COMPTE-RENDU, critique, opĂ©ra. PISE, le 13 oct 2019. Alessandro MELANI : L’empio punito. Orchestre Auser Musici, Carlo Ipata.

alessandro-MELANI-opera-critique-opera-classiquenews-opera-concert-critique-portrait_young_gentleman_hiCOMPTE-RENDU, critique, opĂ©ra. PISE, le 13 oct 2019. Alessandro MELANI : L’empio punito. Orchestre Auser Musici, Carlo Ipata. Pour l’ouverture de la saison du Teatro Verdi de Pise, son directeur artistique Stefano Vizioli a eu l’excellente idĂ©e de recrĂ©er un chef d’Ɠuvre de l’opĂ©ra romain, premier don Juan lyrique, reprĂ©sentĂ© il y a 350 ans au palais Colonna, devant la reine Christine de SuĂšde. Une partition extraordinaire, dĂ©fendue par un casting, une mise en scĂšne et une direction musicale sans faille. Si cet Impie puni est une raretĂ©, l’Ɠuvre n’est pas totalement inconnue, Christophe Rousset l’ayant donnĂ©e Ă  Leipzig, Ă  Montpellier et Ă  Beaune en 2004. L’opĂ©ra, un pur chef d’Ɠuvre, connaĂźt en outre une incroyable rĂ©surrection : juste avant la production pisane, une autre production fut donnĂ©e Ă  Rome par Alessandro Quarta, et l’Ɠuvre est annoncĂ©e l’annĂ©e prochaine au Festival d’Innsbruck. Les versions de Rousset et Quarta furent honteusement amputĂ©es, les quatre heures de la version intĂ©grale ramenĂ©es Ă  un peu plus de deux heures de musique.

 

 

RĂ©ussite magistrale au Teatro Verdi de Pise

Le premier Don Giovanni : un chef d’oeuvre romain

 

 

Si Ă  Pise les coupures ne sont pas absentes, la version dirigĂ©e par Carlo Ipata, auteur de l’édition de la partition, est plus respectueuse, avec ses 3h15 de musique, et fidĂšle aux tessitures originales (chez Quarta, le rĂŽle aigu d’Acrimante fut confiĂ© Ă  un baryton !). La source littĂ©raire Ă©tant la mĂȘme (le Burlador de Sevilla de Tirso de Molina), la confrontation avec le chef-d’Ɠuvre de Mozart est tentante : Don Giovanni, Leporello et Donna Elvira ont ainsi les traits d’Acrimante, Bibi et Atamira, tandis que le Commandeur, Donna Anna et Don Ottavio ont pour nom Tidemo, Ipomene et Cloridoro. L’action se situe en MacĂ©doine, Ă  la cour du Roi Atrace, dont la sƓur Ipomene chante son amour pour Coridoro. Atamira, fille du roi de Corinthe, est Ă  la recherche de son Ă©poux volage, Acrimante, qui apparaĂźt, rescapĂ© d’un naufrage, accompagnĂ© par son valet Bibi, mais qui trĂšs vite jette son dĂ©volu sur Ipomene, tandis que Bibi courtise la vieille nourrice Delfa. Une sĂ©rie de quiproquos sĂšme le trouble sur les couples qui se dĂ©font, suscitant la jalousie de Cloridoro et la condamnation Ă  mort d’Acrimante par le roi de MacĂ©doine. Mais Atamira, toujours amoureuse, feint de lui administrer un poison, en rĂ©alitĂ© un somnifĂšre, le laissant libre de continuer Ă  sĂ©duire Ipomene. Entretemps, son prĂ©cepteur Tidemo provoque Atrace en duel et est tué : comme chez Mozart, sa statue sera convoquĂ©e Ă  un souper, entrainant Acrimante dans les enfers ; les couples se reforment et tous chantent la punition de « celui qui le ciel offense ».
Il faut tout d’abord souligner la qualitĂ© exceptionnelle du livret de Filippo Acciaiuoli, l’un des meilleurs du XVIIe siĂšcle, tour Ă  tour tragique, comique, burlesque, truffĂ© de formules sentencieuses et de mĂ©taphores audacieuses, de jeux de mots truculents : c’est un dĂ©chirement que d’y retrancher le moindre vers. La musique y est constamment inventive, d’une grande variĂ©tĂ©, pathĂ©tique (les airs d’Atamira notamment, « Vaghe frondi », « Piangete, occhi piangete », ou le lamento d’Atrace, « Conducetemi a morte »), incisive et vĂ©hĂ©mente (« Fu troppo acuto dardo » d’Atrace, et surtout « Crudo amor, nume tiranno » d’Acrimante, au rythme incroyable), culminant dans le sublime duo entre Acrimante et Atamira, « Se d’amor la cruda sfinge », sommet de toute la partition, Ă  faire fondre les pierres. Les duos comiques sont Ă©galement lĂ©gion, marquĂ©s cependant par une grande variĂ©tĂ© de registres, notamment pathĂ©tiques (« Non piĂč strali, non piĂč dardi », « Addio, Delfa »), tandis que Melani use aussi du style madrigalesque dans le superbe duo des bergĂšres au premier acte. Mais l’espace nous manque pour dĂ©crire les mille beautĂ©s de ce chef-d’Ɠuvre.
Sur scĂšne, Jacopo Spirei a optĂ© pour une lecture Ă  la fois littĂ©rale et poĂ©tique, un dĂ©cor minimaliste mais respectueux de la lettre, d’une grande efficacitĂ© dramatique. On y voit des silhouettes de chevaux se dĂ©tachant sur des panneaux verts, presque fluorescents, un Ă©ventail gĂ©ant richement historiĂ© figurant le palais d’Ipomene, des vagues tour Ă  tour bleues et rouges, un bateau digne d’une gravure renaissante : dĂ©cor Ă  la fois cartoonesque et stylisĂ© du plus bel effet.
Pour dĂ©fendre cette partition exigeante, la distribution rĂ©unie au Teatro Verdi constitue un (quasi) sans faute. Dans le rĂŽle Ă©prouvant d’Acrimante (tenu Ă  l’époque par le cĂ©lĂšbre espion castrat Atto Melani, frĂšre du compositeur) Raffaele Pe impressionne par un timbre trĂšs sonore, magnifiquement projetĂ©, une diction impeccable et une aisance scĂ©nique toujours captivante. Ce sont ces mĂȘmes qualitĂ©s que l’on retrouve chez Alberto Allegrezza, irrĂ©sistible Delfa que nous avions dĂ©couvert Ă©merveillĂ© Ă  Innsbruck cet Ă©tĂ© dans la Dori de Cesti. Il crĂšve littĂ©ralement l’écran et allie Ă  une aisance vocale stupĂ©fiante des qualitĂ©s d’acteur digne d’un Dominique Visse des grands jours. Bibi est quant Ă  lui trĂšs bien dĂ©fendu par le baryton Giorgio Celenza, vĂȘtu d’un costume Ă  la Toulouse-Lautrec : la voix est bien charpentĂ©e, mĂȘme si on aurait pu attendre une prestation plus dĂ©bridĂ©e pour ce rĂŽle Ă  l’époque interprĂ©tĂ© par un nain. Les deux principaux rĂŽles fĂ©minins sont admirablement tenus par Roberta Invernizzi (Ipomene), dont chaque intervention est un concentrĂ© de dĂ©clamation pathĂ©tique, un modĂšle de chant qui incarne le verbe en magnifiant les affects dont il est porteur, et par Raffaella Milanesi, inoubliable Atamira, parfois lĂ©gĂšrement en retrait dans le registre medium, mais dont les interventions sont toujours d’une grande intensitĂ©.

