Jérémie Rhorer dirige Dialogues des Carmélites sur Arte

POULENC_francis_francis-poulenc_c_jpg_681x349_crop_upscale_q95-1Arte. Poulenc : Dialogues des Carmélites, dimanche 13 juillet 2014, Minuit. Inspirée d’une histoire vraie au temps de la Terreur, le chef-d’œuvre lyrique de Francis Poulenc s’appuie sur un scénario de Georges Bernanos, lui-même inspiré d’une nouvelle de Gertrud von Le Fort. L’ouvrage fut un immense succès lors de sa création à La Scala en janvier 1957, puis celle de sa première française à l’Opéra Garnier six mois plus tard (notamment grâce à la présence scénique et vocale de Denise Duval, l’interprète muse de Poulenc-, et de la soprano Régine Crespin). Il était pourtant risqué de traiter du mystère de la foi à l’opéra, qui plus est majoritairement servi par des voix de femmes. Mais la puissance émotionnelle du texte de Bernanos dont Poulenc conserva l’essentiel, la rigueur dramaturgique et la richesse du langage musical en font l’un des sommets de l’opéra français du XXe siècle.
Cette évocation profonde et bouleversante du martyre, servie ici pour cette nouvelle production par un plateau très cohérent, propose bien deux conceptions du monde qui s’opposent : celui qui croit au ciel et celui qui n’y croit pas ou plus. Poulenc, à la fois homme profondément « religieux » et compositeur « moderne » (le moine et le voyou), a su rendre dans Dialogues, l’enjeu historique de la foi et du mystère sans en nier les tourments de l’âme et de la chair dans lesquels se mêlent orgueil et humilité, folie et réflexion, peur et don de soi. L’agitation d’un temps de révolutions et de violence ne fait qu’accentuer et révéler la question profonde qui questionne le cœur et l’âme : quel sens donné à ma vie ? Pourquoi suis-je ici plutôt que là ? Maintenant et pour un temps donné ?

Francis Poulenc : Dialogues des carmélites

Réalisé par  François-René Martin

Coproduction : ARTE France, Camera Lucida Productions (France, 2014, 180mn)

Opéra en trois actes (1957)
Texte de la pièce de Georges Bernanos
avec l’autorisation de Emmet Lavery
d’après une nouvelle de Gertrude Von Le Fort
et un scénario du R.P. Brückberger et de Philippe Agostini

Jérémie Rhorer / direction
Olivier Py / mise en scène
Pierre-André Weitz / décors et costumes
Bertrand Killy / lumières
Sophie Koch / Mère Marie de l’incarnation
Patricia Petibon / Blanche de La Force
VĂ©ronique Gens / Madame Lidoine
Sandrine Piau / Soeur Constance de Saint Denis
Rosalind Plowright / Madame de Croissy
Topi Lehtipuu / Le Chevalier de La Force
Philippe Rouillon / Le Marquis de La Force
Annie Vavrille / Mère Jeanne de l’enfant Jésus

Philharmonia Orchestra
Choeur du Théâtre des Champs-Elysées

CD. Francis Poulenc : inédits, créations (INA)

CLIC_macaron_2014CD. Francis Poulenc : inĂ©dits, crĂ©ations (2 cd INA, MĂ©moire vive). L’INA participe aux commĂ©morations du 50è anniversaire de la mort de Poulenc. En 2 cd voici un florilège de morceaux plus que recommandables, certains portĂ©s par des interprètes inoubliables qui ont bien connu le compositeur lui-mĂŞme. Lequel au micro de la radio, grâce Ă  une sĂ©lection d’entretiens habilement rĂ©alisĂ©e, explique et souligne l’enjeu de la musique, moins badine et lĂ©gère qu’il semble souvent. Parmi ses meilleures ambassadrices, la voix flexible Ă  la mordante et souvent irĂ©sistible intelligibilitĂ© de la soprano Denise Duval qui vĂ©ritable vedette, offre une leçon de chant  Ă  travers des extraits de La Dame de Monte-Carlo, surtout Courte Paille, un trop court fragment des Mamelles de TirĂ©sias, A sa guitare et Air champĂŞte ressuscitent ce beau chant qu’aima Poulenc, entre verve, dĂ©rision, digression subtile, poĂ©sie, tendresse, piquant. La Blanche des CarmĂ©lites ressuscite ici par le timbre suave angĂ©lique de Rosanna Carteri (qui chante en italien pour la crĂ©ation milanaise, crĂ©ation mondiale qui prĂ©cĂ©da toute reprĂ©sentation dans l’Hexagone). L’interprète du Gloria qu’elle crĂ©a se dĂ©voile comme sa consĹ“ur française, d’une limpiditĂ© habitĂ©e absolument captivante.

