lectures aujourd’hui incontestables sur le plan interprĂ©tatif et artistique, que plusieurs complĂ©ments tout aussi avisĂ©s ont enrichi ensuite : Symphonie en mi bĂ©mol par Mikhail Pletnev (qui venait d’enregistrer une trĂšs sĂ©rieuse intĂ©grale des Symphonies de Tchaikovsky), le Baiser de la fĂ©e et un cycle dĂ©diĂ© aux Ɠuvres ultimes de Stravinsky par Oliver Knussen, fervent adepte du dĂ©tail, et tout autant fin dramaturge, pĂšsent aussi de tous leur poids.

Outre l’intĂ©rĂȘt des interprĂ©tations ici rĂ©unies, soulignons aussi l’importante notice de prĂ©sentation avec essai biographique sur la personnalitĂ© multiple et complexe de Stravinsky, en français, anglais, allemand Ă  travers les grandes pĂ©riodes crĂ©atrices de l’ex Ă©lĂšve de Rimski, devenu amĂ©ricain en 1945 et qui cĂšde aprĂšs de multiples accents toujours visionnaires et modernistes aux potentialitĂ©s dodĂ©caphoniques au tournant des annĂ©es 1950-1960… (aprĂšs la mort de Schoenberg – son voisin lui aussi exilĂ© Ă  Los Angeles, et aprĂšs avoir crĂ©Ă© pour la Biennale de Venise, son opĂ©ra The Rake’s progress en 1951… qui demeure sa derniĂšre offrande nĂ©oclassique). L’Ă©clairage sur cette derniĂšre sĂ©quence de la vie si riche et dense de Stravinsky, celui dodĂ©caphoniste, prolongeant aprĂšs le dĂ©cĂšs de Schoenberg, les recherches sur le mĂ©tier sĂ©riel, reste captivant et fait entre autres, la grande valeur de ce coffret, Ă©ditorialement pensĂ© : les derniĂšres Ɠuvres, Abraham and Isaac – comme le Viennois Schoenberg avait composĂ© toute sa vie Moses und aron-, puis Variations enfin Requiem Canticles de 1965-1966, ces deux derniĂšres partitions jouĂ©es par Oliver Knussen, maestro rĂ©vĂ©lĂ© par cette intĂ©grale), enfin Agon, ballet pour Balanchine qui ne comporte certes qu’un seul Ă©pisode vĂ©ritablement dodĂ©caphonique, en tĂ©moignent particuliĂšrement. L’apport de cette somme est incontestable. Louons prĂ©cisĂ©ment le scrupule Ă©ditorial qui mieux qu’ailleurs, prĂ©sente en fin de livret, l’ensemble des enregistrements prĂ©cisant sur le mĂȘme page, numĂ©ro du cd, date et lieu d’enregistrement… une manne informative qui ici est heureusement synthĂ©tisĂ©e sur la mĂȘme feuille. Confort de lecture exemplaire pour l’amateur soucieux de suivre selon la chronologie, chaque lecture.

knussen_oliver_knussen_389487cAnalyse. Ainsi, les connaisseurs soucieux d’une sonoritĂ© limpide et dĂ©taillĂ©e pourront y goĂ»ter le geste millimĂ©trĂ© du français Pierre  Boulez cĂ©rĂ©bral et pointillisme,  Ă©pris de clartĂ© et de mesure : L’oiseau de feu  (1909/1910) Ă  la tĂȘte du Chicago Symphony orchestra; Petrushka, Le rossignol et le chant du rossignol, et Le Sacre du printemps avec le Cleveland orchestra; sans omettre les Symphonies en mi bĂ©mol ou celle d’instruments Ă  vents. Autre accomplissement anthologique :  l’Ă©poustouflant Oedipus Rex par James Levine avec dans le rĂŽle tire et dans celui de Jocaste, l’exceptionnel Philip Langridge, incantatoire, humain, hallucinĂ© et l’Ă©blouissante Florence Quivar, consoeur jumelle  d’une Jessye Norman si Ă©blouissante elle-aussi, dans le rĂŽle sous la baguette Ă©tincelante de Seiji Ozawa. Le plus surprenant ici demeure aux cĂŽtĂ©s des autres Claudio Abbado, Bernstein ou Chailly, l’excellent et rĂ©cent Oliver Knussen : Le baiser de la fĂ©e  (1928) avec le Cleveland orchestra, orcheste desormais si boulezien pour Stravinsky ; mais aussi Le DĂ©luge  (1961) avec le London sinfonietta ; Ode (1943), Variations (1963); Requiem canticles  (1966); Storm cloud  (1902); Faune et bergĂšre opus 2  (1906); et donc, Abraham et Isaac, ballade sacrĂ©e  (1963); autant de partitions relevant de la petite forme et de la grande forme qui affirme la justesse d’un geste musical.

stravinsky chef orchestre compositeur et maestroSoulignons la suite de L’Oiseau de feu (1945) par Mikhail Pletnev et l’Orchestre national russe. Soulignons aussi le palpitant The Rake’s progress dans la vision ciselĂ© dramatique de Gardiner qui outre les tĂȘtes d’affiche rĂ©unies pour l’occasion Terfel et Bostridge (Ă  leur sommet), sait aussi unifier la parure orchestrale d’une tenue fĂ©dĂ©ratrice et cohĂ©rente habitĂ©e par la fiĂšvre thĂ©Ăątrale. ComplĂ©ment jubilatoire Ă  ce coffret gavĂ© de joyaux  discographiques incontournables et nous pesons nos mots : L’histoire du soldat par Igor Markevitch et Cocteau en narrateur (1962); Ernest Ansermet pour Petrushka;  Pierre Monteux et Le sacre du printemps de 1956; la version dĂ©sormais lĂ©gendaire du duo Argerich et Barenboim pour la transcription pour 2 pianos du Sacre du printemps, sans passer sous silence l’enregistrement du Concerto pour violon de 1935 avec l’orchestre Lamoureux et Igor Stravinsky soi-mĂȘme Ă  la baguette (Samuel Dushkin au violon).

 

Stravinsky for everNotice livret captivante. Outre la valeur de cette intĂ©grale,servie par des chefs plus que convaincants, Deutsche Grammophon prend soin  d’Ă©diter une vraie notice comprenant plusieurs textes inĂ©dits d’un grand intĂ©rĂȘt documentaire et scientifique : en plus de la derniĂšre sĂ©quence de la carriĂšre du compositeur et l’Ă©clairage sur ses relations avec le sĂ©rialisme de Schoenberg, soulignons aussi au dĂ©but de la carriĂšre, la genĂšse Ă©claircie des premiĂšres partitions parisiennes : on y comprend parfaitement entre autres comment a pu se rĂ©aliser l’exceptionnelle collaboration Diaghilev et Stravinsky: duo  artistique improbable et pourtant miraculeux propre au Paris des annĂ©es 1910. C’est parce qu’il avait perdu son principale mĂ©cĂšne (le grand duc Vladimir Alexandrovitch), et son principal interprĂšte Chaliapine, que Diaghilev se concentra par dĂ©faut sur le ballet sollicitant le jeune Igor Stravinsky, aprĂšs avoir tentĂ© de sĂ©duire plusieurs compositeurs russes plus connus tels Glazounov, Liadov, Sokolov. … Son dessein Ă©tant alors d’inventer un nouveau type de ballet russe Ă  fort caractĂšre folklorique a contrario du ballet importĂ© signĂ© Tchaikovski lequel Ă©tait alors plus occidental que vraiment russe…. La rythmique diabolique, le chatoiement instrumental de l’orchestre de Stravinsky alors inconnu allaient se montrer pour Diaghilev, tout bonnement… miraculeux.