Les autres interprĂštes sont de jeunes chanteurs issus de l’« Accademia barocca » : l’excellent sopraniste Federico Fiorio dans le rĂŽle de Cloridoro, voix pure et dĂ©licate, d’une grande homogĂ©nĂ©itĂ©, est une vĂ©ritable rĂ©vĂ©lation ; remarquable Ă©galement la prestation de la jeune basse Piersilvio De Santis, dans plusieurs rĂŽles, dont celui du dĂ©mon : sa frĂȘle silhouette contraste avec un timbre caverneux, magnifiĂ© par un jeu d’acteur toujours efficace. LĂ©gĂšre dĂ©ception pour l’Atrace de Lorenzo Barbieri, si la voix est lĂ , gĂ©nĂ©reuse, ample, elle pĂšche parfois par une certaine instabilitĂ©, mais nous gratifie aussi de trĂšs beaux moments (notamment dans son beau lamento du I, « Conducetemi a morte »). Les autres rĂŽles, l’Auretta et la Proserpina affirmĂ©es de Benedetta Gaggioli, le Corimbo juvĂ©nile de Shaked Evron, et le Tidemo volontaire de Carlos Negrin Lopez, se dĂ©fendent avec les honneurs.
Dans la fosse, Carlo Ipata Ă  la tĂȘte de sa phalange des Auser Musici, institue un dialogue fĂ©cond avec la scĂšne, et souligne avec une grande intelligence ce que l’accompagnement musical – toujours lacunaire dans les partitions manuscrites du Seicento – a de profondĂ©ment thĂ©Ăątral. Sa rĂ©alisation est exemplaire et on lui doit beaucoup dans la rĂ©vĂ©lation enfin idoine de cette exceptionnelle perle irrĂ©guliĂšre du baroque romain.

 

 

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Compte-rendu. Pise, Teatro Verdi, Melani, L’empio punito, 13 et 14 octobre 2019. Raffaele Pe (Acrimante), Raffaella Milanesi (Atamira), Roberta Invernizzi (Ipomene), Giorgio Celenza (Bibi), Alberto Allegrezza (Delfa), Lorenzo Barbieri (Atrace), Federico Fioro (Cloridoro), Bendetta Gaggioli (Proserpina, Auretta), Piersilvio De Santis (Niceste, Demonio, Capitano della nave), Shaked Evron (Corimbo), Carlos Negrin Lopez (Tidemo), Jacopo Spirei (Mise en scĂšne), Mauro Tinti (DĂ©cors et costumes), Fiammetta Baldisserri (LumiĂšres), Orchestre Auser Musici, Carlo Ipata (direction).

OPERA FUOCO : la Compagnie lyrique de David Stern, de Paris Ă  ShanghaĂŻ (2016)

opera-fuoco-logo-2015OPERA FUOCO, grand reportage vidĂ©o. Orchestre, troupe de chanteurs et aussi laboratoire lyrique oĂč les jeunes talents apprennent le mĂ©tier… OPERA FUOCO, crĂ©Ă© par le chef d’orchestre DAVID STERN, est un collectif conçu pour le chanteur et l’opĂ©ra, toutes les formes d’opĂ©ra. Comment fonctionne l’Atelier lyrique d’Opera Fuoco ? Quels sont les objectifs et les enjeux, dĂ©fendus depuis la crĂ©ation de l’ensemble par son fondateur, le chef David Stern ?… Opera Fuoco, de Paris Ă  ShanghaĂŻ. GRAND REPORTAGE VIDEO par le studio CLASSIQUENEWS.COM (RĂ©alisateur : Philippe Alexandre PHAM)

Compte rendu, opĂ©ra. Shanghai, Shanghai Symphony Hall, le 18 dĂ©cembre 2015. Haendel : Alcina. Opera Fuoco. David Stern, direction. Raffaella Milanesi (Alcina), Jeunes chanteurs de l’Atelier Lyrique d’Opera Fuoco.