 

 

Inédits et créations de Poulenc par lui-même

 

poulenc_francis_inedits-creations_INA_memoire_vive_2cdInĂ©dits prĂ©cieux par son intensitĂ©, la bande rĂ©cemment retrouvĂ©e de la première du Stabat Mater (intĂ©grale) avec Geneviève Moizan en soliste sous la direction de Fritz MĂĽnch Ă  Strasbourg en 1951.  Une perle radiophonique qui mĂ©ritait bien d’ĂŞtre ainsi rĂ©vĂ©lĂ©e.
Le double coffret permet d’entendre la voix de Francis, un rien provocatrice mais flĂ»tĂ©e, avec cette verve distinctive oĂą les musiciens savaient encore parler pour dire quelque chose, et non plus vendre Ă  qui mieux mieux, ce qu’ils fabriquent Ă  la chaĂ®ne. Autre Ă©poque, autres standards. Les passionnĂ©s de Poulenc y trouveront de quoi nourrir leur attente, les autre dĂ©couvriront grâce au fonds de la Radio nationale, des perles qui parleront Ă  leur besoin d’expressivitĂ© et de ferveur. Ecoutez comme le compositeur prĂ©sente Ă  l’antenne le cahier de mĂ©lodies (7 au total) La Courte Paille, modeste offrande au genre exigeant et destinĂ© Ă  l’origine Ă  Denise Duval, sa muse, son interprète prĂ©fĂ©rĂ©e pour qu’elle le chante Ă  son fils de 7 ans … Chansons enfantines d’une valeur exaltante comme ” Quelle aventure ” parmi les plus connues.
Autre belle rĂ©vĂ©lation, celle du Gendarme incompris (FP 20), livret de Cocteau et Raymond Radiguet (deux critiques bouffes Ă©pinglant Rimbaud et Verlaine), d’un dĂ©lire linguistique et articulaire ” courtelinesque “… texte scandaleux (il y est question d’une marquise dĂ©guisĂ©e en curĂ© faisant des cochonneries sur le gazon Ă  Boulogne, comme le prĂ©cise l’auteur lui-mĂŞme!), la pièce est totalement inĂ©dite que Francis Poulenc gardait pour lui-mĂŞme et la princesse de Noailles (version pour petit orchestre). Un rĂ©gal qui rĂ©tablit la charge critique, satirique, ce mordant sulfureux qui Ă©pouse chez Poulenc, la pure poĂ©sie. La sĂ©lection est dĂ©lectable et très bien prĂ©sentĂ©e.

 

Francis Poulenc : CrĂ©ations mondiales et inĂ©dits. La Dame de Monte-Carlo, Les Mamelles de TirĂ©sias, La Courte Paille, Dialogues des CarmĂ©lites, Stabat Mater, L’histoire de Babar … Denise Duval, Rosanna Carteri, Geneviève Moizan, sopranos. Pierre Bernac, Jean Vilar (rĂ©citants), Francis Poulenc (piano, L’histoire de Babar). 2 cd INA MĂ©moire vive IMV092. Parution : dĂ©cembre 2013.