 

 

 

 

Les 30 cd sont divisés en 8 sections :
Oeuvres scéniques (cd 1-12)
Musique orchestrale (cd 13-18)
Musique chorale (cd 19-21)
Musique pour solistes vocaux (cd 22-23)
Musique de chambre (cd 24-25)
Musique pour piano (cd 26-27)
Enregistrements historiques dont ceux par Stravinsky lui-mĂȘme rĂ©vĂ©lant, soulignant l’exactitude du chef (aux cĂŽtĂ©s du compositeur) : cd 28-29
Bonus : cd 30 : Martha Argerich et Daniel Barenboim jouent la version pour piano et percussions du Sacre du Printemps

 

 

 

stravinsky complete edition deutsche grammophon review presentation account of compte rendu critique CLASSIQUENEWS CLIC de classiquenews octobre 2015Coffret Stravinsky : complete edition, 30 cd Deutsche Grammophon. InterprĂštes : Caludio Abbado, Leonard bernstein, Pierre Boulez, Riccardo Chailly, Robert Craft, John Eliot Gardiner, Oliver Knussen, James Levine, Masha Maisky, Anne-Sophie Mutter, Mikhail Pletnev, Maurizio Pollini, Bryn Terfel, Martha Argerich, Daniel Barenboim… 30 cd Deutsche Grammophon 00289 479 4650 Edition Stravinsky 2015. CLIC de classiquenews d’octobre 2015. Prochaine grande critique dans le mag cd dvd livres de classiquenews.com

 

 

 

CD. Stravinsky : Le Sacre du printemps, 1947. Teodor Currentzis, MusicAeterna, 2013, 1 cd Sony classical)

currentzis, stravinsky, sacre du printempsCD. Stravinsky : Le Sacre du printemps, 1947. Teodor Currentzis, MusicAeterna, 2013, 1 cd Sony classical).  Tout est fait dans ce nouveau cd pour brouiller les cartes et provoquer l’acuitĂ© critique de l’auditeur. La couverture dĂ©range en son alignement optique trouble et courbe comme un Vasarely pointilleux critique acide, ou une figure mouvante et gĂ©omĂ©trique qui dĂ©range l’oeil : Teodor Currentzis, lui dĂ©range l’oreille et au-delĂ  l’Ă©coute/. Une vision plus soutenue dĂ©cĂšle cachĂ©es sous cette grille, les lettres du titre : “CURRENTZIS STRAVINSKY”. Le chef vedette de l’Ă©curie Sony classical rĂ©itĂšre un coup d’Ă©clat, un coup de maĂźtre ici, alors qu’il parachĂšve son intĂ©grale de la trilogie Mozart / Da Ponte (et avec le mĂȘme fabuleux orchestre : Le Nozze di Figaro puis Cosi fan tutte font toujours dĂ©bat… on attend Don Giovanni courant 2016).

currentzis teodor portrait sacre du printemps stravinsky cd sony review critique compte rendu CLASSIQUENEWSAucune Ɠuvre n’a mieux pressenti les secousses telluriques de son Ă©poque que Le Sacre du Printemps, entre sauvagerie et gouffres poĂ©tique, sensualitĂ© instrumentale et abstraction musicale. La partition de Stravinsky que le chef d’origine grecque a choisi est celle de 1947, plus instrumentalement calibrĂ©e, plus incisive dans sa portĂ©e musicale aux timbres affinĂ©s, Ă  l’Ă©quilibre des pupitres plus homogĂšnes et plus mordants aussi, est enregistrĂ©e Ă  Cologne en octobre 2013. La vitalitĂ© caractĂ©risĂ©e des instrumentistes de MusicAeterna fait merveille dans la ciselure symphonique avec une acuitĂ© gorgĂ©e d’Ă©nergie, de prĂ©cision et de souffle dramatique qui font du ballet imaginĂ© par Stravinsky Ă  Paris pour Diaghilev, la partition la plus moderne et la plus visionnaire du XXĂš. Tout cela fourmille d’idĂ©es, d’Ă©clats, d’Ă©clairs sertis au service d’une vision allante et poĂ©tique, oĂč enjeu premier de l’ouvrage, l’Ă©loquence orgasmique voire extatique des instruments requis est mise en avant : exposĂ©e, optimisĂ©e, radicalisĂ©e : la Danse des adolescentes est rugueuse et Ă©tincelante, habitĂ©e par les convulsions primitives que souhaitaient le compositeur en imaginant son ballet inspirĂ© par l’idĂ©e d’un paganisme des premiers Ăąges. Les Rondes printaniĂšres oĂč convulsent les cordes, rugissent les cuivres, font entendre la grande crispation de la terre matricielle et le jaillissement des Ă©nergies primitives : ce Sacre organique dont les palpitations rĂ©guliĂšres obligent l’orchestre Ă  tout donner (frĂ©nĂ©sie et aspiration, enfin rĂ©sonance sauvage des Jeux des citĂ©s rivales). Puis c’est l’immersion dans le mystĂšre le plus lĂ©thal du sage et de son CortĂšge, avant la derniĂšre convulsion la plus engageante et ses frottements inouĂŻes aux cordes dans une Danse de la terre qui semble concentrer la vitalitĂ© de toutes les forces rassemblĂ©es.
La Sacrifice dĂ©bute comme le dĂ©compte d’un champs de ruines, nocturne et dĂ©pressif (la sĂ©quence la plus longue du ballet) Ă  mesure que s’Ă©tend une ombre menaçante et mystĂ©rieuse et qui s’achĂšve par une courte phrase de conclusion au violoncelle : l’ivresse Ă©perdue du Cercle mystĂ©rieux des adolescentes, entre apaisement (flĂ»te, clarinettes…) et inquiĂ©tude fait toute la valeur de la sĂ©quence suivante… Avec la Glorification de l’Elue (triste dĂ©signation jusqu’Ă  son sacrifice finale), les spasmes de l’orchestre redoublent entre hystĂ©rie sanguinaire et derniers cris de la victime consciente de son futur sacrifice.
L’action rituelle des AncĂȘtres se fait danse sacrificielle aux lueurs secrĂštes d’une dangereuse sĂ©duction Ă  1’05 : de la flĂ»te au basson, c’est un dĂ©compte mĂ©ticuleux qui cache son intention criminelle… avant le dĂ©ferlement de la Danse sacrale finale : oĂč Sacre signifie sacrifice et pour l’orchestre,un dĂ©fi permanent aux Ă©quilibres redoutables, Ă  la mise en place rythmique Ă©ruptive autant que millimĂ©trĂ©e (en deux sĂ©quences symĂ©triques avec une courte respiration, brĂȘve pause Ă  2’57, avant la mise Ă  mort de l’adolescente ainsi dĂ©signĂ©e).

CLIC D'OR macaron 200currentzis teodor chef maestro review presentation classiquenews sacre du printemps de stravinsky trilogie mozart da ponte critique compte rendu cdIntention. Les mots intentionnels de  Teordor Currentzis pour expliquer son approche sont “sacre” Ă©videmment, subconscient et dĂ©lire, “steppe de l’art tribal”, oĂč le printemps Ă©ternel revient cycliquement par un sacrifice “cruel et vertical”, une rĂ©volution, une rupture rĂ©demptrice ; de fait dans la Danse sacrale finale, on ne pense pas barbarie mais bien rĂ©gĂ©nĂ©ration et ascension vers la lumiĂšre. Une rampe de plus en plus Ă©blouissante. Currentzis dans sa prĂ©face assez sybilline oĂč curieusement prophĂ©tique, il laisse aller son admiration lyrique pour Stravinsky dont l’audace et la vĂ©ritĂ© ont rĂ©inscrit l’esprit rural (celui de la steppe) comme facteur premier de modernitĂ©. En mettant le feu, Stravinsky produit la petite Ă©tincelle d’un grand brasier rĂ©dempteur : celui de la transe collective qui Ă  l’Ă©chelle des danseurs ou ici des instrumentistes, se fait Ă©nergie primitive d’essence folklorique. Il faut savoir parfois se brĂ»ler pour prendre conscience. Et voir et ressentir. Si le texte de Currentzis reste confus et alambiquĂ© (il faut absolument le lire relevant d’une mystique post moderne et bourgeoise), son Ɠuvre comme chef reste elle passionnante et infiniment plus vivante. De fait cette lecture du Sacre compte autant que celle des SiĂšcles dirigĂ© par François-Xavier Roth, autre ambassadeur zĂ©lĂ© inspirĂ© de Strasvinsky et qui a Ă©tĂ© comme nul autre avant lui, trĂšs trĂšs loin dans la restitution criante de vĂ©ritĂ© des instruments parisiens, utilisĂ©s, adaptĂ©s, voulus par Stravinsky lui-mĂȘme au moment de la crĂ©ation, en 1913. Evidemment la posture idĂ©ologique et artistique du chef perturbateur provocateur en agacera plus d’un ; mais le geste qui dĂ©construit pour reconstruire proposant une vision entiĂšre cohĂ©rente passionnĂ©e donc subjective donc discutable de Currentzis nous paraĂźt stimulante, face au politiquement correct de tant de versions et productions que l’on nous sert comme toujours plus faussement neuves et constructives. Sa force de curiositĂ©, son dĂ©sir de dĂ©frichement critique rappelle les meilleurs artisans de la derniĂšre rĂ©volution musicale, celle des Baroqueux : Christie, Harnoncourt en tĂȘte. Pour nous, l’avenir de la musique et du classique a encore de beaux jours, grĂące Ă  des personnalitĂ©s comme Teodor Currentzis. Lecture Ă©vĂ©nement.

CD. Stravinsky : Le Sacre du printemps, 1947. Teodor Currentzis, MusicAeterna, 2013, 1 cd Sony classical). Enregistrement réalisé à Cologne en octobre 2013.

Compte Compte rendu, concert. Cahors. ThĂ©Ăątre, le 9 aoĂ»t 2015. Weill/Brecht; Stravinsky/Ramuz. Éric Perez, rĂ©citant; orchestre OpĂ©ra ÉclatĂ©; Dominique Trottein, direction.