STERN-david-maestro-chef-orchestre-gallery_03HD_DAVID_STERN-582-594-UNE-HOMEDavid Stern Ă  Shanghai. En dĂ©cembre 2015, la prĂ©sence du fils d’Isaac Stern, le chef David Stern dans la mĂ©gapole chinoise (23 millions de citadins, la concentration urbaine la plus importante au monde) relĂšve d’une aventure romanesque qui prend l’ampleur d’une lĂ©gende telle qu’on les aime. Les amateurs, mĂ©lomanes avisĂ©s ou connaisseurs voire historiens de la musique savent combien la tournĂ©e du pĂšre, Isaac Stern, en Chine, en 1979, passant ainsi significativement Ă  Shanghai, -immortalisĂ©e par un cĂ©lĂšbre documentaire intitulĂ© “De Mao Ă  Mozart” (Ă©ditĂ© en 1980), a profondĂ©ment marquĂ© l’histoire de la musique occidentale dans l’Empire du milieu : c’est mĂȘme Ă  partir de cet Ă©vĂ©nement choc, – rare et exceptionnelle rencontre culturelle entre deux mondes distincts, qu’est nĂ©e l’aventure de la musique occidentale en Chine. A la lueur de ce prĂ©cĂ©dent, on estimera aisĂ©ment la mesure de la dĂ©jĂ  2Ăšme Ă©dition du Festival Baroque Ă  Shanghai, en dĂ©cembre 2015, Ă©vĂ©nement portĂ© et pilotĂ© par David Stern (qui en est le directeur artistique) en collaboration Ă©troite avec l’Orchestre Symphonique de Shanghai (SSO). Il estv vrai que la programmation 2015 comprenait outre les rvs avec Opera Fuoco, un programme oĂč les musiciens de l’orchestre shanghaiais jouaient avec leurs confrĂšres europĂ©ens dans un programme redoutable (Telemann, Haendel) sous la direction de maestro Stern.

 

 

 

Opera Fuoco et David Stern Ă  Shanghai

 

 

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Comme hier, Isaac ouvrait une nouvelle perspective en faisant jouer Mozart et Brahms aux jeunes violonistes chinois, Ă©lĂšves du Conservatoire de musique de Shanghai (l’institution participe aussi Ă  la rĂ©ussite du festival baroque en 2015), David en continuateur inspirĂ© et dĂ©fricheur, plus de 35 ans aprĂšs, poursuit l’aventure paternelle en terre asiatique, mais la renouvelle et sait stimuler la curiositĂ© des chinois pour Haendel et Telemann, sans omettre Bach et ses fils (pour ne citer que les compositeurs mis Ă  l’honneur en 2015). Pour Alcina, se sont les Ă©lĂšves de ce mĂȘme Conservatoire qui ont assurĂ© la tenue des parties chorales le 18 dĂ©cembre dernier, lors du concert officiel de l’opĂ©ra de Haendel ainsi donnĂ© dans l’impressionnant Concert Hall du SSO (Shanghai Symphony Orchestra : un Ă©crin acoustiquement fabuleux). L’Ă©popĂ©e gagne donc une cohĂ©rence inĂ©dite et surprenante, du pĂšre au fils, chacun apportant dans ce rapprochement des peuples et des cultures, tout un continent musical non pas dans l’esprit d’une redite mais dans celui d’un complĂ©ment, dans la quĂȘte d’un accomplissement. Un nouveau jalon sera atteint cet Ă©tĂ© (aoĂ»t 2016) avec le lancement du Concours international de violon Ă  Shanghai qui portera le nom du pionnier dĂ©sormais cĂ©lĂ©brĂ© : Isaac Stern.

Au demeurant, l’activitĂ© de David Stern Ă  Shanghai, prend aussi une dimension spĂ©cifique car en liaison avec la crĂ©ation de sa propre compagnie d’opĂ©ra, Opera Fuoco, il s’agit d’accomplir tout un cheminement artistique et donc pĂ©dagogique vĂ©cu avec le noyau de jeunes chanteurs qui constitue les tempĂ©raments les plus prometteurs de l’Atelier Lyrique de la Compagnie : des jeunes interprĂštes auxquels le maestro, gĂ©nĂ©reux et toujours disponible, veut apporter les clĂ©s de leur futur mĂ©tier : travailler le texte, l’articuler, l’incarner ; comprendre les enjeux dramatiques, Ă©couter les autres, trouver sa place dans une Ă©quipe et Ă  l’autre bout du monde, gĂ©rer stress, fatigue (dĂ©calage horaire), tension, concentration… Avec les annĂ©es, parce qu’aussi l’accompagnement et l’aide aux jeunes se rĂ©alisent sur plusieurs annĂ©es, des liens se sont tissĂ©s ; un esprit de troupe et de famille s’est renforcĂ© ; tout cela concourt Ă  la rĂ©ussite d’une aventure lyrique unique au monde. Le dĂ©passement de soi, le partage, et le plaisir dans la discipline font le miracle de ce qui s’est produit Ă  Shanghai en dĂ©cembre dernier. Opera Fuoco rĂ©invente l’idĂ©e d’une Ă©quipe d’opĂ©ra : Ă  la fois laboratoire, pĂ©piniĂšre, fabrique vocale…. C’est un collectif qui depuis quelques annĂ©es a acquis une identitĂ© renforcĂ©e grĂące Ă  la conjonction des talents complĂ©mentaires et distincts (la compagnie, aujourd’hui productrice de spectacles ; l’orchestre sur instruments anciens ; la troupe de jeune chanteurs d’un niveau plus que prometteur…) que le chef a su marier, et qui assurent la rĂ©ussite de chaque production.

 
 