 

Paris, Exposition Francis Poulenc au TCE, jusqu’au 2 janvier 2014

Poulenc au Théâtre des Champs-Elysées, Exposition présentée au TCE à Paris. Du 10 décembre 2013 au 2 janvier 2014, les soirs de représentation. L’exposition présentée au Théâtres des Champs-Elysées à l’occasion des  représentations de la nouvelle production des Dialogues des Carmélites suit un double parcours : celui qui mena l’ouvrage de la Scala à l’Opéra de Paris, de janvier à juin 1957, et celui de la collaboration du compositeur avec la salle parisienne,  pendant quarante ans.

 

 

Francis Poulenc Ă  Paris

 

 

poulenc_exposition_dialogues_tce_parisParmi le matériel exposé, les deux partitions personnelles du compositeur sont présentées : celle pour piano et chant comporte une dédicace de chacun des créateurs français et italiens de l’œuvre ; celle pour orchestre, plusieurs annotations de la main de Poulenc. Sont également exposés les programmes des deux créations, des photographies prises lors des répétitions, et les coupures de presse conservées par le compositeur.
Le Salon des dames accueille quant à lui les croquis des costumes conçus par Suzanne Lalique, conservés par la Bibliothèque-Musée de l’Opéra. La période du Groupe des Six est illustrée par l’affiche de la soirée du Bœuf sur le toit, pieusement conservée par Poulenc, et de nombreuses photographies des Mariés de la tour Eiffel.
La création parisienne des Biches au Théâtre des Champs-Elysées est illustrée avec la partition dédicacée par Poulenc à sa « tante »  Liénard, ou encore la photographie que la Nijinska offrit à Poulenc. Une monumentale affiche provenant des archives de la Caisse des Dépôts annonce le copieux concert donné en décembre 1929 pour le dixième anniversaire du Groupe des Six (illustration ci contre).

Quelques mois plus tard, le Théâtre accueille la crĂ©ation publique d’Aubade, dont la partition dĂ©dicacĂ©e de Poulenc Ă  …  lui-mĂŞme est exposĂ©e.
Le programme de la dernière soirée des Concerts de la Pléiade rappelle qu’au sortir de la guerre, c’est encore au Théâtre des Champs-Elysées qu’eut lieu la création d’une œuvre majeure de Poulenc, la cantate Figure humaine, écrite sur des poèmes de Paul Eluard.

Les partitions de Poulenc du Gloria et de La Dame de  Monte Carlo achèvent ce parcours.

Francis Poulenc et le Théâtre des Champs ElysĂ©es. Exposition accessible au Théâtre des Champs ElysĂ©es, les soirs de concerts ou d’opĂ©ras, du 10 dĂ©cembre 2013 au 2 janvier 2014, en marge des reprĂ©sentations de la nouvelle production de Dialogues des CarmĂ©lites, Ă  l’affiche jusqu’au 21 dĂ©cembre 2013. Exposition, conçue par Pierre Miscevic, est organisĂ©e par l’Association des Amis  de Francis Poulenc (BenoĂ®t Seringe, SecrĂ©taire gĂ©nĂ©ral).

Illustration : affiche de concert pour le dixième anniversaire du Groupe des Six – Fonds Archives Caisse des Dépôts

 
 

CD. Poulenc : Gloria, Stabat Mater (Petibon, P. Järvi, 2012)

CD. Poulenc : Gloria, Stabat Mater (Petibon, P. Järvi, 2012) …  Pour le 50ème anniversaire en 2013 de la mort de Francis Poulenc, Patricia Petibon choisit deux cycles sacrĂ©s parmi les plus originaux dans l’oeuvre du compositeur. Chronologiquement, le Stabat Mater (1950) prĂ©cède le Gloria (1959) : l’une et l’autre ” accompagne ” l’Ă©closion de son grand oeuvre sur la mort, l’opĂ©ra Dialogues des CarmĂ©lites (1957) dont la fin et le sujet central laissent dĂ©concertĂ© quant Ă  l’acceptation du gouffre final. De fait, les Ă©pisodes du Stabat restent marquĂ©s par l’expĂ©rience la plus intense et la plus vive d’une foi insatisfaite, toujours inquiète voire parfois angoissĂ©e ; a contrario, le cycle tardif du Gloria, crĂ©Ă© aux USA sous la baguette de Charles Munch, montre plus de recul et de distance, d’apaisement aussi dans la confrontation au sens profond de la vie humaine : la rĂ©solution s’achève dans un murmure confiant…

