Compte rendu, concert. Toulouse ; Halle-aux-Grains, le 13 juin 2015 ; Max Bruch (1838-1920) : Concerto pour violon et orchestre n°1 en sol mineur opus 26 ; Gustav Mahler (1860-1911) : Symphonie n°5 en ut diÚse mineur ; Gil Shaham, violon ; Orchestre Philharmonique de Radio France ; Direction : Myung-Whun Chung .

gil_shaham_courtesy_opus3_c3Gil Shaham est un violoniste dĂ©licat qui dĂšs son entrĂ© en scĂšne,  souriante et Ă©lĂ©gante, a marquĂ© le public de sa prĂ©sence chaleureuse. La complicitĂ© avec le chef a semblĂ© Ă©vidente, Ă  voir la maniĂšre dont ils entretiennent des sourires complices tout au long du concert. Son Ă©coute gourmande des instrumentistes de l‘Orchestre montre quel chambriste il peut ĂȘtre. C’est ainsi que nous avons eu l’impression de partager un moment d‘amitiĂ© musicale au sommet. La facilitĂ© avec laquelle Gil Shaham joue de son Stradivarius est confondante. Son lĂ©gato est fondant. Les nuances les plus subtiles, les phrasĂ©s les plus dĂ©licats, les sonoritĂ©s dorĂ©es ou mĂ©lancoliques, tout permet une interprĂ©tation d’une grande poĂ©sie. L‘accord avec le chef est total, les musiciens de l’Orchestre eux mĂȘme habitĂ©s par une confiance totale ne font qu’un avec Myung-Whun Chung (62 ans). Ainsi l’oeuvre la plus cĂ©lĂšbre de Bruch irradie de bonheur. Le public fait un triomphe aux artistes si complices et tout particuliĂšrement au violoniste si dĂ©licat.

 

 

 

 

Concert d’adieu de Muyng Whun Chung au Philharmonique de Radio France

Elégance et raffinement

 

Cette fusion doit beaucoup Ă  l’expĂ©rience du chef et du soliste qui tous deux jouent sans partitions, concentrĂ©s sur lâ€˜Ă©coute et le partage. En bis, le violoniste cĂ©leste offre la Gavotte en Rondeau de la Partita pour violon seul n° 3 de Jean SĂ©bastien Bach. Un vĂ©ritable moment de grĂące.

 

chung_myung-whunEn deuxiĂšme partie, Maestro Chung a choisi une partition qu’il aime tout particuliĂšrement. La dirigeant par coeur, il offre une interprĂ©tation toute personnelle de la CinquiĂšme Symphonie de Mahler, Ă  laquelle l’Orchestre et le public ont Ă©tĂ© particuliĂšrement sensibles. A d’autres la vĂ©hĂ©mence, la violence, voir le sarcasme et la noirceur. Rarement la beautĂ© de cette partition aura Ă©tĂ© aussi joliment rĂ©vĂ©lĂ©e, sa construction mise en lumiĂšre avec cette Ă©vidence. Le Philharmonique de Radio France est devenu l’une des meilleures phalanges mondiales. Il a irradiĂ© dans cette Ɠuvre si exigeante. La facilitĂ© du trompette solo est un vrai miracle de puretĂ© et de prĂ©sence puissante, sans violence. A l’image de cet orchestre virtuose, la trompette capte l‘attention par une musicalitĂ© raffinĂ©e  faisant fi de la technique. Si c’est lui qui a un rĂŽle majeur dans cette symphonie, il faudrait dĂ©tailler chaque famille d’instruments, tous magnifiques
  Myung-Whun Chung quittera en juillet un orchestre qu’il dirige depuis 2000. L’entente entre les musiciens et lui est comme magique et tĂ©moigne du fort engagement de part et d‘autre. Il faut reconnaĂźtre qu’un chef si libre, n’ayant pas la partition sous les yeux, peut demander bien d ‘avantage Ă  ses musiciens. L‘apothĂ©ose de la fusion musicale a eu lieu comme de bien entendu dans l‘ Adagietto qui atteint au sublime. Mais la joie du final efface toute mĂ©lancolie, fut-elle de cette beautĂ© Ă©lĂ©gante ! C’est bien le bonheur de la musique partagĂ©e qui rassemble le public dans des applaudissements galvanisĂ©s. En bis, non sans humour et dans un tempo d‘enfer,  Myung Whun Chung offre le « vĂ©ritable hymne national français » avec l’ouverture de Carmen. Le public quitte la salle euphorique !

Pour finir cette saison, les Grands InterprĂštes ont offert aux Toulousains gĂątĂ©s un concert Ă  la musicalitĂ© raffinĂ©e, passionnĂ©e, Ă©lĂ©gante. Un de ces moments rares et inoubliables. Merci Ă  Catherine D’Argoubet, avisĂ©e directrice artistique qui a su faire venir « Chung et le Philar » dans l’un de leurs derniers concerts pour clore en majestĂ© sa saison Ă  Toulouse.