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alcina-stern-shanghai-raffaella-milanesiALCINA A SHANGHAI. EmblĂ©matique Ă  tous Ă©gards, la production de cette Alcina de rĂȘve, prĂ©sentĂ©e sur le plateau du Shanghai Symphony Hall, ce 18 dĂ©cembre 2015 indique le chemin parcouru et le niveau d’exigence de la troupe ; un niveau exemplaire car ici a contrario d’autres expĂ©riences de transmission et de savoir partagĂ©, il s’agit de nouer un mode de travail sur le long terme ; la notion de talent soudain n’existe pas ; c’est une vue (dangereuse) du marketing outrancier. Rien ne remplace l’Ɠuvre du temps ; les acquis façonnĂ©s pas Ă  pas ; la lente mais sĂ»re maturation d’un jeune tempĂ©rament… David Stern l’a bien compris ; lui qui avec un instinct exceptionnel et toujours sĂ»r, sait choisir chaque voix pour son rĂŽle idĂ©al et au bon moment : cette acuitĂ© et ce discernement artistique fondent aussi les vertus de sa dĂ©marche. Autour du chef se retrouvent de jeunes tempĂ©raments qui ont pris l’habitude de jouer et de chanter ensemble. L’esprit de complicitĂ© prĂ©vaut chez Opera Fuoco ; une Ă©mulation fraternelle cultivĂ©e par la bienveillance et la confiance, qui profite aussi de la proximitĂ© de professionnels aguerris, …. des pointures vocales Ă  la prĂ©sence charismatique : c’est Ă©videmment le cas de la soprano italienne Raffaella Milanesi : ardente et subtile Alcina dont elle exprime les moindres tiraillements intĂ©rieurs, surtout le parcours psychologique, de la magicienne triomphante Ă  l’amoureuse dĂ©truite, abandonnĂ©e (par Roger/Ruggiero), basculant finalement dans l’amertume haineuse et destructrice. C’est peu dire que Raffaella Milanesi marque le rĂŽle ; funambule, fĂ©line, habitĂ©e voire possĂ©dĂ©e par le rĂŽle, la jeune diva s’empare du caractĂšre, le dĂ©cortique au millimĂštre, l’analyse, rĂ©vĂ©lant le gĂ©nie psychologique de Haendel ; continument en contrĂŽle et d’une concentration optimale (il en faut pour enchaĂźner ses deux airs monstrueux au II), elle se taille une voie royale par une prise de rĂŽle Ă©blouissante, de justesse comme d’intensitĂ©. On a guĂšre vĂ©cu une telle dĂ©charge directe et juste, sauf prĂ©cĂ©demment avec la regrettĂ©e Lorraine Hunt (autre

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haendĂ©lienne de premier plan). C’est une performance ponctuĂ©e de moments de grĂące absolue, en Ă©troite symbiose avec le geste du chef et la finesse de l’orchestre : un modĂšle de concentration et de chant projetĂ©, nuancĂ© et souple pour les jeunes qui l’entourent ; le duo amoureux (style je t’aime moi non plus) qu’elle compose alors avec le Ruggiero juvĂ©nil de la jeune et suave Lea Desandre (photo ci dessus avec Alexandre Artemenko) atteint un sommet de sensualitĂ© envoĂ»tante (Ă  quand son Ariodante, prolongement naturel et complĂ©mentaire de sa formidable prise de rĂŽle Ă  Shanghai ?) ; de toute Ă©vidence, les deux forment un couple oĂč la grĂące le dispute Ă  la vĂ©ritĂ©. Timbre de miel, voix Ă  la fois fine et puissante, la jeune mezzo subjugue car comme ses partenaires, l’interprĂšte apporte sur scĂšne, une personnalitĂ© dotĂ©e de profondeur (la marque de la troupe Opera Fuoco ?) ; c’est pour chacun une histoire, un vĂ©cu, une sensibilitĂ© dont la sobriĂ©tĂ© du geste, l’efficacitĂ© du jeu dĂ©voilent les tensions, la prĂ©cision des intentions, la justesse du style ; tout ce qui enrichit ici la palette expressive de vrais chanteurs-acteurs. On aura rarement dĂ©celĂ© chez de jeunes artistes, l’Ă©mergence d’une telle comprĂ©hension profonde, plurielle, intime des oeuvres. PilotĂ©s par David Stern et son Ă©quipe, chaque interprĂšte sait trouver son pĂ©rimĂštre expressif qui convient Ă  sa tessiture, sa personnalitĂ©, ses possibilitĂ©s rĂ©elles.

Face Ă  cette tigresse magicienne, Ă  la fois souveraine et mendiante, que ce Roger a de panache et aussi de candeur, accent d’une noble et sincĂšre adolescence. Aucune faute Ă  la distribution : en soeur complice, souvent Ă©merveillĂ©e (par l’amour que lui inspire Bradamante, la premiĂšre compagne de Roger, dĂ©guisĂ©e en … homme), la Morgane de DaphnĂ© Touchais (partenaire fidĂšle d’Opera Fuoco depuis des annĂ©es), affirme le rayonnement de son personnage, une Ăąme solaire contrastant Ă©videmment avec la tĂ©nĂ©breuse Alcina. MĂȘme solide assurance pour AngĂ©lique Noldus, familiĂšre du rĂŽle travesti de Bradamante.

 
 


 
 

alcina-oronte-sahy-ratia-tenor-classiquenews-shanghai-classiquenews-copyright-philippe-alexandre-pham-shanghai-david-stern-582JEUNES TEMPERAMENTS DRAMATIQUES. Saluons parmi les plus jeunes solistes de l’Atelier Lyrique, trois autres tempĂ©raments qui sont aussi de superbes voix, pas seulement caractĂ©risĂ©es mais dĂ©jĂ  polies et assurĂ©es, des sensibilitĂ©s vives au relief dramatique captivant : le tĂ©nor Sahy Ratianarinaivo (Oronte, photo ci contre), juvĂ©nilitĂ©, flexibilitĂ© au bel canto irrĂ©sistible (son “momento di contento” est projetĂ© / formulĂ© avec une fraĂźcheur et une innocence dĂ©lectable ; c’est un belcantiste nĂ© qui devrait demain chanter Bellini…) ; l’Oberto trĂšs abouti de la jeune Natalie Perez dont le dernier air, exprime toute l’horreur que lui inspire la magicienne qui a tombĂ© le masque : superbe progression vocale dans l’horreur et la blessure intime ; enfin le baryton Alexandre Artemenko (photo ci dessous) qui assure une sincĂ©ritĂ© bouleversante dans son seul air de Melisso : mĂȘme si l’articulation de l’italien est encore perfectible, la sincĂ©ritĂ© et la sobriĂ©tĂ© de l’intention, la noble virilitĂ© du timbre montrent combien le jeune acteur a saisi l’enjeu du personnage au moment oĂč il chante… encore un accomplissement Ă  mettre au bĂ©nĂ©fice du geste Opera Fuoco. Outre la volontĂ© de les aider Ă  prendre conscience de toutes les composantes du mĂ©tier, l’Ă©quipe offre surtout aux jeunes chanteurs une ambiance idĂ©ale pour accomplir leur tempĂ©rament, approfondir alcina-melisso-alexandre-ARTEMENKO-review-critique-alcina-shanghai-classiquenews-decembre-2015-copyright-classiquenewsleur caractĂšre ; d’autant que sans mise en scĂšne (est ce vraiment utile ici ?), chacun doit nĂ©cessairement se dĂ©passer pour exprimer par un jeu dramatique mesurĂ© et un chant d’autant mieux exposĂ©, la vĂ©ritĂ© de leur personnage. Il n’est pas de formation aussi dĂ©cisive pour le jeune chanteur que celle offerte par Opera Fuoco. PrĂ©alable Ă  cette Alcina chinoise, les jeunes ont peu suivre au cours des mois prĂ©cĂ©dents, plusieurs masterclasses oĂč Ă  chaque fois, c’est un style et une langue spĂ©cifique qu’il a fallu comprendre, pratiquer, exprimer, ciseler. Au cƓur du projet d’Opera Fuoco et selon l’objectif de David Stern, c’est surtout le sens et le texte qui impriment la vision globale : “il ne s’agit pas seulement d’avoir une belle voix ; il faut encore savoir ce que l’on dit, ce qui est en jeu, ce que l’on peut exprimer dans chaque situation“, ne cesse de prĂ©ciser le maestro pĂ©dagogue.

