Le 12 juillet 2024 restera gravé comme une date magique pour tous les passionnés de danse qui avaient fait le déplacement aux Chorégies d’Orange. Dans le cadre somptueux et chargé d’histoire du Théâtre Antique, le célèbre Malandain Ballet Biarritz a offert une double prestation d’une beauté renversante, unissant dans un même souffle l’incandescence de L’Oiseau de Feu (de Stravinsky) à la grâce méditative des Saisons (d’après Vivaldi).
La soirée s’est ouverte sur L’Oiseau de Feu, une relecture saisissante qui transcende le simple conte russe pour en faire une parabole céleste. D’emblée, une nuée de danseurs en longues robes noires, courbés, évolue comme une masse terrestre en proie à l’ombre. Et du sein de ce monde sclérosé surgit une silhouette flamboyante. C’est Hugo Layer, éblouissant, qui incarne l’Oiseau de Feu. Sa danse est d’une liberté et d’une ampleur phénoménales ; ses battements d’ailes, larges et anguleux, dessinent l’espace avec une maestria rappelant les plus grands cygnes de l’histoire du ballet. Thierry Malandain, fidèle à sa vision, en fait un véritable passeur de lumière, un être de grâce qui, par sa seule présence, semble semer l’espoir dans un monde de ténèbres. Les corps se répondent, se cherchent, dans un subtil dialogue chorégraphique d’une rare beauté, offrant un contraste bouleversant avec la masse sombre qui l’entoure. C’est un Oiseau de Feu céleste, épuré, qui touche à l’âme et nous élève.
Puis vint le temps des Saisons, une création plus récente (novembre 2023) qui confirmé la maestria de Malandain à entrelacer les époques et les émotions. Le pari était audacieux : mêler les célébrissimes Quatre Saisons d‘Antonio Vivaldi aux suites de danses, bien plus méconnues, de son contemporain Giovanni Antonio Guido. Pari relevé avec une intelligence rare. Le rideau s’est levé sur un tableau d’une beauté à couper le souffle : un monumental mur de pétales noirs, créé par Jorge Gallardo, baignait la scène d’une lumière clair-obscur, tandis que les vingt-deux danseurs de la troupe, en justaucorps couleur chair ou parés de costumes baroques chatoyants, semblaient émerger d’un monde onirique.
La chorégraphie est d’une musicalité exceptionnelle. On passe avec une fluidité confondante des grands jetés virtuoses et des rondes enivrantes évoquant un folklore idéalisé, aux menuets d’une élégance folle et aux figures plus graphiques d’une précision d’orfèvre. L’alternance entre les saisons de Vivaldi, pleines de fougue, et celles de Guido, plus posées, est un régal pour les yeux. Ce qui frappe, au-delà de la virtuosité technique irréprochable des danseurs, c’est la profondeur du propos. Entre chaque saison, des apparitions spectrales – des êtres ailés au bras prolongé de longs pétales noirs – viennent troubler l’allégresse. Ils sont comme les spectres d’une humanité chancelante, happée par le sol, portant le deuil d’un monde menacé. Malandain ne livre pas un message didactique ; il crée une sensation, une inquiétude diffuse qui alterne avec la pure joie des rondes printanières. Pour le tableau final, tous les danseurs, vêtus de ces mêmes justaucorps, brandissent une feuille mourante au bout des doigts. C’est une vision crépusculaire, certes, mais aussi lumineuse, car elle célèbre la force du collectif et la promesse d’un renouveau éternel.
Dans l’écrin de pierre du Théâtre Antique d’Orange, sous le ciel étoilé, cette double représentation a pris une dimension unique. Le lieu, par sa grandeur et son histoire, a magnifié encore le propos universel de ces œuvres, qui interrogent notre rapport à la nature et à la lumière. Malandain et ses danseurs nous ont offert un moment de grâce pure, un tourbillon d’élégance et d’émotion qui restera comme l’un des sommets de cette nouvelle édition des Chorégies. Un grand moment de danse, tout simplement magique !
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CRITIQUE, festival. CHOREGIES D’ORANGE, Théâtre Antique, le 12 juillet 2024. « Les Saisons » (précédées de « L’Oiseau de Feu ») par le Malandain Ballet Biarritz. Crédit photographique (c) Philippe Gromelle