Stravinsky portrait faceEn ce quatriĂšme jour de ballade lotoise, nous voici Ă  Cahors. Le mauvais temps ayant dĂ©cidĂ© de nous accompagner une journĂ©e de plus, nouveau repli stratĂ©gique au thĂ©Ăątre de Cahors en lieu et place de la cour de l’archidiaconĂ© (dure mĂ©tĂ©o, songez qu’Ă  Saint-CĂ©rĂ©, Nicole Croisille et ses musiciens, qui jouaient le mĂȘme soir qu’Éric Perez, ont dĂ» donner leur concert Ă  la Halle des sports). Pour cette quatriĂšme soirĂ©e, c’est un programme trĂšs diffĂ©rent des prĂ©cĂ©dents que nous proposent les artistes invitĂ©s en ce dimanche soir mettant ainsi en avant l’Ă©clectisme qui est la marque de fabrique du festival. Les complices Éric Perez et Dominique Trottein travaillent rĂ©guliĂšrement ensemble ; ils ont eu, avec la tournĂ©e d’hiver, largement le temps de peaufiner leur vision d’un programme centrĂ© sur la musique moderne, avec des compositeurs et des librettistes contemporains les uns des autres, ce qui prĂ©figure dĂ©jĂ  ce que sera l’Ă©dition 2016 du festival.

Un soldat millimétré, sublimé par Eric Pérez

L’Histoire du soldat d’Igor Stravinsky (1882-1971) et Charles-Ferdinand Ramuz (1878-1947) Ă©tant une oeuvre de courte durĂ©e (environ quarante cinq minutes), Éric Perez dĂ©bute la soirĂ©e avec des oeuvres de Kurt Weill (1900-1950) conçues avec son complice Bertold Brecht (1898-1956). AprĂšs un dĂ©but en fanfare dans une interprĂ©tation remarquable de la Complainte de Mackie, tirĂ©e du fameux OpĂ©ra de quat’sous (composĂ© et crĂ©Ă© en 1928), Perez, comĂ©dien et chanteur chevronnĂ©, enchaĂźne avec de charmantes mĂ©lodies de Weill dont un extrait de Marie Galante : Les filles de Bordeaux. Si la diction reste perfectible pour Und was bekam des soldaten weib?, la derniĂšre des oeuvres de cette premiĂšre partie, l’ensemble des mĂ©lodies profitent d’un panache et d’une maitrĂźse indiscutables, dignes de l’artiste accompli qu’est Éric Perez, lequel n’hĂ©site pas Ă  prendre gentiment Ă  parti le chef et le violoniste pour lancer leur solo au piano et au violon.

AprĂšs une courte pause, -le temps d’enlever le piano-, l’orchestre, qui adopte une forme trĂšs jazzy (souhaitĂ©e par le compositeur qui voulait bousculer les codes Ă©tablis), entame L’Histoire du soldat d’Igor Stravinsky (1882-1971) et Charles-Ferdinand Ramuz (1878-1947). Conçue pendant la premiĂšre guerre mondiale, l’oeuvre est nĂ©e de la rencontre de ces deux grands artistes tous deux installĂ©s en Suisse (Stravinsky y Ă©tait mĂȘme exilĂ© Ă  l’Ă©poque). Éric Perez qui a fait des Ă©tudes de thĂ©Ăątre avant de faire de la musique, alterne les deux disciplines sans efforts, fait ressortir avec talent les sentiments contradictoires du soldat Joseph et des habitants de son village. Stravinsky et Ramuz exploitent le contraste nĂ© de la succession des moments martiaux, et donc dĂ©clamĂ©s alla militaire, de maniĂšre carrĂ©e, concise avec des moments de “pauses” narrĂ©s de façon plus calme. Perez, excellent comĂ©dien, prend la voix de chaque personnage (le diable sous ses divers dĂ©guisements, Joseph, les gardes du chĂąteau, le roi 
) avec des intonations si justes qu’on se croirait vĂ©ritablement en face d’un vieillard, d’une vieille femme, de jeunes gens. L’art du conteur diseur est total et captivant. Cette version revisitĂ©e du mythe de Faust (le pacte avec le diable, plus ou moins imposĂ© ici) dĂ©montre qu’on ne peut pas tout avoir en mĂȘme temps, fortune et amour par exemple, de mĂȘme que nul ne saurait prĂ©tendre avoir Ă©tĂ© et ĂȘtre : on devient ce que notre passĂ© fait de nous et nous ne saurions espĂ©rer redevenir tel que nous Ă©tions dans le passĂ©. Et d’ailleurs Ramuz le dit fort joliment dans la morale finale du conte : “un bonheur est tout le bonheur, deux c’est comme s’ils n’existaient pas”. La direction de Dominique Trottein, aussi bien dans l’oeuvre de Weill que dans celle de Stravinsky, est dynamique, claire, nette, prĂ©cise. Songeste suit les nuances affinĂ©es par l’acteur principal au jeu polymorphe. Le chef connait d’autant mieux le rĂ©pertoire moderne qu’il le dirige rĂ©guliĂšrement (Lost in the stars en 2011 puis en 2012 et pendant les tournĂ©es qui on suivi par exemple). La rĂ©ussite de la soirĂ©e tient aussi Ă  la complicitĂ© qu’il entretient avec ses musiciens et avec Ă©videmment Éric Perez.

La performance des artistes (comédien, instrumentistes, chefs) est totale : elle sert idéalement le génie de compositeurs aussi hétéroclites et délirants que Kurt Weill et Igor Stravinsky.

Cahors. ThĂ©Ăątre, le 9 aoĂ»t 2015. Kurt Weill (1900-1950)/Bertold Brecht (1898-1956) : Le grand lustukru, Ballade de la bonne vie, Bilbao song, Je ne t’aime pas, la complainte de Mackie (extrait de l’OpĂ©ra de quat’sous), Les filles de Bordeaux (extrait de Marie Galante), Und was bekam des soldaten weib?; Igor Stravinsky (1882-1971)/Charles-Ferdinand Ramuz (1878-1947) : L’histoire du soldat. Éric Perez, rĂ©citant; orchestre OpĂ©ra ÉclatĂ©; Dominique Trottein, direction.

JOA Jeune Orchestre de l’Abbaye aux Dames, Saintes. Stage estival 2014. Reportage vidĂ©o

concert-joa saintes JOAA l’Ă©tĂ© 2014, dans le cadre du Festival estival de Saintes, le JOA Jeune Orchestre de l’Abbaye aux Dames Ă  Saintes, travaille et propose sous la voĂ»te de l’Abbaye, un nouveau programme, d’autant plus formateur qu’il rĂ©unit Grande Fugue de Beethoven, Concerto en rĂ© de Stravinsky, Concerto pour violon de Robert Schumann… un dĂ©fi sur instruments d’Ă©poque qui nĂ©cessite outre une technique particuliĂšre sur les cordes, de changer d’archets, sous la conduite du chef et violoniste Alexander Janiczek, Ă  la fougue rare et communicante… grand reportage vidĂ©o © CLASSIQUENEWS.COM 2014

Nouvelle tournĂ©e du Jeune Orchestre de l’Abbaye aux Dames en novembre 2014 :

 

Moccia-alessandro-violon-Orchestre-des-champs-elysees-saintes-JOA-jeune-orchestre-de-l--abbayeHaydn, Beethoven :
le JOA Ă  l’épreuve symphonique
Nouvelle tournée du JOA
Du 17 au 23 novembre 2014
3 concerts publiques, les 21, 22 et 23 novembre 2014

Concert au lycée Bellevue à Saintes le 21 novembre
(dans le cadre des actions de médiations, rencontre avec les élÚves, véritable échange avec les musiciens : les jeunes instrumentistes rencontrent les élÚves internes pour discuter avec eux de musique classique)

Concert Ă  Saintes, Abbatiale le 22 novembre, 20h30

Concert Ă  Paris, HĂŽtel des Invalides, le 23 novembre 2014
3Ăšme concert de ce type Ă  Paris

 

 

VIDEO : voir le JOA sous la direction de Philippe Herreweghe interprĂ©ter la Symphonie N°1 “Titan” de Gustav Mahler (Abbatiale de Saintes, festival de Saintes, juillet 2013)

Compte-rendu : Paris. ThĂ©Ăątre des Champs ÉlysĂ©es, le 31 mai 2013. Centenaire du Sacre du Printemps. Nijinsky, Waltz, chorĂ©graphes. ThĂ©Ăątre Mariinsky. Valery Gergiev, direction.