 

 

Sobre et déchirante prière de Poulenc

 

poulenc_petibon_stabat_Mater_gloria_jaarvi_orchestre-de-Paris_1-cd-Deutsche-GrammophonDès aoĂ»t 1950, et en mĂ©moire de son ami Christian BĂ©rard, Poulenc compose un Stabat Mater d’une couleur très personnelle. Le 3 octobre, la partition est pleinement achevĂ©e. La lecture virginale de Poulenc est conforme Ă  sa propre ferveur : intime, pudique, très Ă©motive et plutĂ´t mĂ©ditative ; en rien dĂ©monstrative, son Ă©criture rĂ©tablit surtout la place de la mère accablĂ©e de douleur confrontĂ©e impuissante au sacrifice de son fils sur la croix. Debout se tenait la mère de douleur : Stabat mater dolorosa ...
Sur le plan formel,  Poulenc revisite l’Ă©criture polyphonique de la Renaissance totalement rĂ©inventĂ©e, le choeur Ă  5 parties de Lully. C’est aussi d’une certaine manière la prĂ©figuration de l’opĂ©ra Ă  venir …  Dialogues des CarmĂ©lites de 1957, la première grave et profonde immersion sur le thème central de la mort … sujet essentiel dans son oeuvre et au coeur de sa foi. D’ailleurs, le dĂ©but du III rĂ©utilise le n°10 du Stabat : Fac ut portem… oĂą la soprano soliste entonne une dĂ©chirante prière…  rĂ©sonance troublante mais d’une cohĂ©rence organique qui unit les parties d’une seule ferveur globale. Les Ă©pisodes de pure gravitĂ© n’empĂŞchent pas de superbes instants d’effusion bienheureuses (n°4 : Quae moerebat). Le Stabat mater est crĂ©Ă© au festival de Strasbourg le 13 juin 1951.
Sous la direction vive, affĂ»tĂ©s voire brute de Paavo Järvi, chĹ“ur et orchestre sans affectation expriment la sobre plainte collective et soliste d’une succession d’Ă©pisodes affligĂ©s (dĂ©but d’une noirceur lacrymale avec l’entrĂ©e des basses plutĂ´t lugubres), tel un retable au dĂ©pouillement de plus en plus marquĂ©. La fin brutale Ă  peine sereine recueille ce climat de tension irrĂ©solue. Dans les 3 sections qui lui sont rĂ©servĂ©es (6,10,12), Patricia Petibon incarne l’affliction, trouvant des couleurs justes (Ă©lĂ©gance maniĂ©riste du Vidit suum, soulignant les pointes de son extrĂŞme impuissance ; contrition tendue du Fac portem, de loin le plus bouleversant ; enfin, sans rĂ©solution fervente, le dĂ©sespoir s’accomplit tel un acte ultime en vagues d’une intensitĂ© brĂ»lante dans la dernière station : Quando corpus morietur)
Sans soliste, les Litanies confirme un travail remarquable sur le texte rĂ©alisĂ© par le choeur : gravitĂ©, sobriĂ©tĂ©, lames tragiques et dignes d’une prière pleine d’intensitĂ©…

