CD. Gluck : La Clemenza di Tito (Ehrhardt, 2013)

gluck-clemenza-tito-ehrhardt-werner-arte-del-mundo-dhmCD. Gluck : La Clemenza di Tito (Ehrhardt, 2013). L’ouvrage de Gluck surprend par sa coupe ardente, l’ambition de ses rĂ©citatifs (du vrai thĂ©Ăątre lyrique : toute la premiĂšre scĂšne d’ouverture est du pur thĂ©Ăątre) et ici, une trĂšs fine caractĂ©risation des protagonistes (grĂące Ă  des airs qui savent dĂ©velopper l’Ă©nergie psychologique de chaque profil individuel) : Vitellia, Sesto, Titus, Servillia, c’est Ă  dire le  quatuor embrasĂ© des amours Ă©prouvĂ©es, en souffrance dont la couleur spĂ©cifique fait passer du classicisme au prĂ©romantisme
 tous dĂ©jĂ  sous sa plume et avant Mozart, impose des tempĂ©raments instrumentalement et vocalement passionnants Ă  suivre du dĂ©but Ă  la fin.

gluck willibald christoph orfeoMaĂźtrise exceptionnelle du genre seria. 10 ans avant de rĂ©former l’opĂ©ra sedia avec son premier Orfeo (Viennois, crĂ©Ă© en 1762), Gluck affirme dans cette ClĂ©mence de Titus de 1752, une maĂźtrise Ă©poustouflante de la forme lyrique noble : le seria, ses rĂšgles strictes, sa dignitĂ© morale, sa nĂ©cessitĂ© vertueuse inspirĂ©e des LumiĂšres, sa conception codifiĂ©e dans l’expression cathartique des passions humaines exacerbĂ©es y trouvent une illustration qui force l’admiration. Le prĂ©sent album nous gratifie d’une connaissance rĂ©gĂ©nĂ©rĂ©e de l’art d’un Gluck rĂ©vĂ©lĂ© en gĂ©nie du drame. Mai pour autant pas, comme chez Mozart (en 1791), de dĂ©roulement dramatique resserrĂ©, d’airs solistiques moins longs, de souffle thĂ©Ăątral irrĂ©sistible comme l’incendie du Capitole dont le divin Wolfgang, Ă  la fin de sa trop courte carriĂšre, fait le premier tableau romantique de l’histoire lyrique au XVIIIĂšme siĂšcle finissant. Pas encore de duos, d’ensembles ou de chƓurs agissant cachĂ©s en coulisses pour une action simultanĂ©e, mais dĂ©jĂ  en 1752, une refonte des airs qui certes longs, savent s’immiscer trĂšs subtilement dans la trame mĂȘme de l’action : le parcours Ă©motionnel de chaque protagoniste fusionne avec l’action proprement dite et les arias da capo paraissent Ă©troitement liĂ©s et interdĂ©pendant des situations scĂ©niques. Tout cela est remarquablement exprimĂ© et compris par Werner Ehrhardrt et son musiciens d’Arte del mondo.

Dans cet enregistrement rĂ©alisĂ© en novembre 2013, l’équipe des chanteurs et des instrumentistes rĂ©unie par Werner Ehrhardt dĂ©fend avec conviction et subtilitĂ© l’une des partitions mĂ©connues du chevalier Gluck, constellĂ© de pĂ©pites lyriques. Un ouvrage qui remontant Ă  1752 (crĂ©Ă© Ă  Naples) et sur le livret de MĂ©tastase incarne les valeurs humanistes et Ă©clairĂ©es de l’Europe intellectuelle et savante. Et qui sous la plume du compositeur passionnĂ© de vertus comme de passion, saisit par la volontĂ© de caractĂ©risation de chaque profil : voyez le formidable Sesto Ă  l’allure carnassier et martial par exemple
 On y relĂšve les ficelles du milieu napolitain dans lequel Gluck Ă©volue, celui des Tratetta et Jommelli. Mais le fiĂ©vreux dĂ©miurge se distingue dĂ©jĂ , 20 ans avant sa rĂ©volution parisienne, par son muscle rebelle, sa tension continue
 En somme Gluck avant Gluck.
VitalitĂ©, tempĂ©rament et aussi voix caractĂ©risĂ©es prĂȘtes Ă  en dĂ©coudre parfois Ă  la limite de la justesse mais avec quel sens du risque (assumĂ©): Ă©coutez ici l’air CD3 plage 5 oĂč le contre tĂ©nor Flavio Ferri-Benedetti (Publio) ose tout … Ă  l’Ă©gal de sa consƓur, la mezzo Raffaella Milanesi (ardent Sesto de braise et embrasĂ©, aux agilitĂ©s acrobatiques inouĂŻes rĂ©vĂ©lant des aigus nets dans son air plage 11): ce “nouveau” et mĂ©connu Gluck saisit par son audace, sa musicalitĂ© expressive, d’une ĂąpretĂ© qui rappelle les premiers jalons baroques portĂ©s par l’engagement des pionniers. De son cĂŽtĂ©, Valer Sabadus (Annio) n’usurpe pas sa renommĂ©e naissante, aux cĂŽtĂ©s des Franco Fagioli, nouveaux contre tĂ©nors d’un nouveau gabarit : percutants, finement caractĂ©risĂ©s ; son timbre (d’une fragilitĂ© cristalline taillĂ©e pour les lamentos introspectifs et les blessures tĂ©nues), son style fin apportent Ă©galement une couleur humaine trĂšs aboutie Ă  la ciselure Ă©motionnelle dĂ©veloppĂ©e et dĂ©fendue par Gluck (mĂȘme cd, plage 18).