Stravinsky portrait faceCentenaire du Sacre du printemps de Stravinsky au tce, thĂ©Ăątre des champs Ă©lysĂ©es,  Il y a cent ans, le ThĂ©Ăątre des Champs ÉlysĂ©es Ă©tait la scĂšne d’une rĂ©volte musicale parmi les plus cĂ©lĂšbres de l’histoire. La premiĂšre du Sacre du Printemps le 29 mai 1913 … il y a juste 100 ans. Le tumulte fut tellement troublant que la police dut intervenir, pendant la reprĂ©sentation, pour maĂźtriser une partie furieuse de l’Ă©lĂ©gant public surexcitĂ©. Quand nous pensons aux huĂ©es lamentables des groupuscules lors des premiĂšres de Medea de Cherubini et de Don Giovanni cette annĂ©e, constatons que le ThĂ©Ăątre des Champs ÉlysĂ©es est toujours bastion d’une modernitĂ© contestĂ©e. Et le tremplin des parisiens toujours aptes Ă  fomenter un scandale pas toujours lĂ©gitime…

 

 

Centenaire d’une modernitĂ© intacte

 

Pour fĂȘter le centenaire dans l’esprit le plus brillant et le plus fabuleux, le ballet et l’orchestre du ThĂ©Ăątre Mariinsky de Saint Petersburg vient avec son maestro Valery Gergiev pour un programme ” sacrĂ© ” : la reconstitution de la chorĂ©graphie originale de Nijinsky du Sacre du Printemps, avec costumes et dĂ©cors Ă©galement reconstituĂ©s, et la crĂ©ation française d’un nouveau Sacre par la cĂ©lĂšbre chorĂ©graphe contemporaine allemande Sasha Waltz.

Le sujet brĂ»lant de la soirĂ©e du centenaire est sans doute la composition de Stravinsky. Mais elle n’aurait jamais vu le jour sans la commande des Ballets Russes. La chorĂ©graphie de Nijinsky reconstituĂ©e par Millicent Hodson et Kenneth Archer prĂ©sentĂ©e d’abord, Ă©tonne toujours Ă  cause de sa modernitĂ©. Les danseurs classiques du ballet Mariinsky sont peu habituĂ©s aux pieds tordus de la chorĂ©graphie, mais ils sont au mĂȘme temps trĂšs impliquĂ©s dans cette rĂ©surrection minutieuse. L’ambiance est celle d’un primitivisme paĂŻen dramatique et colorĂ©. Le mĂ©lange d’ingĂ©nuitĂ© folklorique avec une certain mysticisme est trĂšs saisissant. Nous avons l’impression d’ĂȘtre rĂ©ellement transportĂ©s dans une Russie ancestrale, passionnante / passionnĂ©e mais surtout pas romantique. Mention spĂ©ciale pour la danseuse qui interprĂšte l’Ă©lue, trĂšs convaincante dans ses mouvements extatiques avant son sacrifice. Elle paraĂźt certainement habitĂ©e par des forces supĂ©rieures. Si l’oeuvre chorĂ©graphique de Nijinsky n’est pas pour tous les goĂ»ts, surtout pas pour ceux qui n’aiment que les cygnes mourants, son Sacre de Printemps conserve tout l’attrait et l’intĂ©rĂȘt d’une oeuvre clĂ©, rĂ©volutionnaire ; saluons cette reconstitution et souhaitons la revoir dans nos salles françaises.

Le Sacre de Sasha Waltz
, quoi que moins descriptif et colorĂ©, maintient l’ambiance tribale, ajoutant davantage de tension au livret. PlutĂŽt abstraite, la chorĂ©graphie contemporaine prĂ©sente la femme comme une figure forte prĂȘte Ă  se battre, comme un vĂ©ritable sujet. L’entrain endiablĂ© de la danse impressionne, souvent expressionniste, toujours trĂšs physique. Ici il s’agĂźt d’un rituel plus conflictuel et chaotique que solennel et mystique comme chez Nijinsky. L’abondance et la diversitĂ© des mouvements, des curves insolentes, des sauts insolites, mais aussi des trĂšs belles lignes et des tableaux frappants rehaussent l’aspect chaotique, presque apocalyptique de la chorĂ©graphie. Si la danse semble d’une grande difficultĂ© physique exigeant un sens permanent des attaques et de l’endurance, elle est plus vertigineuse et osĂ©e qu’acrobatique. L’appropriation et la reinterprĂ©tation de Waltz pose des questions Ă  la fois vagues et profondes. Comme c’est souvent le cas, son style a un effet confondant sur l’audience, plutĂŽt perplexe, jamais insensible.

AprĂšs chaque chorĂ©graphie, la salle est inondĂ©e d’applaudissements, les plus chaleureux Ă©taient pour l’orchestre du ThĂ©Ăątre Mariinsky dirigĂ© par Valery Gergiev. Leur seule prestation, d’une force rythmique et d’un brio capable de dĂ©clencher une Ă©meute, rappelle l’atmosphĂšre scandaleuse liĂ© Ă  la crĂ©ation. La puissance de l’orchestre, la direction bouleversante et Ă©lectrisante de Gergiev, spectaculaire dans les dissonances, avec ses timbres ensorcelants… sont les vĂ©ritables vedettes de la soirĂ©e. Le primitivisme intellectualisĂ© de la musique jouĂ©e avec tempĂ©rament et caractĂšre est contagieux. Il paraĂźt se transmettre dans les corps du public et stimuler davantage les danseurs. Concert du centenaire Ă©patant : le sentiment de mysticisme et de transcendance portĂ© par les deux chorĂ©graphies n’est pas prĂšs de nous quitter.

Paris. ThĂ©Ăątre des Champs ÉlysĂ©es, le 31 mai 2013. Centenaire du Sacre du Printemps. Vaslav Nijinsky, Sasha Waltz, chorĂ©graphes. Ballet du ThĂ©Ăątre Mariinsky. Orchestre du ThĂ©Ăątre Mariinsky. Valery Gergiev, direction.

Ballet. Danser le Sacre Ă  l’automne (2011)

Arte, le 26 mai 2013, ballet : Danser le printemps à l’automne

Depuis 100 ans, la chorĂ©graphie originale de Vaslav Nijinski et la musique de Stravinsky n’ont cessĂ© d’inspirer de nouvelles versions du « Sacre ». Maurice BĂ©jart, Martha Graham, Pina Bausch, mais aussi Maryse Delente, Jean-Claude Gallota ou Glen Tetley et bien d’autres se sont confrontes Ă  cette piĂšce mythique.

« Danser le printemps Ă  l’automne », le documentaire de Denis Sneguirev et Philippe Chevallier suit le chorĂ©graphe Thierry ThieĂ» Niang pendant les ateliers qui aboutissent Ă  la crĂ©ation de sa propre version du « Sacre », intitulĂ©e « 
du printemps ».
Les 25 interprĂštes, Daniel, Françoise, Maryse, et les autres ne sont pas danseurs, du moins pas au sens acadĂ©mique du terme. AgĂ©s de 60 Ă  90 ans, ce sont des sĂ©niors qui n’ont rien Ă  voir avec le milieu de la danse. Pourtant, leur engagement dans ce projet est total, et c’est ce qui fait l’intĂ©rĂȘt d’un projet qui reprend la notion de thĂ©Ăątre dansĂ© ou de danse de caractĂšre, Ă  la fois expĂ©rience et performance inventĂ© par Pina Bausch.

La structure chorĂ©graphique de Thierry ThieĂ» Niang est fondĂ©e sur le cercle rĂ©Ă©clairant le motif de la ronde, celle avĂ©rĂ©e par l’action du Sacre oĂč les adolescentes sont confrontĂ©es à  la loi des anciens, des augures, du sage : lesquels imposent le rite du sacrifice pour que renaisse le printemps : c’est donc une rĂ©interprĂ©tation du mythe grec de PersĂ©phone fille de DĂ©mĂ©ter, qui doit rejoindre les enfers puis renaĂźtre Ă  la terre aprĂšs que sa mĂšre l’ait sauvĂ©e : de son retour dĂ©coule le nouveau cycle du printemps ; il faut donc sacrifier une jeune fille pour permettre le retour Ă  la vie…
Ici, du dĂ©but Ă  la fin de la piĂšce, les danseurs courent et tournent autour du plateau, Daniel, septuagĂ©naire athlĂ©tique, tourne dans le sens contraire des aiguilles d’une montre, personnifiant Chronos, le passage du temps. Ici, contrairement au livret original utilisĂ© par Nijinski, l’Elue n’est pas celle qui sera sacrifiĂ©e au rite qui cĂ©lĂšbre l’arrivĂ©e du printemps, mais celle qui reste, celle qui survit, chargĂ©e de l’énergie de tous ses camarades qui un Ă  un quittent le plateau au fur et Ă  mesure de la progression de la piĂšce, pour finalement courir seule, non pas contre le temps, mais en l’accompagnant. C’est la revanche de celle qui dans le rituel original Ă©tait sacrifiĂ©e. Le retour triomphal de l’Elue.

