CD. Philippe Jaroussky. Airs de Porpora pour Farinelli (1 cd Erato)

CD. Philippe Jaroussky. Airs de Porpora pour Farinelli (1 cd Erato)   … Après un prĂ©cĂ©dent album Virgin classics dĂ©diĂ© au mezzo ample de Giovanni Carestini (1705-1760), rival de Farinelli et castrat vedette de Haendel Ă  Londres, le phĂ©nomène Philippe Jaroussky s’intĂ©resse pour le label Erato ressuscitĂ©, au mythe castrat, Farinelli dont on sait combien sa flexibilitĂ© de sopraniste avait Ă©bloui Ă  son Ă©poque. A la source du miracle Farinelli, Nicolo Porpora, compositeur qui fut son maĂ®tre et son mentor Ă  Naples pendant sa formation de chanteur. Car il s’agit aussi de restaurer la stature et l’oeuvre de celui qui façonna Farinelli Ă  Naples : Porpora.

Porpora_farinelli_philippe_jaroussky_visuel_porpora2Jaroussky privilĂ©gie surtout les airs que Porpora a composĂ© pour son Ă©lève favori, le plus douĂ© de sa gĂ©nĂ©ration, ceux spĂ©cifiquement doux, centraux, plutĂ´t lyrique voire Ă©lĂ©giaque c’est Ă  dire d’une virtuositĂ© mĂ©diane, plutĂ´t confortable pour sa tessiture : en tĂ©moigne le très dĂ©veloppĂ© air d’Aci, issu de Polifemo (Londres 1735) : Alto Giove … qui suit la prière en duo des deux amants, deux coeurs Ă  jamais insĂ©parables (Placidetti zefiretti chantĂ© avec la complicitĂ© de Cecilia Bartoli). l’Alto Giove d’Aci (Acis) pose clairement le cadre d’une Ă©criture napolitaine purement virtuose et extatique qui met surtout en avant la puissance nuancĂ©e de la voix sur un mode langoureux et très intĂ©rieur (Acis remercie la protection de Jupiter qui le comble en lui restituant son aimĂ©e, GalatĂ©e).

Langueur et pâmoison de Porpora

La langueur et la dĂ©ploration semblent d’ailleurs couronner l’inspiration de Porpora pour son Ă©lève dans cet autre lamento extrait d’Orfeo crĂ©Ă© aussi Ă  Londres en 1736, et composĂ© au moment oĂą l’Ă©lève quitte son professeur et père, pour Madrid. Orfeo est le dernier opĂ©ra qui associe les deux tempĂ©raments. DĂ©chirement Ă  peine pudique, et d’une Ă©criture moins dĂ©monstrative qu’intĂ©rieure : c’est l’Ă©poque (1732) oĂą le castrat adulĂ© dans toute l’Europe reçoit les conseils de l’Empereur Charles VI Ă  Vienne (chantez plus beau moins spectaculaire). Inflexion nouvelle qui colore son chant comme sa technique d’une profondeur et d’une gravitĂ© renouvelĂ©es.
De fait, l’activitĂ© de Farinelli sur la scène d’un théâtre s’achève en 1737, marquant aussi la rupture de collaboration entre Porpora et son Ă©lève. En outre, la notice accompagnant le texte des airs, prĂ©cise sans l’Ă©lucider, un incident dans les relations du père au fils, du maĂ®tre Ă  l’Ă©lève : Porpora qui se serait rendu ” coupable ” d’une mauvaise action Ă  l’Ă©gard de son Ă©lève, paraĂ®t en 1759 sous la plume de MĂ©tastase qui Ă©crit Ă  Farinelli, implorant de ce dernier une mansuĂ©tude bienheureuse pour le pauvre compositeur s’enfonçant dans la solitude, l’oubli et la misère.

De tous ces airs ciselĂ©s, Ă©mane un esthĂ©tisme de contemplation vocale, suspension et vertiges, pâmoison, surtout comme on l’a dit langueur. Un goĂ»t qui allait dĂ©trĂ´ner Handel Ă  Londres au dĂ©but des annĂ©es 1730.
Si la voix de Jaroussky est encore capable de legato, on regrette tout au long du rĂ©cital un manque de vrais nuances, une palette finalement restreinte dans la caractĂ©risation poĂ©tique des arias : toutes sont abordĂ©es de la mĂŞme façon rendant interchangeable chaque texte et chaque situation. Les dĂ©fauts de la voix Ă©voluant, on note aussi les mĂŞmes nouvelles limites du chant que dans son dernier album dĂ©diĂ© Ă  Jean-ChrĂ©tien Bach, en particulier dans le passage dans les aigus, ces derniers Ă©tant souvent tirĂ©s, Ă  peine couverts ; mĂŞme l’agilitĂ© du premier air, de pure virtuositĂ© (air d’Alceste d’Arianna e Teseo, Florence 1728) demeure souvent tendue, crispĂ©e, plus convulsĂ©e qu’agile et coulante.
Autre air parmi les inĂ©dits du prĂ©sent rĂ©cital, celui d’Achille (plage 9 : Nel giĂ  bramoso petto) extrait d’Ifigenia in Aulide (Londres, 1735) : Ifigenia affronte alors Ă  Londres la concurrence d’Alcina de Haendel associĂ© Ă  son castrat vedette, Carestini : au mĂ©rite de Porpora revient ici la fine caractĂ©risation d’une âme saisie dans les rets d’un amour incertain qui s’exprime ici naturellement offrant d’Achille, le portrait d’un coeur inquiet dont Jaroussky transpose idĂ©alement les dĂ©chirures premières, comme les atermoiements d’une âme atteinte qui va s’Ă©vanouir. Cet ample air de 8mn30 est aussi une sorte de lamento tragique qui s’Ă©tire au fil des phrases du texte de dĂ©ploration Ă©motionnelle.

C’est donc plus dans les lamentos languissants, amoureux ou dĂ©ploratifs, Ă  la tessiture mĂ©diane donc plus confortable plutĂ´t que dans les airs de caractère et d’agilitĂ© que le contre tĂ©nor français rĂ©ussit Ă  convaincre : de ce point de vue l’air de Mirteo de Semiramide riconosciuta (Venise 1729) est aussi le mieux investi, bĂ©nĂ©ficiant d’une assise vocale plus assumĂ©e et visiblement plus Ă  l’aise (sauf les quelques suraigus systĂ©matiquement tirĂ©s).
A ses cĂ´tĂ©s, Andrea Marcon assure un continuo honnĂŞte, qui pourtant mĂ©riterait nuances plus subtiles dans l’intĂ©rioritĂ© des airs alanguis, essentiellement introspectifs que nous venons de distinguer.


Philippe Jaroussky : Porpora, arias pour Farinelli
  (1 cd Erato). Venice Baroque Orchestra. Andrea Marcon, direction

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