 
 
 

La Compagnie lyrique Opera Fuoco réinvente la notion de troupe et de transmission

David Stern et Opera Fuoco : l’Ă©cole de la vĂ©ritĂ©

 
 

PARCOURS PRÉALABLE : Cole Porter, Gluck, Berlioz… Ainsi avant Haendel Ă  Shanghai, chaque jeune chanteur a pu (re)dĂ©couvrir les dĂ©fis du chant amĂ©ricain (Kiss me Kate de Cole Porter) ; le raffinement de la dĂ©clamation française chez Gluck et Berlioz ; Ă  chaque session, un invitĂ© spĂ©cialiste de ce rĂ©pertoire complĂšte les indications et les conseils de David Stern et de Jay Bernfeld, conseiller pĂ©dagogique : Jeff Cohen pour Porter, VĂ©ronique Gens pour la mĂ©lodie et l’opĂ©ra français classique et romantique. Jamais en reste d’une idĂ©e nouvelle, pourvu qu’elle soit formatrice et engage plus encore les jeunes apprentis chanteurs, David Stern a mĂȘme inventĂ© une nouvelle forme de spectacle : le concert-rencontre oĂč il prend la parole, explique tous les enjeux du rĂ©pertoire et des Ɠuvres afin que le public mesure l’ampleur du travail effectuĂ© par les Ă©lĂšves de l’Atelier Lyrique.

 

opera-fuoco-logo-2015DĂ©fenseur du texte au mot prĂšs, soucieux de l’histoire, de son explicitation par le geste et le chant, le chef a mĂȘme conçu un nouveau spectacle avec l’Ă©crivain Eric-Emmanuel Schmitt : Ă  partir de la traduction du livret de Da Ponte des Noces de Figaro de Mozart, les deux passeurs ont Ă©laborĂ© un programme oĂč la mise en regard du français inspirĂ© de Beaumarchais et de l’italien mis en musique par Mozart, rĂ©vĂšle les spĂ©cificitĂ©s de chaque langue : encore une affaire de texte, encore et toujours la question du sens et de sa juste et naturelle formulation. Evidemment les jeunes voix sont mises Ă  contribution : chanter en français et en italien, le dĂ©sir ou l’allusion, sonne diffĂ©remment. Quelle connotation pour quelle intention ? Ici, le chanteur apprend toutes les nuances du jeu de l’acteur. C’est une nouvelle expĂ©rience capitale et enrichissante pour l’interprĂšte. Et la rĂ©alisation d’un idĂ©al pour David Stern : la vĂ©ritĂ©. C’est peut-ĂȘtre cela, au fond, le but ultime du maestro et ce qu’il a construit Ă  travers l’aventure d’Opera Fuoco : l’Ă©cole de la vĂ©ritĂ©. Ce concert du 18 dĂ©cembre Ă  Shanghai restera comme un jalon important de l’histoire d’Opera Fuoco. En plus d’offrir un somptueux tremplin Ă  ses jeunes apprentis, le chef a aussi permis au public chinois, de dĂ©couvrir sur instruments d’Ă©poque, et dĂ©fendu par une distribution idĂ©ale, l’un des sommets de l’opĂ©ra baroque. La nouvelle saison d’Opera Fuoco, portĂ©e par un tel esprit de complicitĂ© et d’accomplissement promet encore bien d’autres surprises et dĂ©couvertes. Fin janvier, voici l’offrande d’une nouvelle session de travail autour de Candide de Bernstein (le 29 janvier 2016, 20h – Fondation Mona Bismark American Center). Puis, avant l’heure (les cĂ©lĂ©brations Telemann 2017), Damon opĂ©ra oubliĂ© de Telemann Ă  Magdebourg en Allemagne (les 12, 13, 18 et 19 mars 2016), – Ă©videmment une nouvelle production (mise en scĂšne) promettant de nouveaux apports tout autant captivant que ceux que nous avons vĂ©cu Ă  Shanghai, en dĂ©cembre 2015, lors du IIĂš festival de musique Baroque. A suivre.