Au moment oĂč il initiait les ateliers de travail sur le « Sacre du printemps », Thierry ThieĂ» Niang ne pensait pas en faire un spectacle, pourtant « 
 du printemps » est crĂ©Ă© au Festival d’Avignon 2011 et rĂ©cemment repris Ă  Paris, au ThĂ©Ăątre de la Ville.

Ballet (inédit). Documentaire de Denis Sneguirev et Philippe Chevallier

Le Sacre du printemps, version Nijinsky (1913)

Télé, Mezzo : Le Sacre du printemps version Nijinsky, le 3 mai 2013, 20h30

En mai, Mezzo souffle les 100 ans du ballet le plus scandaleux de l’histoire de la danse : le Sacre du Printemps de Stravinsky crĂ©Ă© Ă  Paris …le 29 mai 1913 : crĂ©ation au ThĂ©Ăątre des Champs-ElysĂ©es du Sacre du printemps par les Ballets Russes, musique de Stravinsky, chorĂ©graphie de Nijinski, direction Pierre Monteux – l’histoire de la musique et de la danse accomplissait un saut sans prĂ©cĂ©dent.
Le lendemain, Emile Vuillermoz Ă©crira : “On n’analyse pas Le Sacre du Printemps : on le subit, avec horreur ou voluptĂ©, selon son tempĂ©rament. Toutes les femmes n’accueillent pas de la mĂȘme façon les derniers outrages. La musique, gĂ©nĂ©ralement, les accepte sans dĂ©plaisir.” Mais le soir mĂȘme, la salle a montrĂ©, et bruyamment, toute sa dĂ©sapprobation, Ă©rigeant la crĂ©ation en scandale historique. L’Ɠuvre, aujourd’hui considĂ©rĂ©e comme l’une des plus importantes du 20Ăšme siĂšcle, utilisĂ©e mĂȘme par Walt Disney dans Fantasia, est une source d’inspiration infinie pour les plus grands chorĂ©graphes. Nijinski, Gallotta, BĂ©jart, Scholz, Delente
 entre spectacles et documentaires Mezzo dĂ©die le mois de mai Ă  leurs chorĂ©graphies inspirĂ©es par Le Sacre du Printemps, parallĂšlement aux cĂ©lĂ©brations au ThĂ©Ăątre des Champs-ElysĂ©es.

Vendredi 3 mai 2013, 20h30

Le Sacre du printemps

Chorégraphie de Nijinsky (mai 1913)

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En mai 2013, Mezzo fĂȘte le centenaire du Sacre du Printemps de Stravinsky. Du 3 au 31 mai, 5 soirĂ©es spĂ©ciales dĂ©voilent et le ballet originel et l’Ă©criture moderniste visionnaire de Nijinsky pour la crĂ©ation parisienne de mai 1913, et les chorĂ©graphes du XXĂš qui aprĂšs lui, ont renouvelĂ© le ballet du Sacre en apportant Ă  chaque fois, un style rĂ©solument novateur. Serait ce que la musique de Stravinsky soit bien le creuset d’une modernitĂ© atemporelle, et comme un dĂ©fi toujours Ă  relever, la source d’inspiration majeure des grands chorĂ©graphes de notre temps ?

Vaslav Nijinsky est« celui par qui le scandale arrive ». ChorĂ©graphe du Sacre, il a ici ouvert la voie Ă  la danse contemporaine. OubliĂ©e, la chorĂ©graphie originale de Nijinsky a pu ĂȘtre reconstituĂ©e grĂące au travail acharnĂ© de Millicent Hodson. AprĂšs quinze annĂ©es de recherches, elle est parvenue, avec l’aide notamment de Marie Rambert, qui avait Ă©tĂ© l’assistante de Nijinski, Ă  recomposer le Sacre des origines dans la gestuelle originelle. La re-crĂ©ation de cette chorĂ©graphie est ici menĂ©e jusque dans les costumes par la compagnie-mĂȘme qui lui avait donnĂ© naissance (« Les Ballets Russes» Ă©tait l’autre nom des danseurs du Mariinsky lors de leurs tournĂ©es en France) et dirigĂ©e par Valery Gergiev.

Notre avis. Gergiev s’est attachĂ© avec ses Ă©quipes du Mariinsky Ă  retrouver la force originelle su Sacre du printemps dans son dispositif visuel et chorĂ©graphique de 1913 : la reconstitution rĂ©alise les costumes, les dĂ©cors et surtout les gestuelles d’Ă©poque, alors inspirĂ©es pas la statuaire antique du Louvre et aussi le dĂ©cor des vases grecs, rouges et noirs. Paumes des mains tendues et tournĂ©es vers la salle, poings levĂ©s, pieds en dedans, figures saccadĂ©es, sauts hystĂ©riques… la chorĂ©graphie sert Ă©troitement les convulsions barbares de la musique jusqu’au sacrifice final, exprimĂ© par la danseuse solo, en une sĂ©rie de transes exigeant sauts et tremblements. Avouons notre prĂ©fĂ©rence pour la seconde partie (Le Sacrifice): l’atmosphĂšre crĂ©pusculaire permise par le dĂ©cor nocturne, la ronde mystĂ©rieuse des adolescentes, toutes tĂ©tanisĂ©es par une terreur sourde et silencieuse, mais trĂšs prĂ©sente dans leurs corps trĂ©pidants d’impuissance, ajoutent indiscutablement Ă  la magie du spectacle. Reste que la direction de Gergiev manque de finesse, plus fĂ©line et Ă©ruptive que vraiment ciselĂ©e, a contrario de celle magnifiquement instrumentale de l’orchestre Les SiĂšcles dirigĂ© par François-Xavier Roth, dĂ©fenseur en 2013 d’une version historique, avec les instruments parisiens de 1913… On rĂȘve demain de voir ce ballet Nijinksy avec un tel orchestre ! AprĂšs tout, il faut aujourd’hui aller jusqu’au bout du retour Ă  la source avec costumes, ballets et orchestre de 1913.

Mezzo
Centenaire du Sacre du printemps
Les écritures chorégraphiques qui ont compté
Les 3, 9, 17, 24 et 31 mai 2013
5 soirĂ©es spĂ©ciales ” Sacre du printemps de Stravinsky “

concert

Ce programme est repris pour le jour anniversaire du Centenaire du Sacre du printemps de Stravinsky, le mercredi 29 mai 2013, 20h, au TCE Théùtre des Champs Elysées à Paris

Centenaire du Sacre du printemps sur Mezzo

TĂ©lĂ©. Mai 2013 : centenaire du Sacre de Stravinsky. Mezzo  lui dĂ©die 5 soirĂ©es exceptionnelles …

En mai 2013, Mezzo fĂȘte trĂšs honorablement le centenaire du Sacre du Printemps de Stravinsky/. Du 3 au 31 mai, 5 soirĂ©es spĂ©ciales dĂ©voilent et le ballet originel et l’Ă©criture moderniste visionnaire de Nijinsky pour la crĂ©ation parisienne de mai 1913, et les chorĂ©graphes du XXĂš qui aprĂšs lui, ont renouvelĂ© le ballet du Sacre en apportant Ă  chaque fois, un style rĂ©solument novateur. Serait ce que la musique de Stravinsky soit bien le creuset d’une modernitĂ© atemporelle, et la source d’inspiration majeure des grands chorĂ©graphes de notre temps ?

Mezzo

Centenaire du Sacre du printemps

Les écritures chorégraphiques qui ont compté
Les 3, 9, 17, 24 et 31 mai 2013
5 soirĂ©es spĂ©ciales ” Sacre du printemps de Stravinsky “

 

Vendredi 3 mai 2013, 20h30

Vaslav Nijinsky est« celui par qui le scandale arrive »

sacre_nijinsky_448ChorĂ©graphe du Sacre, il a ici ouvert la voie Ă  la danse contemporaine. OubliĂ©e, la chorĂ©graphie originale de Nijinsky a pu ĂȘtre reconstituĂ©e grĂące au travailacharnĂ© de Millicent Hodson. AprĂšs quinze annĂ©es de recherches, elle est parvenue, avec l’aide notamment de Marie Rambert, qui avait Ă©tĂ© l’assistante de Nijinski, Ă  recomposer le Sacre des origines dans la gestuelle originelle. La re-crĂ©ation de cette chorĂ©graphie est ici menĂ©e jusque dans les costumes par la compagnie-mĂȘme qui lui avait donnĂ© naissance (« Les Ballets Russes» Ă©tait l’autre nom des danseurs du Mariinsky lors de leurs tournĂ©es en France) et dirigĂ©e par Valery Gergiev.