Gluck avant Gluck

Lyre brûlante du Gluck napolitain

CLIC_macaron_2014Voici donc le gĂ©nie dramatique du compositeur Ă  Naples, dĂ©jĂ  maĂźtre du seria en 1752, soit 10 ans avant sa sensationnelle rĂ©forme de l’opĂ©ra opĂ©rĂ©e Ă  Vienne avec Orfeo en 1762… DHM Deutsch Harmonia Mundi a le mĂ©rite de soutenir un tel projet car les productions discographiques d’envergure et ambitieuses comme les rĂ©vĂ©lations lyriques sont de plus en plus rares surtout Ă  ce niveau d’implication. Ici, le premier Gluck, trĂšs italien Ă©videmment, contemporain des premiers chefs d’oeuvres mozartiens s’impose Ă  nous par un sens du drame que les interprĂštes parfaitement menĂ©s par le chef de L’arte del mondo, Werner Ehrhardt, servent en se dĂ©passant unanimement.
Le profil des caractĂšres y gagne un surcroĂźt de relief, qui doublĂ© par un continu et un orchestre bondissants eux aussi Ă  l’Ă©coute des vibrations expressives, articule une musicalitĂ© constamment dĂ©veloppĂ©e dans le sens de l’action. Les 4 cd de cette premiĂšre sur instruments d’Ă©poque montrent toute la science du Gluck “napolitain” des annĂ©es (1752) : efficace, vitaminĂ©, souvent direct dans une langue lyrique qui sert et la tentation virtuose des airs de bravoure et l’allant irrĂ©pressible de l’orchestre qui pousse Ă  la rĂ©solution du drame.

aikin-laura-soprano-vitellia-gluckNous sommes loin cependant du chef d’oeuvre mozartien – sombre, funĂšbre mĂ©lancolique-, mais Gluck ĂągĂ© de 38 ans, sur un livret de Metastase sait relever le dĂ©fi de la dramatisation psychologique et des situations extrĂȘmes rĂ©vĂ©lant les vraies natures. Sans temps morts, tout le CD3 (Acte II) est une sĂ©rie d’airs frĂ©nĂ©tiques  (de coloration martiale – cor omniprĂ©sent) qui dĂ©ploient les pulsions, les dĂ©sirs, les aspirations les plus intimes, jusque lĂ  demeurĂ©es cachĂ©es par biensĂ©ance, pudeur ou calcul. Le chef gagne par un geste prĂ©cis, intĂ©rieur, expressif certes mais subtilement suggestif (plage 9 : la soprano Laura Aikin campe une Vitellia, voix tragique et lugubre, d’une gravitĂ© douloureuse, languissante et nostalgique dont la dĂ©chirante impuissance s’exprime dans son dialogue avec le hautbois : je sens geler mon cƓur : Sento gelarmi il cor…). C’est l’un des instants les plus prenants de l’action. L’emblĂšme d’un style capable de faire jaillir la pudeur la plus juste.

2014 marque le centenaire de Gluck : anniversaire passĂ© sous silence quand Rameau, son rival dans le coeur de Rousseau, occupe lĂ©gitimement le devant de l’affiche. Avec ce remarquable enregistrement, Werner Ehrahrdt poursuit un parcours sans fautes semĂ© d’indiscutables accomplissements (dont Medonte de Myslivecek en 2010) premiĂšre rĂ©vĂ©lation majeure du maestro et de son ensemble, suivi de La Finta Giardiniera d’Anfossi, 1774 (enregistrĂ© en 2011) ; et DHM confirme la justesse de son discernement, combinant dĂ©frichement et cohĂ©rence artistique car ici le plateau vocal et la lecture des instrumentistes se rĂ©vĂšlent plus que convaincants. Superbe dĂ©couverte servie par une rĂ©alisation sans dĂ©fauts.

Gluck :  La Clemenza di Tito (1752). Aikin, Trost, Milanesi, Ezenarro, Sabadus, Ferri-Benedetti, L`arte del mondo. Werner Ehrhardt. 4 cd DHM Deutsche Harmonia Mundi  (3 CD Sony classical). Enregistré à Leverkusen, en novembre 2013.