MĂŞme avis positif pour le Gloria, donc plus tardif. PortĂ© par la rĂ©ussite de son Stabat Mater prĂ©cĂ©dent, Poulenc s’engage dans une nouvelle oeuvre chorale avec soliste : ainsi naĂ®t Ă  partir d’avril 1959, son Gloria, Ă©crit pour la fondation Koussevitzky. En 6 parties, l’oeuvre est l’expression d’une libertĂ© pleinement assumĂ©e, s’Ă©cartant dĂ©libĂ©rĂ©ment des oeuvres noires et dĂ©pressives : c’est un Vivaldi sanguin, ivre d’espĂ©rance qu’il revisite lĂ  encore. La partition est crĂ©Ă©e le 21 janvier 1961 sous la direction de Charles Munch. Puis en France sous la baguette de Georges PrĂŞtre, le 14 fĂ©vrier suivant.  Le Laudamus Te puis le Domine fili unigente sont d’une lĂ©gèretĂ© presque insouciante, tandis que les Domine Deus et l’Agnus Dei (le plus long des Ă©pisodes) expriment au plus près l’intensitĂ© d’une foi ardente, exigeante, profondĂ©ment vĂ©cue. ContrastĂ©e comme une partition baroque, le Gloria s’achève en une fin apaisĂ©e, preuve de la fin des tourments d’un Poulenc enfin pacifiĂ©, avec trompettes scandant la victoire finale. SpontanĂ©e, fougueuse voire fiĂ©vreuse, la ferveur de Poulenc colore ses oeuvres sacrĂ©es d’une empreinte jamais conforme, mais a contrario authentiquement sincère : Patricia Petibon dans le Domine Deus Rex coelestis exprime idĂ©alement tout le mystère divin. De toute Ă©vidence, chef, choeur, instrumentistes et solistes savent Ă©clairer la sobre ferveur de la prière de Poulenc : sans fioritures, l’effusion cible immĂ©diatement l’Ă©motion requise sans oblitĂ©rer les gouffres et vertiges nĂ©s d’une angoisse sincère. Superbe rĂ©alisation.

Poulenc : Stabat Mater, Gloria, Litanies à la Vierge Noire. Patricia Petibon, soprano. Chœur et orchestre de Paris. Paavo Järvi, direction. 1 cd Deutsche Grammophon 479 1497.

Compte rendu, critique : Dialogues des Carmélites à Angers Nantes Opéra

Compte rendu, critique, OpĂ©ra. Jusqu’au 17 novembre 2013, Angers Nantes OpĂ©ra accueille la production de Dialogues des CarmĂ©lites de Francis Poulenc crĂ©Ă©e en fĂ©vrier dernier Ă  Bordeaux. Dans une nouvelle distribution, vocalement dominĂ©e par deux sopranos en Ă©tat de grâce (Blanche et Constance, les deux plus jeunes CarmĂ©lites d’un plateau presque exclusivement fĂ©minin), le spectacle lyrique se rĂ©vèle incontournable.

 

C’est comme un rĂŞve ou un cauchemar Ă©veillĂ©, vĂ©cu du dĂ©but Ă  la fin par la jeune aristocrate Blanche de la Force : victime apeurĂ©e aux heures rĂ©volutionnaires. La mise en scène de Mireille Delunsch cerne au plus près les vertiges et les terreurs d’une jeune âme indĂ©cise, subitement foudroyĂ©e par la grâce divine (concrètement exprimĂ©e par la descente depuis les cintres d’une rangĂ©e de cierges scintillants faisant toute la largeur de la scène Ă  Nantes),  qui devient dès le troisième tableau, soeur Blanche de l’Agonie du Christ : reconnaissons Ă  Anne-Catherine Gillet sa très fine incarnation de la jeune CarmĂ©lite qui dĂ©sormais n’aura d’autre choix moral que de rĂ©aliser jusqu’Ă  la mort et jusqu’au don de soi total, sa foi ardente, Ă  la fois tendre et terrifiante. Aucun doute, Ă  travers ce personnage fragile et fort Ă  la fois, attendrissant voire bouleversant, toute l’interrogation de Francis Poulenc lui-mĂŞme, sur sa foi, dans son rapport surtout Ă  la mort,  surgit sur la scène.