Le Sacre est complĂ©tĂ© par une autre chorĂ©graphie lĂ©gendaire de Nijinsky, PrĂ©lude Ă  l’aprĂšs-midi d’un faune de Debussy, aussi abouti que le Sacre (a contrario de jeux du mĂȘme Debussy que Nijinsky avait semble t il en partie nĂ©gligĂ© faute de temps : la transposition de l’action sur un terrain de tennis restait trop lĂ©gĂšre… ). Mezzo ajoute aussi deux autres ballets : un autre rĂ©volutionnaire de Stravinsky confiĂ© aux Ballets Russes (encore dans sa chorĂ©graphie originale), L’Oiseau de Feu, et ShĂ©hĂ©razade de Rimski-Korsakov, chorĂ©graphiĂ©e en 1910 par Michel Fokine pour les Ballets Russes avec Nijinski dans l’un des rĂŽles principaux.



sacre_nijinsky_448Ă  20h30 : Le Sacre du Printemps, version Nijinsky 1913
reconstitution de la chorégraphie de Nijinsky par Millicent Hodson
Ballet du Théùtre Mariinsky de SaintPetersbourg Orchestre du Mariinsky, Valery Gergiev
Enregistré au Théùtre Mariinsky en 2008.
RĂ©alisĂ© par Denis CaĂŻozzi– DurĂ©e : 43mn

Ă  21h25
PrĂ©lude Ă  l’aprĂšs midi d’un faune
Ballet« Les Saisons Russes » (ballet du Théùtre du Kremlin), Nikolaï Tsiskaridzé. Enregistré en 2009.
RĂ©alisĂ© par Laurent Gentot– DurĂ©e : 20mn

Ă  21h50
L’Oiseau de feu
Ilya Kuznetsov (Ivan Tsarevich), Marianna Pavlova (la princesse), Vladimir Ponomarev (Kachtchei), Ekaterina Kondaurova (l’Oiseau), Ballet du Mariinsky Orchestre du Mariinsky, Valery Gergiev.
Enregistré au Théùtre Mariinsky en 2008. Réalisé par Denis Caïozzi. Durée :51mn

Ă  22h45
Sheherazade
Chorégraphie de Michel Fokine
Farukh Ruzimatov, Corps de ballet du ThĂ©Ăątre MikhaĂŻlovsky. EnregistrĂ© au ThĂ©Ăątre MikhaĂŻlovsky en 2009. RĂ©alisĂ© par Laurent Gentot– DurĂ©e : 26mn

Jeudi 9 mai 2013, 20h30

SoirĂ©e BĂ©jart : le ” Sacre du sexe “

AprĂšs le choc de la crĂ©ation, il faudra attendre de nom breuses annĂ©es avant de voir une nouvelle chorĂ©graphie marquante conçue Ă  partir du chef d’oeuvre de Stravninsky et Nijinsky. C’est sans doute BĂ©jart qui, en 1959, est le premier Ă  proposer une relecture mĂ©morable (en dĂ©pit des critiques de Stravinsky toujours aiguisĂ© et sceptique vis Ă  vis du ballet associĂ© Ă  sa souveraine musique), en dĂ©plaçant le discours vers une rencontre du masculin et du fĂ©minin. La soirĂ©e, prĂ©sentĂ©e par Gil Roman, directeur du BĂ©jart Ballet, culmine dans un Sacre donnĂ© l’annĂ©e derniĂšre par le BĂ©jart Ballet et complĂ©tĂ©e par d’autres chorĂ©graphies du maĂźtre et de son fils spirituel. Introduction par Gil Roman Ă  20h30 (durĂ©e : 10mn)



Ă  20h40

SACRE_bejart_582Le Sacre du printemps version BĂ©jart
Chorégraphie de Maurice Béjart
Ballet de Lausanne, Gil Roman EnregistrĂ© au ThĂ©Ăątre Stadsschouwburg d’Anvers en 2012. RĂ©alisĂ© par Arantxa Aguirre. DurĂ©e:45mn

Ă  21h35
Cantate 51
chorégraphie de Maurice Béjart
BĂ©jart Ballet de Lausanne – Musique : Jean-SĂ©bastien Bach (enregistrĂ©e par Maurice AndrĂ©, trompette), Teresa Stich Randall (soprano), Orchestre de Chambre de la Sarre, Karl Ristenpart) EnregistrĂ© au ThĂ©Ăątre Stadsschouwburg d’Anvers en 2012. RĂ©alisĂ© par Arantxa Aguirre. DurĂ©e : 20mn

Ă  22h
Aria
Béjart Ballet de Lausanne. Musiques: Jean-Sébastien Bach, Nine Inch Nails, Melponem, chants inuits
 Enregistré au Théùtre de Beaulieu en 2009. Réalisé par Sonia Paramo. Durée : 46mn.

Ă  22h50
Syncope
Chorégraphie de Gil Roman
BĂ©jart Ballet de Lausanne EnregistrĂ© au ThĂ©Ăątre Stadsschouwburg d’Anvers en 2012. RĂ©alisĂ© par Arantxa Aguirre. DurĂ©e : 29mn

Vendredi 17 mai, 20h30
Soirée Maryse Delente: Sacre au féminin

Laissons la parole Ă  la chorĂ©graphe : “Danser le Sacre reste un des moments extraordinaires de ma carriĂšre d’interprĂšte. Le dĂ©sir de faire ressentir ces frissons aux danseuses de ma compagnie a Ă©tĂ© plus fort que la crainte de montrer au public une nouvelle version, aprĂšs celles de Nijinski, Mary Wigman, BĂ©jart, Pina Bauch, Mats Ek
 Laisser aller la musique et simplement s’imprĂ©gner de ces rythmes qui font Ă©cho aux pulsions de la vie, de ses passages, de ses rites, de ses « petites morts » ” La soirĂ©e est prĂ©sentĂ©e par Maryse Delente et complĂ©tĂ©e par une autre de ses chorĂ©graphies, Giselle ou le mensonge romantique, par ailleurs donnĂ©e au ThĂ©Ăątre national de Grenoble en mai. Introduction par Maryse Delente Ă  20h30(durĂ©e:10mn).

Ă  20h40
Le Sacre du printemps
Chorégraphie de Maryse Delente.
Inédit. Compagnie Maryse Delente
Enregistré en 1993. Réalisé par Charles Picq. Durée:40 mn

Ă  21h35
Giselle ou le mensonge romantique
Chorégraphie de Maryse Delente.
Inédit. Compagnie Maryse Delente
Enregistréen1995. Réalisé par Charles Picq. Durée:1h

Vendredi 24 mai, 20h30

 Soirée Uwe Scholz : Sacre de mort

Uwe Scholz attendra longtemps (pour lui qui parvint si vite aux sommets de la danse) avant de chorĂ©graphier son Sacre. Ce ne sera en fait pas un mais deux Sacres– un Sacre« de chambre » pour un danseur et deux pianos ; et un Sacre« symphonique » pour sa troupe de Leipzig – et surtout, plus que pour aucun autre chorĂ©graphe sans doute, ce sera son Sacre, y incluant des Ă©lĂ©ments autobiographiques, jusqu’à y prophĂ©tiser sa propre mort qui survient un an aprĂšs avoir achevĂ© le cycle. La soirĂ©e est prĂ©sentĂ©e par RĂ©my Fichet, l’un des danseurs fĂ©tiches de Scholz et dĂ©voile aussi en complĂ©ment, une autre grande chorĂ©graphie « symphonique » (sa ” Great Mass ” d’aprĂšs les musiques de Mozart, KurtĂĄg et PĂ€rt).
Introduction par Rémy Fichet à 20h30 (durée : 10mn)

Ă  20h40
Le Sacre du printemps
Chorégraphie de Uwe Scholz
Giovanni di Palma, Kiyoko Kimura, Ballet de Leipzig, Orchestre du Gewandhaus de Leipzig, Henrik Schaeffer. EnregistrĂ© Ă  Leipzig en 2007. RĂ©alisĂ© par GĂŒnter Atteln. DurĂ©e:40mn.

Ă  21h30
Great Mass
Chorégraphie de Uwe Scholz
Christoph Bohm, Mariana Dias, RĂ©my Fichet, Michael Goldhahn, Kyoko Kimura, Sven Kohler, Oksana Kulchytska, Montserrat Leon, Giovanni di Palma, Gabor Zsitva, Ballet de Leipzig. Eun Yee You, Marie-Claude Chappuis (sopranos), Werner GĂŒra (tĂ©nor), Friedemann Röhlig (basse), Orchestre et ChƓ ur du Gewandhaus de Leipzig, EnregistrĂ© Ă  Leipzig en 2005. RĂ©alisĂ© par Hans Hulscher. DurĂ©e:2h10

 

Vendredi 31 mai Ă  20h30
Soirée Jean-Claude Gallota

Le Sacre du Printemps de Jean-Claude Gallotta est gravĂ© au compas sur un pupitre d’écolier. Le futur chorĂ©graphe entend l’Ɠuvre pour la premiĂšre fois sur un vieux tourne disque. Assoupi sur son banc en bois, il «s’enrĂȘve» aussitĂŽt, dit-il aujourd’hui. Ces souvenirs ont prĂ©sidĂ© Ă  un Sacre d’aprĂšs cette premiĂšre version de l’Ɠuvre, rude, sans affĂšteries, sans brillance superflue et dĂ©corative, dirigĂ©e et enregistrĂ©e par Igor Stravinsky lui-mĂȘme. Pas d’anecdote, pas d’intrigue.