  

ALCINA-HANDEL-HAENDEL-RAFFAELLA-MILANESI-DAVID-STERN-CLASSIQUENEWS

 
 

Compte rendu, opĂ©ra. Shanghai, Shanghai Symphony Hall, le 18 dĂ©cembre 2015. Haendel : Alcina. Opera Fuoco. David Stern, direction. Raffaella Milanesi (Alcina), Jeunes chanteurs de l’Atelier Lyrique d’Opera Fuoco. LIRE aussi notre prĂ©sentation annonce du 2Ăšme festival de musique Baroque Ă  Shanghai : David Stern dirige Alcina de Haendel avec l’orchestre et l’Atelier lyrique d’Opera Fuoco

Approfondir : tous les programmes et productions d’OPERA FUOCO de la saison 2015-2016, sur le site d’OPERA FUOCO.FR

 
Toutes les photos de la production ALCINA par David Stern / Opera Fuoco Shanghai 2015 © CLASSIQUENEWS.COM / Philippe Alexandre PHAM

 
 

CD. Gluck : La Clemenza di Tito (Ehrhardt, 2013)

gluck-clemenza-tito-ehrhardt-werner-arte-del-mundo-dhmCD. Gluck : La Clemenza di Tito (Ehrhardt, 2013). L’ouvrage de Gluck surprend par sa coupe ardente, l’ambition de ses rĂ©citatifs (du vrai thĂ©Ăątre lyrique : toute la premiĂšre scĂšne d’ouverture est du pur thĂ©Ăątre) et ici, une trĂšs fine caractĂ©risation des protagonistes (grĂące Ă  des airs qui savent dĂ©velopper l’Ă©nergie psychologique de chaque profil individuel) : Vitellia, Sesto, Titus, Servillia, c’est Ă  dire le  quatuor embrasĂ© des amours Ă©prouvĂ©es, en souffrance dont la couleur spĂ©cifique fait passer du classicisme au prĂ©romantisme
 tous dĂ©jĂ  sous sa plume et avant Mozart, impose des tempĂ©raments instrumentalement et vocalement passionnants Ă  suivre du dĂ©but Ă  la fin.

gluck willibald christoph orfeoMaĂźtrise exceptionnelle du genre seria. 10 ans avant de rĂ©former l’opĂ©ra sedia avec son premier Orfeo (Viennois, crĂ©Ă© en 1762), Gluck affirme dans cette ClĂ©mence de Titus de 1752, une maĂźtrise Ă©poustouflante de la forme lyrique noble : le seria, ses rĂšgles strictes, sa dignitĂ© morale, sa nĂ©cessitĂ© vertueuse inspirĂ©e des LumiĂšres, sa conception codifiĂ©e dans l’expression cathartique des passions humaines exacerbĂ©es y trouvent une illustration qui force l’admiration. Le prĂ©sent album nous gratifie d’une connaissance rĂ©gĂ©nĂ©rĂ©e de l’art d’un Gluck rĂ©vĂ©lĂ© en gĂ©nie du drame. Mai pour autant pas, comme chez Mozart (en 1791), de dĂ©roulement dramatique resserrĂ©, d’airs solistiques moins longs, de souffle thĂ©Ăątral irrĂ©sistible comme l’incendie du Capitole dont le divin Wolfgang, Ă  la fin de sa trop courte carriĂšre, fait le premier tableau romantique de l’histoire lyrique au XVIIIĂšme siĂšcle finissant. Pas encore de duos, d’ensembles ou de chƓurs agissant cachĂ©s en coulisses pour une action simultanĂ©e, mais dĂ©jĂ  en 1752, une refonte des airs qui certes longs, savent s’immiscer trĂšs subtilement dans la trame mĂȘme de l’action : le parcours Ă©motionnel de chaque protagoniste fusionne avec l’action proprement dite et les arias da capo paraissent Ă©troitement liĂ©s et interdĂ©pendant des situations scĂ©niques. Tout cela est remarquablement exprimĂ© et compris par Werner Ehrhardrt et son musiciens d’Arte del mondo.

Dans cet enregistrement rĂ©alisĂ© en novembre 2013, l’équipe des chanteurs et des instrumentistes rĂ©unie par Werner Ehrhardt dĂ©fend avec conviction et subtilitĂ© l’une des partitions mĂ©connues du chevalier Gluck, constellĂ© de pĂ©pites lyriques. Un ouvrage qui remontant Ă  1752 (crĂ©Ă© Ă  Naples) et sur le livret de MĂ©tastase incarne les valeurs humanistes et Ă©clairĂ©es de l’Europe intellectuelle et savante. Et qui sous la plume du compositeur passionnĂ© de vertus comme de passion, saisit par la volontĂ© de caractĂ©risation de chaque profil : voyez le formidable Sesto Ă  l’allure carnassier et martial par exemple
 On y relĂšve les ficelles du milieu napolitain dans lequel Gluck Ă©volue, celui des Tratetta et Jommelli. Mais le fiĂ©vreux dĂ©miurge se distingue dĂ©jĂ , 20 ans avant sa rĂ©volution parisienne, par son muscle rebelle, sa tension continue
 En somme Gluck avant Gluck.
VitalitĂ©, tempĂ©rament et aussi voix caractĂ©risĂ©es prĂȘtes Ă  en dĂ©coudre parfois Ă  la limite de la justesse mais avec quel sens du risque (assumĂ©): Ă©coutez ici l’air CD3 plage 5 oĂč le contre tĂ©nor Flavio Ferri-Benedetti (Publio) ose tout … Ă  l’Ă©gal de sa consƓur, la mezzo Raffaella Milanesi (ardent Sesto de braise et embrasĂ©, aux agilitĂ©s acrobatiques inouĂŻes rĂ©vĂ©lant des aigus nets dans son air plage 11): ce “nouveau” et mĂ©connu Gluck saisit par son audace, sa musicalitĂ© expressive, d’une ĂąpretĂ© qui rappelle les premiers jalons baroques portĂ©s par l’engagement des pionniers. De son cĂŽtĂ©, Valer Sabadus (Annio) n’usurpe pas sa renommĂ©e naissante, aux cĂŽtĂ©s des Franco Fagioli, nouveaux contre tĂ©nors d’un nouveau gabarit : percutants, finement caractĂ©risĂ©s ; son timbre (d’une fragilitĂ© cristalline taillĂ©e pour les lamentos introspectifs et les blessures tĂ©nues), son style fin apportent Ă©galement une couleur humaine trĂšs aboutie Ă  la ciselure Ă©motionnelle dĂ©veloppĂ©e et dĂ©fendue par Gluck (mĂȘme cd, plage 18).

