CD. Tchaikovski : Symphonie n°6 ” Pathétique ” (Chung, 2013)

CD. Tchaikovski : Symphonie n°6 ” Pathétique ” (Chung, 2013). A la tête du Seoul Philharmonique, Chung dirige comme traversé et transporté par l’urgence subjective fortement autobiographique de la partition. Entre la première sous la direction de l’auteur (Saint-Pétersbourg le 16 octobre 1893), accueillie froidement (la baguette de Tchaïkovski n’a jamais été très convaincante) et sa reprise sous la direction toute autre de Napravnik, qui apporte le succès, Tchaïkovski s’éteint probablement sous la pression d’un scandale lié à sa vie intime. Suicide ou empoisonnement, nul ne le saura peut-être jamais mais cette 6 ème dite ” Pathétique ” est davantage, un Requiem symphonique composée dans les affres et les vertiges paniques d’une déroute personnelle. S’y déverse tel un flot éruptif d’une solennité toute martiale et pleine de panache la résistance aussi d’un homme atteint, viscéralement inscrit dans le désespoir. L’opus 74 est dédié à son neveu Vladimir Davydov, sa bouée de sauvetage dans l’une des périodes les plus tourmentées et difficile de sa vie.

chung_tchaikovski_seoul-philharmonic-pathetique-symphonie-deutsche-grammophonLa direction de Chung sait être nerveuse, précise, d’un panache et d’un style soignant toujours la transparence. Aucune lourdeur dans l’énoncé fut-il profond et grave voire funèbre; l’expression tendre, ivre, désespéré du fatum se développe ici, mais avec un tel souffle que l’on sent constamment d’une éruption croissante dont l’essor se fait expiation et délivrance. Les épreuves, l’aspiration à l’apaisement déchire des larmes (course à l’abîme d’une inexorable impuissance progressive : superbes appels des trombones) et fonde le mystère spirituel d’une symphonie la dernière sous la plume de son auteur, parmi les plus introverties et les plus pudiques jamais écrites. La modernité du dernier morceau, pas allegro triomphal mais adagio brumeux suspendu est une innovation reliée aux intentions intimes dont nous avons parlées et qui annonce déjà le déroulement lui aussi si personnel et autobiographique des symphonies de Mahler.

Requiem symphonique

Même superbe ambivalence gouffre cosmique d’essence tragique et menaçant / retenue pudique personnelle dans la valse à 5 temps de l’allegro con grazia. Le troisième mouvement est restitué à son jaillissement primaire d’essence dyonisiaque, dernière exposition de la science de verve et de vitalité dont est capable l’extraordinaire Tchaïkovski quand il ne cède pas aux failles de son pessimisme. Quant au voile funèbre que le compositeur semble déposer sur sa propre figure à la fin de l’adagio final, Chung en restitue le caractère inéluctable, aérien, d’une tendresse à la fois amère mais résignée. Ici, le compositeur dès le début, semble avoir traversé le miroir et sa conscience nous délivre le plus déchirant des adieux.

Fidèle à ses superbes lectures avec le Philharmonique de Radio France, Myung-Whun Chung qui recherche toujours la fusion mystique : orchestre, public, creuse l’introspection désespérée, hautement spirituelle du tissu sonore (tempo très ralenti du IV). En sachant évacuer la théâtralité sirupeuse avec laquelle on l’enrobe parfois, le chef coréen comme inspiré par un orchestre proche de ses racines, transmet ici une vision à la fois, active, investie, souvent d’une distance qui mêle pudeur et élégance (allant et précision rythmique du scherzo qui semble échapper à l’appel du gouffre si présent dans les I et IV). En somme, un ton et un style idéalement en harmonie avec la personnalité de Tchaïkovski. En liaison avec les événements tragiques marquant la genèse et le contexte de création de l’oeuvre, Chung sait aussi nourrir sa lecture d’une indiscutable langueur tragique, un repli propice à l’éloquence du silence. Personnelle et d’un hédonisme mesuré, la direction est d’une remarquable force de conviction. Bel accomplissement entre le chef et les musiciens.

Piotr Illytich Tchaikovsky (1840-1893) : Symphony No. 6 “Pathétique”. Rachmaninov: Vocalise. Seoul Philharmonic Orchestra. Myung-Whun Chung, direction. 1 cd Deutsche Grammophon 4764902. Parution annoncée le 24 février 2014.

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