 
 
 

CD. Tchaikovski : Symphonie n°6 ” PathĂ©tique ” (Chung, 2013)

CD. Tchaikovski : Symphonie n°6 ” PathĂ©tique ” (Chung, 2013). A la tĂȘte du Seoul Philharmonique, Chung dirige comme traversĂ© et transportĂ© par l’urgence subjective fortement autobiographique de la partition. Entre la premiĂšre sous la direction de l’auteur (Saint-PĂ©tersbourg le 16 octobre 1893), accueillie froidement (la baguette de TchaĂŻkovski n’a jamais Ă©tĂ© trĂšs convaincante) et sa reprise sous la direction toute autre de Napravnik, qui apporte le succĂšs, TchaĂŻkovski s’Ă©teint probablement sous la pression d’un scandale liĂ© Ă  sa vie intime. Suicide ou empoisonnement, nul ne le saura peut-ĂȘtre jamais mais cette 6 Ăšme dite ” PathĂ©tique ” est davantage, un Requiem symphonique composĂ©e dans les affres et les vertiges paniques d’une dĂ©route personnelle. S’y dĂ©verse tel un flot Ă©ruptif d’une solennitĂ© toute martiale et pleine de panache la rĂ©sistance aussi d’un homme atteint, viscĂ©ralement inscrit dans le dĂ©sespoir. L’opus 74 est dĂ©diĂ© Ă  son neveu Vladimir Davydov, sa bouĂ©e de sauvetage dans l’une des pĂ©riodes les plus tourmentĂ©es et difficile de sa vie.

chung_tchaikovski_seoul-philharmonic-pathetique-symphonie-deutsche-grammophonLa direction de Chung sait ĂȘtre nerveuse, prĂ©cise, d’un panache et d’un style soignant toujours la transparence. Aucune lourdeur dans l’Ă©noncĂ© fut-il profond et grave voire funĂšbre; l’expression tendre, ivre, dĂ©sespĂ©rĂ© du fatum se dĂ©veloppe ici, mais avec un tel souffle que l’on sent constamment d’une Ă©ruption croissante dont l’essor se fait expiation et dĂ©livrance. Les Ă©preuves, l’aspiration Ă  l’apaisement dĂ©chire des larmes (course Ă  l’abĂźme d’une inexorable impuissance progressive : superbes appels des trombones) et fonde le mystĂšre spirituel d’une symphonie la derniĂšre sous la plume de son auteur, parmi les plus introverties et les plus pudiques jamais Ă©crites. La modernitĂ© du dernier morceau, pas allegro triomphal mais adagio brumeux suspendu est une innovation reliĂ©e aux intentions intimes dont nous avons parlĂ©es et qui annonce dĂ©jĂ  le dĂ©roulement lui aussi si personnel et autobiographique des symphonies de Mahler.

Requiem symphonique

MĂȘme superbe ambivalence gouffre cosmique d’essence tragique et menaçant / retenue pudique personnelle dans la valse Ă  5 temps de l’allegro con grazia. Le troisiĂšme mouvement est restituĂ© Ă  son jaillissement primaire d’essence dyonisiaque, derniĂšre exposition de la science de verve et de vitalitĂ© dont est capable l’extraordinaire TchaĂŻkovski quand il ne cĂšde pas aux failles de son pessimisme. Quant au voile funĂšbre que le compositeur semble dĂ©poser sur sa propre figure Ă  la fin de l’adagio final, Chung en restitue le caractĂšre inĂ©luctable, aĂ©rien, d’une tendresse Ă  la fois amĂšre mais rĂ©signĂ©e. Ici, le compositeur dĂšs le dĂ©but, semble avoir traversĂ© le miroir et sa conscience nous dĂ©livre le plus dĂ©chirant des adieux.

FidĂšle Ă  ses superbes lectures avec le Philharmonique de Radio France, Myung-Whun Chung qui recherche toujours la fusion mystique : orchestre, public, creuse l’introspection dĂ©sespĂ©rĂ©e, hautement spirituelle du tissu sonore (tempo trĂšs ralenti du IV). En sachant Ă©vacuer la thĂ©ĂątralitĂ© sirupeuse avec laquelle on l’enrobe parfois, le chef corĂ©en comme inspirĂ© par un orchestre proche de ses racines, transmet ici une vision Ă  la fois, active, investie, souvent d’une distance qui mĂȘle pudeur et Ă©lĂ©gance (allant et prĂ©cision rythmique du scherzo qui semble Ă©chapper Ă  l’appel du gouffre si prĂ©sent dans les I et IV). En somme, un ton et un style idĂ©alement en harmonie avec la personnalitĂ© de TchaĂŻkovski. En liaison avec les Ă©vĂ©nements tragiques marquant la genĂšse et le contexte de crĂ©ation de l’oeuvre, Chung sait aussi nourrir sa lecture d’une indiscutable langueur tragique, un repli propice Ă  l’Ă©loquence du silence. Personnelle et d’un hĂ©donisme mesurĂ©, la direction est d’une remarquable force de conviction. Bel accomplissement entre le chef et les musiciens.

Piotr Illytich Tchaikovsky (1840-1893) : Symphony No. 6 “PathĂ©tique”. Rachmaninov: Vocalise. Seoul Philharmonic Orchestra. Myung-Whun Chung, direction. 1 cd Deutsche Grammophon 4764902. Parution annoncĂ©e le 24 fĂ©vrier 2014.