Jean-Claude Gallotta ajoute : pas d’Élue, ou du moins pas d’Élue unique, glorifiĂ©e puis sacrifiĂ©e. Chaque interprĂšte fĂ©minine est « Ă©ligible », tour Ă  tour, pour rĂ©torquer à«l’obscur pouvoir discrĂ©tionnaire» des dieux. Du rituel dĂ©fendu par les augures et les Sages, Jean-Claude Gallotta a Ă©galement retenu le double sens Ă©tymologique de « relier» et de « se recueillir». Il s’agit bien pour lui de se recueillir, comme Ă  genoux, sur les marches de l’autel … Introduction par Jean-Claude Gallotta Ă  20h30 (durĂ©e : 10mn)

Ă  20h40
Le Sacre du Printemps
Chorégraphie Jean-Claude Gallota
Alexane Albert, Matthieu Barbin, AgnÚs Canova, Ximena Figueroa,Ibrahim Guétissi, Mathieu Heyraud, Georgia Ives, Cécile Renard, Gaetano Vaccaro, Thierry Verger, Stéphane Vitrano, Béatrice Warrand, Thalia Ziliotis. Enregistré au Théùtre national de Chaillot en 2012. Réalisé par Jean-Marc Birraux. Durée : 37mn.

Ă  21h30
Cher Ulysse
Chorégraphie de Jean-Claude Gallota
Françoise BalGoetz, Xiména Figueroa, Marie Fonte, Mathieu Heyraud, Benjamin Houal, Yannick Hugron, Ibrahim Guétissi, Simon Nemeth, Cécile Renard, Thierry Verger, Loriane Wagner, BéatriceWarrand et Jean-Claude Gallotta. Enregistré en 2007. Réalisé par Jean-Marc Birraux. Durée : 1h10

Livres. Stravinsky, le moderne Ă©clectique (Actes Sud)

Livres. Bertrand Dermoncourt : Igor Stravinsky (Actes Sud). OpportunitĂ© volontaire…: au moment oĂč Paris (et le monde) s’apprĂȘtent Ă  cĂ©lĂ©brer le centenaire du Sacre du Printemps de Stravinsky (crĂ©Ă© sur la scĂšne du ThĂ©Ăątre des Champs ElysĂ©es flambant neuf, un certain 29 mai 1913), Actes Sud publie une nouvelle biographie du gĂ©nial autant que dĂ©concertant Igor Stravinsky (1882-1971).

Il n’est pas crĂ©ateur plus Ă©clectique ni dĂ©routant voire Ă©nigmatique que l’auteur du Sacre : la diversitĂ© de ses Ă©critures d’une Ɠuvre Ă  l’autre ; la direction versatile de son profil esthĂ©tique (russe postromantique avec L’Oiseau de feu, puis symboliste expressif et fauve voire cubiste avec le Sacre ; nĂ©o classique avec Apollon musagĂšte ou The Rake’s progress et Pulcinella  ou Oedipus Rex; et encore en fin de carriĂšre et de parcours musical, atonal et dodĂ©caphoniste dans Agon (ballet de 1957 conçu avec Balanchine), puis surtout Threni… ! L’esprit de surprise ou la gĂ©niale diversitĂ© de Stravinsky laisse pantois. Mais Ă  chaque fois, une volontĂ© de faire table rase du passĂ© pour se rĂ©inventer constamment ! Un magistral pied de nez Ă  la routine et aux partisans des systĂšmes rĂ©pĂ©titifs… Ses ballets ou ses formes indĂ©finissables entre thĂ©Ăątre, opĂ©ra, danse (Oedipus, Mavra, Noces …) indiquent clairement l’activitĂ© d’une pensĂ©e critique qui semble faire feu de tout bois pour toujours oser, brĂ»ler, reformuler. Un tel tempĂ©rament rĂ©novateur ne pouvait que trouver sa place au sein de la fabrique artistique expĂ©rimentale et pluridisciplinaire de Diaghilev…

B. Dermoncourt: Igor Stravinsky

Stravinsky, moderne Ă©clectique

stravinsky_dermoncourt_actes_sudLe texte biographique envisage le cas Stravinsky sous tous les angles de sa profonde et essentielle contradiction. NaturalisĂ© française en 1934, Igor devient amĂ©ricain en 1945 : il Ă©tait installĂ© Ă  Hollywood dĂšs 1939. Voici donc le grand Stravinsky, tsar incontestĂ© de l’avant garde, d’abord parisienne ensuite amĂ©ricaine dont la sensibilitĂ© aussi dĂ©licate et millimĂ©trĂ©e qu’un oscilloscope, exprime toutes les variations d’un temps historique tourmentĂ© : il a vĂ©cu les deux guerres europĂ©ennes et mĂȘme anticipĂ© la premiĂšre avec le gĂ©nie que l’on sait : Le Sacre du printemps de 1913 augure les dĂ©flagrations apocalytpiques de l’annĂ©e suivante. Au delĂ  d’une approche toujours nouvelle (parfois au bord du pastiche et du clichĂ©), le compositeur rĂ©volutionne la question de la temporalitĂ© en musique : non pas dĂ©velopper pour l’Ă©quilibre, mais prĂ©cipiter et synthĂ©tiser pour l’expressivitĂ©. Stravinsky aime tout rassembler et concentrer son style souvent en moins d’une heure de temps. DĂ©jĂ  le Sacre, en 1913, marque la conception sĂ©quentielle et pourtant fĂ©dĂ©ratrice oĂč la structure organique de la cellule ou sĂ©quence rĂ©alise l’unitĂ© ” dramatique de l’Ɠuvre”. C’est comme il l’a dit lui-mĂȘme, le bourgeon d’un arbre qui croit et participe Ă  son Ă©chelle de la cohĂ©rence globale.
Contemporain de Ravel dont la mort en 1937 le couronne dĂ©finitivement roi de la modernitĂ© absolue, Stravinsky domine incontestablement l’Ă©criture musicale amĂ©ricano-europĂ©enne jusqu’Ă  sa mort en 1971.
Tout en suivant le parcours chronologique de l’Ɠuvre, le texte met en lumiĂšre les rapports toujours ambigus cultivĂ©s au cours de ses coopĂ©rations artistiques: tel Diaghilev avec lequel se construit l’Ă©popĂ©e exceptionnelle des ballets Russes… Stravinsky livre pour le directeur artistique et imprĂ©sario, plusieurs musiques Ă©blouissantes (L’Oiseau de feu, Petrouchka, Ă©videmment le Sacre, mais encore Apollon musagĂšte et Le Baiser de la FĂ©e…) avant de le lĂącher pour Balanchine, et Cocteau… Le talent du compositeur est stupĂ©fiant et magnĂ©tique ; le profil de l’homme plus complexe et irrĂ©ductible. C’est un Ă©clectique affĂ»tĂ©, capable de comprendre avant les autres et synthĂ©tiser les courants contemporains simultanĂ©s. Le regard du maĂźtre (si perçant dans toutes les photos qui le reprĂ©sentent toujours habillĂ© avec raffinement) ne cesse de scruter Ă  l’horizon de la musique de façon permanente, dynamique et critique : les ferments de son futur : le compositeur voit non pas grand… mais loin. En semblant questionner toujours l’acte musical avant de choisir sa mise en forme, Stravinsky tire l’exercice de son art tel un cheminement sans fin riche d’une modernitĂ© aiguĂ« dont il renouvelle sans cesse les manifestations. C’est finalement un rĂ©formateur infatigable. Le comble du moderne. Voyez ainsi la fascination intacte du Sacre, 100 ans aprĂšs sa crĂ©ation parisienne. Aucune Ɠuvre du XXĂšme ne suscite un tel enthousiasme partagĂ© et unanime (Ă  part le BolĂ©ro de … Ravel, son contemporain justement).

B. Dermoncourt: Igor Stravinsky. Editions Actes Sud. Prix indicatif: 18,50 euros. ISBN: 978-2-330-01619-7. Parution : mai 2013.