 

 

Blanche et Constance, deux jeunes âmes face Ă  la mort …

 

Aura-t-on vu ailleurs, semblable agonie terrifiĂ©e elle aussi quand la Prieure, expire convulsĂ©e par l’angoisse la plus violente que lui inspire le nĂ©ant ? Encore une image saisissante oĂą la faucheuse s’invite sur les planches et ne laisse rien dans l’ombre du doute qui habite Poulenc… Du livret de Bernanos, le compositeur fait un drame spirituel et psychologique Ă©poustouflant que met en lumière la mise en scène toujours très juste de Mireille Delunsch.

 

Plus apaisĂ©e et sereine, le visage rayonnant de la jeune et admirable Sophie Junker dans le  rĂ´le solaire lui, de soeur Constance : un esprit dĂ©jĂ  prĂ©parĂ© qui sait qu’elle mourra jeune dans une indicible ivresse pacifiĂ©e. La prĂ©cision du verbe, l’Ă©lĂ©gance de sa dĂ©clamation rivalise en Ă©clat et en sincĂ©ritĂ© avec celle de sa partenaire, Anne-Catherine Gillet : leur duo dans la blanchisserie (I) reste l’un des moments vocaux les plus sidĂ©rants de cette production : naturel, flexibilitĂ©, justesse Ă©motionnelle, surtout intelligibilitĂ© idĂ©ale. Deux jeunes religieuses s’y dĂ©voilent dans leur fragilitĂ©, leur angĂ©lisme tendre, leur innocence confrontĂ©e et inquiète.

 

S’agissant du plateau vocal, leurs consoeurs et confrères sont loin de partager un mĂŞme Ă©clat linguistique. Il n’est guère que la seconde Prieure, Madame Lidoine, paraissant au II (Catherine Hunold), qui atteigne une Ă©gale vĂ©ritĂ© scĂ©nique (aigus filĂ©s piano, justesse du style), se bonifiant d’Ă©pisodes en Ă©pisodes, sachant accompagner et rĂ©conforter ses filles jusqu’Ă  l’Ă©chafaud. Idem pour Mathias Vidal : son AumĂ´nier proscrit, figure fantĂ´che d’un monde perdu (fin du II), en impose lui aussi par son assise vocale, sa sĂ»retĂ© dĂ©clamĂ©e.

 

Avouons  hĂ©las notre rĂ©serve vis Ă  vis du chef, continĂ»ment brutal et prĂ©cipitĂ©, jouant les forte trop tĂ´t dans une partition qui exige un sens aigu de la gradation expressive ; sa baguette sèche et systĂ©matique, proche d’une mĂ©canique Ă©trangère Ă  toute rondeur intĂ©rieure, finit par expĂ©dier, par manque de subtilitĂ©, la ciselure de la plupart des rĂ©citatifs oĂą doit se distinguer pourtant comme dans PellĂ©as, une maĂ®trise absolue de la prosodie.

 

Visuellement, la mise en scène reste sobre et sensible : c’est un travail très prĂ©cis sur le sens d’un geste, l’interaction d’un regard, la prĂ©sence permanente de la ferveur. D’Ă©vidence, l’expĂ©rience de la metteure en scène, ex grande diva, de La Traviata Ă  la folie dans PlatĂ©e, chanteuse et actrice prĂŞte Ă  tous les risques, pèse de tout son poids.
Grâce aux protagonistes que l’on vient de distinguer, l’ouvrage de Poulenc saisit par sa coupe dramatique intense, une course hâletante jusqu’au couperet, qui depuis son dĂ©but, finit dans sa rĂ©solution par vous glacer le sang. MalgrĂ© nos rĂ©serves sur la direction du chef, le spectacle est une incontestable rĂ©ussite. A dĂ©couvrir jusqu’au 17 novembre 2013 Ă  Nantes puis Ă  Angers. Voir les dates prĂ©cises, visiter le site d’Angers Nantes OpĂ©ra saison 2013-2014
 

 

Nantes. OpĂ©ra Graslin, le 15 octobre 2013. Poulenc: Dialogues des CarmĂ©lites. Anne-Catherine Gillet (Blanche), Sophie Junker (Constance) … Mireille Delunsch, mise en scène. Jacques Lacombe, direction

