CD, critique. SALIERI : Les Horaces (Les Talens Lyriques, 2 cd ApartĂ© – 2016)

salieri les horaces talens lyriques rousset critique opera critique cd cd review par classiquenews CLIC de classiquenews AP185-2-3000-1024x1024CD, critique. SALIERI : Les Horaces (Les Talens Lyriques, 2 cd ApartĂ© – 2016). Versailles, 1780… Un certain engouement dĂ©fendu par le milieu parisien et versaillais, s’est rĂ©cemment portĂ© (avec plus ou moins de rĂ©ussites) sur les opĂ©ras crĂ©Ă©s Ă  Versailles sous le règne si court de Louis XVI et Marie-Antoinette ; soit pendant les annĂ©es 1780 (dĂ©cennie faste il est vrai, pour les arts du spectacle / comme si avant la rĂ©volution Ă  venir, au bord du gouffre, les patriciens et les nantis de l’ancien rĂ©gime, s’en donnaient Ă  cĹ“ur joie dans une ivresse aussi intense qu’insouciante). L’époque est au grand spectacle, avec tableaux spectaculaires voire terrifiants, ballet dĂ©veloppĂ© et aussi intrigue sentimentale qui « humanise » tout cela.
Nous avions déjà pu mesurer dans le cadre du même courant de résurrections, les fameuses Danaïdes, opéra antérieur du même Salieri, créé en 1784 à Versailles également mais sur un sujet tiré de l’Antiquité (certes la plus sanglante et tragique : car il y est question d’un massacre en bonne et due forme… LIRE ici notre critique des Danaïdes de Salieri, également restitué par Les Talens lyriques en 2013 et une partie de la distribution des Horaces…).
http://www.classiquenews.com/cd-compte-rendu-critique-salieri-les-danaides-christoyannis-van-wanroij-rousset-2013/

 

 

 

Versailles, 1786
Les Horaces… la tragédie cornélienne selon Salieri

 

 

 

salieri-portrait-classiquenews-les-danaides-1784-antonio-salieriAvant le « grand opĂ©ra romantique » (fixĂ© au siècle suivant par Spontini et Meyerbeer, dans la suite de Rossini (on le voit : que des Ă©trangers), le XVIIIè français, sait lui aussi s’ouvrir Ă  la diversitĂ© et aux talents extĂ©rieurs, puisque après Rameau (le dernier grand gĂ©nie lyrique hexagonal, après Lully), c’est le Chevalier Gluck qui opère la rĂ©forme de l’opĂ©ra français au dĂ©but des annĂ©es 1770 : pour revitaliser un genre qui se sclĂ©rosait, – la tragĂ©die en musique (hĂ©ritĂ© de Lully), Rameau d’abord, puis Gluck, puis Ă  partir des annĂ©es 1780, une colonie de compositeurs Ă©trangers paraissent Ă  la Cour et prĂ©sentent leur conception du drame lyrique. Gossec, Vogel, Johann Christian Bach, mais aussi les Napolitains (Sachini, Piccinni), puis Salieri, autoritĂ© europĂ©enne, surtout viennoise, apportent chacun leur Ă©clairage Ă  l’édifice lyrique français.
Avant la Révolution et comme les prémices du chaos à venir, la nervosité, une certaine frénésie (gluckiste) se mêlent alors à la ciselure nouvelle des affects, au moment où la notion de sentimentalité s’impose et avec elle, les germes du romantisme.
Après donc Les DanaĂŻdes, opĂ©ra sanglant dont le tableau du massacre perpĂ©trĂ© par les vierges DanaĂŻdes Ă©tat un prĂ©texte spectaculaire, voici (avant Tarare, perle lyrique des Lumières, bientĂ´t abordĂ© dans la suite du visionnaire en la matière, Jean-Claude Malgoire), Les Horaces, crĂ©Ă© en 1786, au moment oĂą David fixe pour Louis XVI, les règles nouvelles de l’art pictural, ce nĂ©oclassicisme Ă  la clartĂ© expressionniste, elle aussi nerveuse et immĂ©diatement intelligible (Le Serment des Horaces, prĂ©sentĂ© au Salon de 1784). 

 

 

NEOCLASSICISME TRAGIQUE… C’est la période où il n’est pas d’acte héroïque s’il ne produit pas de sacrifice. Du peintre au compositeur, circule une évidente célébration du radicalisme héroïque, à peine tempéré ou adouci par la tendresse de quelque personnage isolé (ainsi sœur d’Horace, Camille dont l’amour sincère infléchit réellement le cœur du Curiace… mais en vain). Ici, la destinée individuelle est broyée par la machine de l’implacable Histoire : les pères (le vieil Horace, obstiné, suicidaire) transmettent aux fils, l’esprit de haine et de vengeance, faisant peser la menace de l’extinction de la race. Meurtre, tuerie, vengeance et jalouse haine, hargne, possession, déraison… sont les ferments des livrets d’alors, prétextes évidemment à de passionnantes mises en musique.
Avec Salieri (sur les traces de Corneille), qu’en est-il ?