Gluck avant Gluck

Lyre brûlante du Gluck napolitain

CLIC_macaron_2014Voici donc le gĂ©nie dramatique du compositeur Ă  Naples, dĂ©jĂ  maĂźtre du seria en 1752, soit 10 ans avant sa sensationnelle rĂ©forme de l’opĂ©ra opĂ©rĂ©e Ă  Vienne avec Orfeo en 1762… DHM Deutsch Harmonia Mundi a le mĂ©rite de soutenir un tel projet car les productions discographiques d’envergure et ambitieuses comme les rĂ©vĂ©lations lyriques sont de plus en plus rares surtout Ă  ce niveau d’implication. Ici, le premier Gluck, trĂšs italien Ă©videmment, contemporain des premiers chefs d’oeuvres mozartiens s’impose Ă  nous par un sens du drame que les interprĂštes parfaitement menĂ©s par le chef de L’arte del mondo, Werner Ehrhardt, servent en se dĂ©passant unanimement.
Le profil des caractĂšres y gagne un surcroĂźt de relief, qui doublĂ© par un continu et un orchestre bondissants eux aussi Ă  l’Ă©coute des vibrations expressives, articule une musicalitĂ© constamment dĂ©veloppĂ©e dans le sens de l’action. Les 4 cd de cette premiĂšre sur instruments d’Ă©poque montrent toute la science du Gluck “napolitain” des annĂ©es (1752) : efficace, vitaminĂ©, souvent direct dans une langue lyrique qui sert et la tentation virtuose des airs de bravoure et l’allant irrĂ©pressible de l’orchestre qui pousse Ă  la rĂ©solution du drame.

aikin-laura-soprano-vitellia-gluckNous sommes loin cependant du chef d’oeuvre mozartien – sombre, funĂšbre mĂ©lancolique-, mais Gluck ĂągĂ© de 38 ans, sur un livret de Metastase sait relever le dĂ©fi de la dramatisation psychologique et des situations extrĂȘmes rĂ©vĂ©lant les vraies natures. Sans temps morts, tout le CD3 (Acte II) est une sĂ©rie d’airs frĂ©nĂ©tiques  (de coloration martiale – cor omniprĂ©sent) qui dĂ©ploient les pulsions, les dĂ©sirs, les aspirations les plus intimes, jusque lĂ  demeurĂ©es cachĂ©es par biensĂ©ance, pudeur ou calcul. Le chef gagne par un geste prĂ©cis, intĂ©rieur, expressif certes mais subtilement suggestif (plage 9 : la soprano Laura Aikin campe une Vitellia, voix tragique et lugubre, d’une gravitĂ© douloureuse, languissante et nostalgique dont la dĂ©chirante impuissance s’exprime dans son dialogue avec le hautbois : je sens geler mon cƓur : Sento gelarmi il cor…). C’est l’un des instants les plus prenants de l’action. L’emblĂšme d’un style capable de faire jaillir la pudeur la plus juste.

2014 marque le centenaire de Gluck : anniversaire passĂ© sous silence quand Rameau, son rival dans le coeur de Rousseau, occupe lĂ©gitimement le devant de l’affiche. Avec ce remarquable enregistrement, Werner Ehrahrdt poursuit un parcours sans fautes semĂ© d’indiscutables accomplissements (dont Medonte de Myslivecek en 2010) premiĂšre rĂ©vĂ©lation majeure du maestro et de son ensemble, suivi de La Finta Giardiniera d’Anfossi, 1774 (enregistrĂ© en 2011) ; et DHM confirme la justesse de son discernement, combinant dĂ©frichement et cohĂ©rence artistique car ici le plateau vocal et la lecture des instrumentistes se rĂ©vĂšlent plus que convaincants. Superbe dĂ©couverte servie par une rĂ©alisation sans dĂ©fauts.

Gluck :  La Clemenza di Tito (1752). Aikin, Trost, Milanesi, Ezenarro, Sabadus, Ferri-Benedetti, L`arte del mondo. Werner Ehrhardt. 4 cd DHM Deutsche Harmonia Mundi  (3 CD Sony classical). Enregistré à Leverkusen, en novembre 2013.

Compte-rendu : Caen. ThĂ©Ăątre de Caen, le 15 mai 2013. Myslevecek : L’Olympiade. Raffaella Milanesi, Simona Houda-Saturova… Orchestre Collegium 1704. Vaclac Luks, direction. Ursel Hermann, mise en scĂšne.

MyslevecekLe ThĂ©Ăątre de Caen accueille l’orcheste pragois Collegium 1704 et son chef Vaclav Luks pour la crĂ©ation française de L’Olympiade, opera seria du compositeur tchĂšque Josef Myslevecek. Il s’agĂźt d’une nouvelle production et d’une vĂ©ritable rĂ©surrection de l’oeuvre. La mise en scĂšne est signĂ©e Ursel Hermann, trĂšs cĂ©lĂšbre metteur en scĂšne allemande que nous souhaiterions voir plus souvent en France.

 

 

Il Ă©tait une fois un TchĂšque

 

L’Olympiade de Metastasio est certainement l’un des livrets les plus utilisĂ©s sur la scĂšne lyrique. C’est aussi l’un des plus pertinents dans l’histoire de la musique. Mis en musique originellement par Antonio Caldara en 1733, il est ensuite reutilisĂ© par Vivaldi, PergolĂšse, Galuppi, Hasse et mĂȘme Paisiello et Cimarosa, entre autres. Le compositeur Josef Mysleveck (1737 – 1781), liĂ© d’amitiĂ© avec Mozart, a eu une carriĂšre pleine de succĂšs. Un des rares compositeurs Ă©trangers a devenir cĂ©lĂšbre dans l’Italie du 18e siĂšcle, il est surtout connu par son oeuvre lyrique. S’il existe de lĂ©gĂšres rĂ©miniscences de Mozart dans la partition, l’opĂ©ra est surtout un bel et curieux exemple du classicisme napolitain. Dans ce sens, la voix en est l’instrument privilĂ©giĂ©.