Illustration :

 

Hervé Lacombe : Francis Poulenc (Fayard)

Livres. Hervé Lacombe: Francis Poulenc (Fayard)

Poulenc_herve_Lacombe_francis_poulenc_fayardPoulenc nĂ© en 1899, traverse tout le XXème siècle, en particulier l’histoire parisienne dont il suit Ă©troitement au milieu des peintres et des poètes (Jacob, Eluard, Cocteau…) toutes les tendances stylistiques. C’est un cĹ“ur curieux, ardent, dynamique qui saisit les palpitations de la vitalitĂ© du Paris interlope pour nourrir son propre Ĺ“uvre ; rĂ©volution cubiste avec Picasso, annĂ©es Folles, crise de 1930, première et seconde guerres mondiales… le compositeur se dirige avec tempĂ©rament trouvant sa place, alliance de causticitĂ©, d’humour, de verve critique sur les autres et  de dĂ©rision sur lui-mĂŞme. La biographie très complète Ă©ditĂ©e par Fayard s’appuie sur un important travail d’analyse des sources les plus larges: lettres, archives, tĂ©moignages… Sur le plan des Ĺ“uvres: Parade, la Sonate pour deux clarinettes, Les Biches, le Concerto pour deux pianos, le Sextuor, Les Mamelles de TirĂ©sias, Dialogues des CarmĂ©lites…, sans omettre son oeuvre religieuse inspirĂ©e par une authentique foi intĂ©rieure, sont quelques uns des jalons d’une carrière artistique semĂ©e de profondes interrogations (ses fameuses crises de nĂ©vrose anxieuse), oĂą la mort est une question centrale, celles d’un homme tiraillĂ© que ses pulsions pour les garçons (plutĂ´t frustres) n’adoucissent guère.

Hervé Lacombe

Francis Poulenc

Editions Fayard

Sa singularitĂ© fonde sa force comme sa fragilitĂ©, une nature dĂ©pressive qui Ă©claire et explique nombre d’Ĺ“uvres dont La Voix humaine, composĂ© sur un terrain dĂ©pressif aigu. Pour autant l’auteur dĂ©finit remarquablement ce qui fait la singularitĂ© des caprices d’une Ă©criture qui n’a jamais cessĂ© de chercher sa voie, entre fantaisie, cocasserie, nostalgie nĂ©oclassique, sens de la modernitĂ©, Ă©motivitĂ© lyrique, Ă©pure, sans omettre cette ambivalence d’un esprit pĂ©nĂ©trĂ© par le sentiment de l’insĂ©curitĂ©, de l’irritabilitĂ©, de la complexitĂ© ; qui cultive  aussi la simultanĂ©itĂ© d’expĂ©riences contradictoires. A cela s’ajoute, dans le terrain angoissĂ© et dĂ©pressif prĂ©cĂ©demment Ă©voquĂ©, le goĂ»t de la versatilitĂ© des Ă©motions, le règne de la rĂ©itĂ©ration (proustienne), un flux cyclothymique des variations musicales; face Ă  cet ĂŞtre des contradictions et des revirements pulsionnels dominĂ© par ses instincts voire ses humeurs, dont le foisonnement des contrastes inspire une Ĺ“uvre riche en miroir, le lecteur se trouve fascinĂ© par les voies secrètes et personnelles de la crĂ©ation. Finalement, lecteur du philosophe Unamuno, Poulenc aurait pu faire sienne la conception concrète et rĂ©aliste qui fait de l’homme non pas cet individu de raison mais bien un pur animal versatile, affectivement insatisfait comme surtout dĂ©pendant. A contrario de ce que l’on dit chez d’autres compositeurs, ici les failles de l’homme inspirent constamment les Ă©volutions de l’Ĺ“uvre. Captivant.

Hervé Lacombe: Francis Poulenc. Editions Fayard. Parution: janvier 2013. 1104 pages. ISBN: 978 2 213 67199 4.