Le Stravinsky un peu lisse de Simon Rattle (Emi classics)

CD.Stravinsky: Le Sacre du printemps, Apollon MusagĂšte (Rattle, 2012)

Les Berliner et Simon Rattle fĂȘtent eux aussi les 100 ans du Sacre du printemps de Stravinsky, oeuvre scandaleuse crĂ©Ă© Ă  Paris en mai 2013. Quoiqu’on en dise, il reste difficile d’obtenir un son plus fusionnel et lisse qu’ici. Les orchestres sur instruments modernes ont depuis longtemps fait la dĂ©monstration des qualitĂ©s de brillance comme d’expressivitĂ© que personne aujourd hui ne saurait leur contester ni refuser. Les Berliner soignent en particulier la chaleur puissante et carrĂ©e de la sonoritĂ© globale. Voici donc une nouvelle version du Sacre, en une superbe ivresse instrumentale et d’une rondeur berlinoise idĂ©ale mais peut-ĂȘtre ce trop plein d’Ă©lĂ©gance hĂ©doniste dans Rondes printaniĂšres (cuivres lissĂ©s et presque dĂ©goulinants, ralentis des cordes un rien diluĂ©s) ou dans Jeux des citĂ©s rivales manquent justement de nerf, de cris, de transe, d’aspĂ©ritĂ©s contrastĂ©es.

Stravinsky un peu lisse

Stravinksy_sacre_printemps_apollon_musagete_emi_classics_rattle_berliner_cdLes amateurs de rugositĂ©s et d’incandescente expressivitĂ© sonore regretteront cette unification de l’orchestre, oĂč tout fusionne, tout se gorge d’un Ă©quilibre parfois artificiel, d’une motricitĂ© mĂ©canique, d’une puissance surdimensionnĂ©e au mĂ©pris des ciselures dynamiques… Reconnaissons cependant l’allant et la beautĂ© du son… bref, une version Ă  l’opposĂ© de l’approche historiquement plus juste des SiĂšcles et François-Xavier Roth, sur instruments de la crĂ©ation soit de 1913 oĂč brille la facture française… lecture rĂ©volutionnaire s’il en est, dĂ©jĂ  Ă©prouvĂ©e et convaincante au concert (pour le centenaire du Sacre en avril 2013), d’une magistrale Ă©lectricitĂ©. La tournĂ©e des SiĂšcles se poursuit en mai et tout au long de l’annĂ©e 2013.

Dans les mouvements de pur abandon, comme Cercles mystĂ©rieux des adolescentes, le Philharmonique est capable de tisser une tendresse Ă  pleurer par ses accents d’une mĂ©lancolie languissante (a contrario de ce qu’on peut lire ici et lĂ , le Sacre est bien une partition de compassion, pour l’Elue finalement sacrifiĂ©e et Stravinsky, grand conteur et poĂšte, chante ici la dĂ©sespĂ©rante et vaine priĂšre voire la supplication des adolescentes contre le rite barbare qui les afflige… Oui donc pour la justesse, l’extrĂȘme musicalitĂ© du son et de l’approche, c’est une rolls pour une transe qui tarde rĂ©ellement Ă  venir…

En revanche, dans Apollon musagĂšte, fresque et tableau d’une puretĂ© voire Ă©pure strictement nĂ©oclassique, le jeu des Ă©quilibre et l’extrĂȘme mesure des Berliner manque Ă  l’inverse de lumineuse transparence. Tout cela n”est rien que lisse et presque fade. Curieuse asthĂ©nie pour un collectif d’instrumentistes pourtant virtuose et qui aurait gagnĂ© Ă  jouer des mĂ©caniques dans une partition de musique pure.

Stravinsky: Le Sacre du printemps (1913, version de 1947), Symphonie d’instruments Ă  vent (1920), Apollon MusagĂšte (version 1947). Berliner Philharmoniker. Sir Simon Rattle, direction. 1 cd Emi classics. Enregistrement live rĂ©alisĂ© en 2012.

CD. Stravinsky: Le sacre du printemps (Jordan, 2012)

CD. Philippe Jordan fĂȘte avec voluptĂ© les 100 ans du Sacre de Stravinsky   …   EnregistrĂ© en mai 2012 Ă  l’OpĂ©ra Bastille, ce nouvel album (le 2Ăš dĂ©jĂ ) de Philippe Jordan avec l’Orchestre de l’OpĂ©ra national de Paris confirme les prĂ©ludes amorcĂ©s entre chef et musiciens : une entente Ă©vidente, un plaisir supĂ©rieur pour vivre la musique ensemble. Depuis leur Symphonie Alpestre de Strauss, montagne philharmonique d’une prodigieuse narration sonore frappĂ©e du sceau de l’imagination climatique, les interprĂštes se retrouvent ici en mai 2012 pour deux autres sommets de la musique symphonique française et spĂ©cifiquement parisienne. Dans l’histoire des Ballets Russes, le PrĂ©lude comme le Sacre du printemps indiquent clairement un point d’accomplissement pour les deux compositeurs : l’ivresse Ă©rotique et l’enchantement semi conscient s’impose Ă  nous dans un PrĂ©lude d’une dĂ©licatese infinie; quant au Sacre, voilĂ  longtemps que l’on n’avait pas Ă©coutĂ© direction aussi parfaite et Ă©quilibrĂ©e entre prĂ©cision lumineuse (dĂ©tachant la tenue caractĂ©risĂ©e et fortement individualisĂ©e de chaque instrument protagoniste) et expressionnisme symboliste !

Le Sacre enchanté de Philippe Jordan

stravinsky_debussy_prelude_faune_sacre_printemps_naive_cd_philippe_jordan_opera_de_parisLa baguette de Philippe Jordan aime ciseler dans la suggestion mais aussi ici, mordre dans l’ivresse libĂ©rĂ©e des timbres associĂ©s d’une infinie inventivitĂ© ; le chef s’appuie sur la maniĂšre et le style supraĂ©lĂ©gant des instrumentistes parisiens dont les prĂ©dĂ©cesseurs en mai 1913 dans la fosse du TCE avaient fait la rĂ©ussite rĂ©volutionnaire de la partition. Jordan ajoute une prĂ©cision Ă©lectrique et incandescente, une vision de poĂšte architecte aussi qui sait unifier, structurer, dĂ©velopper une dramaturgie supĂ©rieurement aboutie… et frappante par son relief, sa vivacitĂ©, comme des teintes plus dĂ©licatement nimbĂ©es et voilĂ©es.
Fureur et ivresse des timbres associĂ©s. ComparĂ©e Ă  tant d’autres versions soit rutilantes, soient sĂšches, soit littĂ©ralement narratives, Philippe Jordan apporte aussi le mystĂšre et l’enchantement, toute la poĂ©sie libre des instruments sollicitĂ©s. Quelle maestria ! Quelle conviction dans la tension progressive… La voluptĂ© de chaque Ă©pisode est nourrie d’un onguent magicien ; l’expĂ©rience lyrique du chef, directeur musical de l’OpĂ©ra, en est peut-ĂȘtre pour beaucoup et l’on se dit que Nicolas Joel n’aura pas tout rater Ă  Paris: nommer le fils du regrettĂ© Armin Jordan, capable de vrais miracles Ă  Paris, Philippe Ă  la tĂȘte de l’orchestre maison aura Ă©tĂ© un acte convaincant qui porte aujourd’hui des fruits Ă©clatants.  Voici du Sacre du printemps et pour le centenaire de l’oeuvre, une nouvelle version de rĂ©fĂ©rence sur instruments modernes. Le champion et pionnier dans le domaine s’agissant de la partition de Stravinsky demeurant Ă©videmment le geste du français François-Xavier Roth, d’une maĂźtrise incomparable sur instruments parisiens d’Ă©poque (1913) et rĂ©vĂ©lateur en ce sens des formats sonores et des timbres instrumentaux originels… aprĂšs la tournĂ©e 2013, le disque devrait sortir fin 2013/printemps 2014.

Sur instruments modernes, le chant des instruments fait tout ici, et renforce la réussite magistrale de cet enregistrement dont on ne saurait trop souligner avec admiration le miracle de la volupté instrumentale.

Inscrire enfin le BolĂ©ro ravĂ©lien aprĂšs les deux chefs d’oeuvre Debussyste et Stravinskien est de la meilleure inspiration : une claire confirmation que l’orchestre et leur chef se montrent trĂšs inspirĂ© par la lyre symphonique française postromantique : Du PrĂ©lude au Sacre en passant par le BolĂ©ro, soit de Debussy, Stravinsky Ă  Ravel se joue ici tout le dĂ©lirant apanage, bruyant et millimĂ©trĂ© du symphonisme français. Lecture rĂ©jouissante.

Debussy: PrĂ©lude Ă  l’aprĂšs-midi d’un faune. Stravinsky: le Sacre du printemps. Ravel : BolĂ©ro. Orchestre de l’OpĂ©ra national de Paris. Philippe Jordan, direction. 1 cd NaĂŻve, enregistrĂ© Ă  Paris, OpĂ©ra Bastille en mai 2012. DurĂ©e : 57mn. NaĂŻve V 5332.