Mais si l’orchestre de Myslevecek a un rĂŽle moins complexe, l’excellente prestation du Collegium 1704 ne fait que hausser l’attrait de la rĂ©crĂ©ation. Les musiciens dĂ©bordent d’Ă©nergie et de vivacitĂ©. Sous la direction du chef Vaclav Luks la musique de caractĂšre brillant a davantage d’Ă©clat. Les moments Ă©lĂ©giaques sont interprĂ©tĂ©s avec Ăąme, mais nous sommes surtout impressionnĂ©s par les morceaux de bravoure et de fureur, oĂč l’orchestre agitĂ© frappe l’audience avec un entrain et un brio particuliers. L’intensitĂ© dramatique et interprĂ©tative notamment pendant les rĂ©citatifs accompagnĂ©s laisse respirer la verve napolitaine Ă  laquelle n’est pas absente, coloration davantage convaincante, une certaine profondeur.

L’Olympiade de sentiments

D’ailleurs, la soprano italienne Raffaella Milanesi ne manque pas de profondeur dans son interprĂ©tation de MĂ©gaclĂšs, ami de Lycidas. VĂ©ritable protagoniste de l’oeuvre, sont portrait est saisissant, et ce dans plusieurs sens. La virtuositĂ© vocale est lĂ  dĂšs le premier air “Superbo di me stesso” avec ses trois ” rĂ©s ” redoutables, mais surtout elle impressionne par l’honnĂȘtetĂ© de sa performance. Le conflit du personnage masculin qu’elle interprĂšte paraĂźt le sien. Si nous sommes stimulĂ©s par sa beautĂ© plastique et son agilitĂ© vocale, son art du drame nous Ă©blouit davantage ; sa prĂ©sence, sa composition du rĂŽle complexe restent exquise, inoubliable.

La mezzo-soprano Tehila Nini Goldstein dans le rĂŽle masculin de Lycidas est beaucoup moins prĂ©sente dans la partition, mais se montre d’un contrĂŽle total dans la conduite de sa voix pendant les deux airs dont elle a droit. Dans cette Ă©dition de l’oeuvre par le chef Vaclac Luks, un air dramatique de l’Ezio de Gluck remplace le choeur final disparu. Il est chantĂ© par la soprano avec une puissance lĂ  aussi remarquable.

Simona Houda-Saturova interprĂšte AristĂ©e, fille du Roi de Sicyone, Ă©prise de MĂ©gaclĂšs. Sa voix lĂ©gĂšre a pourtant un timbre particuliĂšrement touchant. Elle a de l’entrain, et aussi un souffle remarquable, notamment lors du duo mozartien avec MĂ©gaclĂšs. NĂ©anmoins, c’est la tendresse Ă©mouvante du personnage qui nous Ă©tonne. Son beau chant est plein de coeur, mĂȘme pendant ses vocalises virtuoses qui sont avant tout sentimentales. Sophie Harmsen est une ArgĂšne d’une grande fraĂźcheur et plutĂŽt piquante. D’une prĂ©sence ravissante et avec beaucoup de caractĂšre, nous retenons son air de fureur “Che non mi disse” chantĂ© de façon littĂ©ralement … furieuse!

Les deux tĂ©nors de l’opĂ©ra sont des personnages fortement contrastĂ©s. ClisthĂšne, Roi de Sicyone est assurĂ© par Johannes Chum. Dans l’Ă©dition choisie par le chef Luks, il commence l’oeuvre avec un rĂ©citatif accompagnĂ© d’un oratorio de Myslevecek “La Passion de JĂ©sus-Christ”. Chum gĂšre bien les vocalises virtuoses de son rĂŽle et sa voix argentĂ©e paraĂźt plus stylisĂ©e que caractĂ©ristique. Jaroslav Brezina interprĂšte le rĂŽle secondaire d’Aminta, oncle de Lycidas. Sa performance est d’une force inattendue. L’instrument vocal est d’une belle couleur et se projette aisĂ©ment. Le brio s’affirme mĂȘme pendant ses deux airs suscitant les applaudissements d’un public charmĂ© Ă  chaque fois.

Saluons aussi le groupe des 4 solistes du choeur composĂ© d’Alena Hellerova, Jan Mikusek, Vaclav Cizek et Tomas Kral. Ils ont une prĂ©sence intĂ©ressante dans l’oeuvre et excellent au niveau vocal. L’effet qu’il produisent sur l’audience est dĂ» Ă  la mise en scĂšne Ă©lĂ©gante et inventive, et tout autant Ă©sotĂ©rique et mĂ©taphysique d’Ursel Hermann. Son travail avec la distribution est particuliĂšrement remarquable, sensible et intelligent. En effet, la metteuse en scĂšne sait pousser et repĂ©rer l’acteur cachĂ© chez chacun des chanteurs ; l’approche cultive un exemplaire souci de dĂ©voiler la signification profonde de la coloratura, moyen pyrotechnique et superficiel typique de l’opera seria. La rĂ©alisation nourrit les coeurs mais aussi les yeux. Ainsi les dĂ©cors d’un vert olympique prĂ©dominant signĂ© Hartmut Schörghofer vont dans la mĂȘme ligne stylistique de pertinence et de clartĂ©, et les simples et beaux costumes de Margit Koppendorffer sont d’une indĂ©niable qualitĂ©.

La redĂ©couverte est majeure. L’effort de  rĂ©surrection et de rĂ©habilitation de Myslevecek s’avĂšre justifiĂ© tant le travail de toute l’Ă©quipe se rĂ©vĂšle convaincante. Le spectacle est encore Ă  l’affiche de l’OpĂ©ra de Dijon le 22 et 24 mai puis les 4 et 5 juin 2013 au Grand ThĂ©Ăątre de Luxembourg.

Caen. ThĂ©Ăątre de Caen, le 15 mai 2013. L’Olympiade, opĂ©ra seria de Pietro Metastasio, mise en musique par Josef Myslevecek. Raffaella Milanesi, Simona Houda-Saturova… Orchestre Collegium 1704. Vaclac Luks, direction. Ursel Hermann, mise en scĂšne.