On ne saurait trop louer l’effort qui produit cette résurrection salutaire, indice d’une époque lyrique qui pourrait pas sa diversité et les profils invités, être présenté comme un véritable âge d’or du spectacle lyrique en France. 10 ans avant la Révolution, la Cour de France produit quantité d’ouvrages les uns plus passionnants et saisissants que les autres. Ce n’est pas ces Horaces qui contredisent la tendance. La grandeur morale de chaque figure, et dans chaque clan opposé, incarne un idéal louable.
A l’heure où l’opéra français tente de se réinventer, en particulier comme dans le cas des Horaces, en revisitant les textes classiques du siècle précédent, ici, celui de Corneille, Salieri s’attèle à une tragédie romaine au français le plus noble, porteur de sentiments exacerbés.
Las, la tension essentielle et sa forme expressive première : la langue est malheureusement bien mal dĂ©fendue dans cette interprĂ©tation qui recherche surtout la nervositĂ© et l’expressivitĂ© : rares sont les chanteurs, malgrĂ© la qualitĂ© de leur timbre et une certaine Ă©lĂ©gance de style, Ă  savoir maitriser totalement la courbe tendue du verbe cornĂ©lien : une seule chanteuse suffit Ă  dĂ©montrer ce qui fait les limites et une certaine sĂ©duction : Judith van Wanroij, qui a fait des hĂ©roĂŻnes altières ou princières, sa spĂ©cialitĂ©, mais si discutable quand on l’écoute yeux fermĂ©s, tentant – vainement de deviner ce qu’elle dit : c’est tout le relief sĂ©mantique d’un Corneille plutĂ´t inspirĂ© alors (Les Horaces, 1640) qui disparaĂ®t de façon dommageable. ClartĂ©, dĂ©clamation tendue et naturelle, ferme et tendre, hĂ©roĂŻque et tragique doivent Ă©videmment infĂ©odĂ© tout l’édifice Ă  l’orchestre comme de la part de chaque soliste. Quel plaisir alors d’écouter la fine fleur des tĂ©nors français actuels : Cyrille Dubois (Curiace), Julien Dran (Horace) : leur intelligibilitĂ© rend encore plus exaltant le relief d’un texte nerveux, musclĂ© qui les affronte sans mĂ©nagement, jusqu’à la mort. Pour les deux voix masculines, le prĂ©sent album mĂ©rite tous les suffrages. Quel nerf et quel style ! D’autant que l’orchestre sert cette frĂ©nĂ©sie postgluckistes avec une tension permanente. MĂŞme engagĂ© articulĂ© et bien dĂ©clamĂ© de la part de Jean-SĂ©bastien Bou qui fait un vieil Horace, animĂ© par la vengeance.
C’est du David sur scène, une peinture vivante et palpitante du mot déclamé, la claire et noble expression des passions les plus rivales et les plus extrémistes.
Salieri a le sens du rythme : scènes de foule et bataille, attendrissement tendre (duo Camille / Curiace), cas de conscience de Curiace, entre loi et devoir, sentiment et désir, le théâtre lyrique s’exalte, s’embrase même. Il reste incompréhensible qu’au moment de la création, une partie du public ait ri plutôt qu’il ait été touché par cette lyre abrupte et acerbe où coule un sang facile, et se dressent des orgueils pourtant sincères et chacun légitime… les interprètes à la création furent-ils en dessous des défis conçus par Salieri ?Après 3 représentations en décembre 1786, le second opéra de Salieri en France disparut totalement. Belle recréation.

 

 

 

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Antonio Salieri (1750-1825) : Les Horaces

Judith Van Wanroij, Camille
Cyrille Dubois, Curiace
Julien Dran, le jeune Horace
Jean-SĂ©bastien Bou, le vieil Horace
Philippe-Nicolas Martin, L’Oracle, un Albain, Valère, un Romain
Andrew Foster-Williams, Le Grand-Prêtre, le Grand-Sacrificateur
Eugénie Lefebvre, Une suivante de Camille
Les Chantres du Centre de musique baroque de Versailles
Olivier Schneebeli, direction
Les Talens Lyriques / Christophe Rousset, direction

2 cd APARTE AP185 – enregistrement rĂ©alisĂ© en 2016. CD1 : 55’33
/ CD2 : 30’10